Masuk
Éliane
Le bruit de la plume qui gratte le parchemin est le seul son que je m’autorise. Ici, dans la bibliothèque ouest, le silence a une épaisseur, une texture. Il pèse sur les épaules comme un manteau de laine humide. Les étagères montent jusqu’au plafond voûté, des sentinelles de bois sombre veillant sur des armées de livres reliés de cuir. L’air sent la cire d’abeille, le vieux papier et quelque chose d’autre, une odeur froide et métallique que je n’ai jamais pu identifier.
Je suis une intruse dans ce décor de pierre et d’ombre.
Mon doigt suit la ligne d’un inventaire datant de 1892. … six chandeliers en argent, un service à thé en porcelaine de Saxe, un portrait de femme aux yeux de saphir… Je note tout sur mon carnet, de mon écriture la plus appliquée. C’est mon travail. Classer, archiver, mettre de l’ordre dans le chaos des siècles pour un homme qui est lui-même un chaos vivant.
Kaelan.
Même son nom, dans ma tête, est un frisson.
La porte de la bibliothèque s’ouvre sans un bruit. Je n’ai pas besoin de lever les yeux pour savoir que c’est lui. La pression dans la pièce change, l’air se raréfie, comme si la maison elle-même retenait son souffle. Je sens son regard sur ma nuque, une caresse glacée qui parcourt chaque vertèbre.
Je continue à écrire, feignant une concentration que je suis loin de ressentir. Mon cœur, lui, n’est pas dupe. Il cogne contre mes côtes, un oiseau affolé pris dans une cage trop fragile.
— Éliane.
Sa voix est plus grave que le roulement des tonnerres au loin. Elle ne résonne pas, elle imprègne.
Je lève enfin les yeux.
Il est appuyé contre le chambranle de la porte, vêtu d’un costume sombre qui épouse sa carrure puissante. Il ne sourit jamais. Ses yeux, d’un gris orageux, me déshabillent, m’analysent, me possèdent déjà. Il tient un verre de whisky entre ses longs doigts, qu’il fait tourner avec une lenteur hypnotique.
— Monsieur Valois.
— Le travail avance ?
— Oui. J’ai presque terminé le fonds du XIXe siècle.
— Bien.
Il pousse la porte derrière lui. Le léger claquement du bois me fait sursauter. Il traverse la pièce avec la démarche souple et mortelle d’un prédateur. Il ne marche pas, il rode. Il s’arrête de l’autre côté du lourd bureau en chêne, posant ses mains à plat sur le bois ciré. Ses cicatrices, des lignes pâles sur sa peau, me racontent une histoire que je n’ose pas encore lire.
— Vous avez l’air fatiguée. Cette maison vous pèse-t-elle déjà ?
— Non, monsieur. Elle est… impressionnante.
— C’est un mot. Un autre serait « impitoyable ». Elle absorbe les faibles. Elle ne fait que refléter son propriétaire.
Il dit cela sans fierté, comme un simple constat. Une loi de la nature. Le loup mange l’agneau. Kaelan Valois brise les âmes.
— Je ne suis pas faible.
Les mots m’échappent, plus audacieux que je ne le suis.
Un sourcil à peine se lève. Une lueur d’intérêt, froide et calculatrice, s’allume dans son regard.
— Non ? Le croyez-vous vraiment ? Vous êtes entrée ici comme un petit oiseau effrayé, prête à vous envoler au premier cri. Vous pensez que votre intelligence vous protégera ? Votre volonté ?
Il contourne le bureau. Je dois lever la tête pour maintenir son regard. Mon corps se raidit, chaque muscle tendu comme une corde d’arc. L’espace entre nous se réduit, chargé d’une électricité sauvage.
— Je tiens mes engagements.
— Votre engagement, — il se penche, ses lèvres sont à quelques centimètres de mon oreille, son haleine chaude caresse ma peau —, va bien au-delà du classement de vieux papiers. Et vous le savez.
Son parfum m’envahit, le cuir, le whisky et cette essence pure, sauvage, qui n’appartient qu’à lui. Je ferme les yeux une seconde, luttant contre l’étourdissement, contre la peur… et contre autre chose, une chose noire et attirante qui se tord dans mon ventre.
— Le contrat…
— Le contrat, — sa main se lève et effleure une mèche de mes cheveux, un contact si léger et pourtant si brûlant —, est un morceau de papier. Ce que je veux, c’est votre soumission. Pas celle que vous donnez par devoir. Celle que vous criez dans le silence, celle que vous offrez quand il ne vous reste plus rien d’autre.
Je recule d’un pas, le dos heurtant une étagère. Je suis prise au piège.
— Vous ne l’aurez pas.
Un sourire, enfin. Il n’a rien de rassurant. C’est la chose la plus dangereuse que j’aie jamais vue.
— Nous verrons. Vous êtes ici pour trier le passé, Éliane. Mais c’est votre propre chaos que vous allez devoir affronter. Et moi, je serai là pour en ramasser les morceaux. Ou pour vous briser définitivement.
Il se redresse, son regard parcourt mon visage, mon cou, la base de ma gorge où mon pouls bat la chamade. Il boit une gorgée de son whisky, ne me quittant pas des yeux.
— Reposez-vous. Demain, nous commencerons le fonds du XVIIIe. Les écrits sont plus… fragiles. Ils demandent une attention particulière.
Sous-entendu : Vous aussi.
Il tourne les talons et quitte la bibliothèque aussi silencieusement qu’il était entré. La porte se referme.
Je reste adossée à l’étagère, les jambes tremblantes. Ma main serre le bord du bureau si fort que mes jointures blanchissent. La peur est un acide dans ma gorge. La colère aussi.
Mais pire que tout, bien pire, il y a cette trahison de mon propre corps. Cette chaleur qui persiste là où son souffle m’a touchée. Ce vide étrange et douloureux laissé par son départ.
Je regarde la porte close, le cœur battant la chamade.
C’est ça, l’impitoyable, me dis-je. Et je viens de signer un pacte pour en devenir la propriété.
ÉlianeElle éclate d’un rire bref, faux.— Perdre ? Chérie, il est en train de vider ses comptes pour toi en ce moment même. Soixante-dix millions. C’est le prix qu’il met sur ta tête. Un prix plutôt flatteur, non ? Ensuite… nous verrons. L’argent n’est que la première étape. La plus facile.Un froid me parcourt l’échine. Elle ne compte pas me relâcher. Même avec l’argent. Kaelan le sait. Il doit le savoir.Je ferme les yeux un instant, cherchant son visage dans mes souvenirs. Son regard gris quand il se penche sur un vieux livre avec moi. La gravité de ses silences. La douceur inattendue de ses mains sur mon visage. Ce n’est pas le visage d’un homme qui va capituler.Je rouvre les yeux.— Il ne vous donnera pas l’argent.Delphine hausse un sourcil, amusée.— Oh, si. Il le fait déjà. Je le surveille.— Il vous fera croire qu’il le fait. Pour gagner du temps.Le sourire de Delphine s’efface lentement. Une lueur d’incertitude passe dans son regard, vite étouffée par de la rage.— Tu te
ÉlianeLa conscience revient par vagues, lourdes et nauséeuses. Une douleur sourde bat derrière mes tempes. Une odeur âcre de poussière, d’huile et de renfermé. Le froid du métal me mord les poignets.Je garde les yeux fermés. J’écoute.Le silence n’est pas total. Un lointain bourdonnement de ville. Un claquement de talons, régulier, sur du béton, qui se rapproche puis s’éloigne. Une respiration qui n’est pas la mienne, calme, presque feutrée. Une présence.Je me souviens.La place.La bousculade. La femme « aimable ». La piqûre, soudaine, dans le creux du bras, déguisée en geste de soutien. L’étourdissement foudroyant. Des bras qui m’enserraient. Des voix étouffées. Puis plus rien.Et maintenant, ici.J’entrouvre les paupières, à peine, filtrant la lumière crue d’un néon qui grésille quelque part au-dessus. Un espace industriel, un entrepôt désaffecté. Des cartons éventrés, des machines rouillées sous des bâches. Et elle.Delphine Vane.Elle est adossée à un bureau métallique, les bra
ÉlianeJe ne prends pas le temps d’appeler la police. Pas encore. Je sors mon téléphone et compose un numéro que je n’ai jamais effacé, un numéro lié à un monde que j’ai voulu quitter. Un monde d’informations rapides et sans scrupules.— Lorentz ? C’est Thorne. J’ai un problème. Une personne a disparu à Avignon, Place de l’Horloge, dans les dernières heures. Je veux toutes les images de surveillance, publiques et privées, que vous pouvez obtenir dans l’heure. Prix illimité. Et… vérifiez si Delphine Vane est en ville. Localisez-la.Je lance la voiture. Le trajet jusqu’à Avignon est un cauchemar d’impatience et de scénarios horribles qui défilent derrière mes yeux. Chaque feu rouge est une torture.Mon téléphone sonne alors que je fonce sur l’autoroute. Un numéro inconnu.— Thorne, gronde la voix rocailleuse de Lorentz. On a quelque chose. Une caméra de boutique, angle de la place. On voit ta protégée faire ses courses, sortir. Elle traverse. Elle est bousculée. Une femme l’aide à ramas
ÉlianeLa vigilance devient notre seconde nature. Une discrète armure. Kaelan a augmenté la sécurité du domaine. Des caméras supplémentaires, un garde discret à l’entrée la nuit. Ce n’est pas paranoïa, m’assure-t-il, c’est de la prudence. Delphine est une requin financière, mais elle évolue dans des eaux troubles où les règles sont flexibles. Il la connaît. Il sait qu’une humiliation publique – car c’est ainsi qu’elle a perçu son renvoi – ne restera pas sans réponse.Pourtant, les jours passent. Aucun signe. Le soleil de juillet dore les vignes, la nouvelle bibliothèque prend forme entre les murs des archives. Nous choisissons la teinte du velours du fauteuil : un bleu profond, comme le ciel juste avant la nuit. Un bleu apaisant. Nous stockons les premières boîtes de livres, ceux que Kaelan redécouvre avec une émotion pudique. C’est un temps de reconstruction, doux, laborieux.C’est cette douceur même qui endort ma méfiance.Je décide d’aller en ville, à Avignon, pour chercher quelque
KaelanJe recule d’un pas, brisant le champ de force qu’elle essayait d’établir.— Tu te trompes, Delphine. Elle ne veut pas me sauver. Elle m’a déjà sauvé. En me montrant que je n’avais pas besoin d’être sauvé. Juste d’être vu. Et elle voit tout. Y compris l’ombre que tu représentes. L’ombre que j’ai été.Son visage se fige. La miel se craquelle, laissant apparaître le métal froid en dessous.— C’est pathétique. Tu deviens un cliché. Le tyran repenti, domestiqué par la première midinette au grand cœur venue.— Sors de chez moi.Les mots tombent, plats, définitifs. Sans colère. Sans passion. Un constat.— Tu ne veux même pas entendre les détails de l’affaire ? Des centaines de millions…— Sors. Maintenant. Silas va te raccompagner. Si tu reviens, si tu t’approches d’Éliane, si tu essaies de quoi que ce soit, les accords de notre divorce voleront en éclats. Je te poursuivrai pour harcèlement, pour intrusion, et je t’écraserai financièrement avec un plaisir que tu me connais. L’ancien m
KaelanLe salon est baigné de soleil. Elle est debout près de la cheminée, tournant le dos à la porte, examinant un tableau comme si elle en était encore la propriétaire.Delphine.Le temps ne lui a pas fait de blessures. Il l’a polie. Ses cheveux châtain cuivré sont plus longs, tombant en cascade parfaite sur son tailleur pantaron en soie ivoire, qui épouse des formes toujours aussi sculpturales. Elle se retourne, lentement, comme au théâtre. Son sourire est une lame recouverte de miel.— Kaelan. Mon ours.La voix. Cette voix rauque, traînante, qui savait murmurer des promesses et cracher des venins avec la même intonation.— Delphine. Tu n’as pas été annoncée.— Oh, ton majordome a essayé. Il est toujours aussi fidèle, ce vieux roc. Mais tu me connais. Quand je veux quelque chose…Elle s’avance, me toisant. Son regard, vert comme une eau stagnante, balaie mon visage, mon corps, avec une familiarité obscène.— Tu as l’air… différent. Reposé. La campagne te réussit. Ou serait-ce autre







