Home / Mafia / À l'ombre de nos désirs / CHAPITRE 9 : LA LEÇON DE CHASSE

Share

CHAPITRE 9 : LA LEÇON DE CHASSE

Author: Darkness
last update Petsa ng paglalathala: 2025-11-10 18:17:15

Éliane

La nuit est effectivement longue.

Kaelan ne me quitte pas. Il ne me touche pas, ne me menace pas. Sa présence seule est une leçon. Elle occupe l'espace, l'air, la lumière. Elle me dicte une nouvelle façon de respirer, plus lente, plus consciente. Je suis assise dans le fauteuil en face de son bureau, le collier lourd à mon cou, le coupe-papier toujours niché au creux de ma main, caché dans les plis de ma robe.

Il a allumé une seule lampe, projetant un cône de lumière dorée qui isole notre monde du reste de l'obscurité. Il a sorti un nouveau dossier. Non pas des lettres anciennes, mais des documents contemporains. Des rapports financiers, des contrats, des profils psychologiques.

— Lisez, dit-il en poussant le dossier vers moi. Pas comme une archiviste. Comme une prédatrice.

Je l'ouvre. Ce sont les détails d'un homme. Un concurrent. Un nom qui revient souvent dans la presse économique. Des photos le montrant en costume souriant, entouré de sa famille, serrant des mains. Un homme heureux. Installé.

— Que voyez-vous ? demande la voix de Kaelan, douce et implacable.

Je vois un homme. Je vois une vie. Je vois un époux, un père.

— Je vois des faiblesses, dis-je, et ma propre voix me semble étrangère, froide et analytique.

Kaelan hoche lentement la tête, un éclat approbateur dans le regard.

— Montrez-moi.

Je prends une feuille. Un contrat de partenariat.

— Il est trop confiant. Il signe sans faire vérifier les clauses annexes par un second avocat. Il croit en la poignée de main.

Je prends une autre photo. L'homme, plus jeune, lors d'un dîner de gala.

— Il aime être aimé. Voir son sourire. Il a besoin de l'approbation des autres. C'est une soif.

Je feuillette les pages, plus vite maintenant. Les chiffres, les mots, les images se transforment sous mes yeux en un schéma de vulnérabilités. Chaque succès montre un orgueil à flatter. Chaque relation révèle une peur de la solitude. Chaque décision passée un pattern de risque ou de lâcheté.

— Il a construit un empire sur du sable, murmuré-je, étonnée par ma propre clairvoyance. Il suffit de savoir où pousser.

Kaelan se lève et vient se placer derrière moi. Il se penche, ses mains de chaque côté de mes épaules, emprisonnant moi entre ses bras, son regard par-dessus mon épaule sur les documents.

— Et où pousse-t-on, Éliane ?

Sa voix est un murmure chaud contre mon oreille. Le collier semble se resserrer.

Je pointe un doigt vers un paragraphe dans un rapport confidentiel. Une dette personnelle, cachée, contractée pour sauver les apparents après un mauvais investissement de sa femme.

— Là. La peur du déshonneur est plus forte que la peur de la ruine. On ne l'attaque pas sur son argent. On menace de révéler ce secret. Il se pliera.

Un silence s'installe, lourd de la justesse de mon analyse. Je viens de disséquer un homme comme je l'aurais fait d'un texte ancien. Mais cette fois, les enjeux sont réels. La chair est chaude.

— Bien, chuchote Kaelan, et le son est une caresse obscène. Vous voyez. La proie se désigne toujours elle-même. Elle montre son ventre mou en croyant exhiber ses défenses.

Il se redresse et revient s'asseoir face à moi. Son expression est sérieuse.

— Maintenant, la question la plus importante. Avez-vous faim de cela ?

Il fait un geste vague vers le dossier. Vers la vie que je viens de démanteler sur le papier.

La question me frappe de plein fouet. La froideur analytique me quitte brusquement, et je suis de nouveau Éliane, l'archiviste, la femme qui a toujours joué selon les règles. La violence de ce que je viens de faire — de ce que je viens de devenir — m'étreint la poitrine.

Tuer un homme avec un stylo. Le détruire avec des mots. Est-ce la faim dont il parle ? Est-ce le pouvoir ?

Je regarde le collier, je sens le poids du coupe-papier. J'ai forcé un tiroir. J'ai porté le bijou qu'il m'a destiné. J'ai mordu. Mais mordre dans du papier est une chose. Mordre dans la chair en est une autre.

— Je…

Les mots me meurent sur les lèvres. La peur revient, un vertige nauséeux. Je vois le visage de l'homme sur la photo, son sourire confiant.

— La faim n'est pas sélective, Éliane, dit Kaelan, sa voix redevenue dure. Elle est. Elle existe. Vous ne pouvez pas décider de n'avoir faim que de ce qui est moral ou convenable. Soit vous l'assumez et vous vous nourrissez, soit elle vous dévore de l'intérieur, comme la marquise.

Il se lève, son ombre s'étirant, dévorant la lumière de la lampe.

— Réfléchissez. Le festin vous attend. Mais il faut accepter de s'asseoir à la table. Et d'avoir du sang sur les mains.

Il quitte le bureau sans un regard en arrière, me laissant seule avec le dossier ouvert, le visage souriant de l'homme, et le goût métallique de mon propre pouvoir naissant dans ma bouche.

Je reste là, longtemps, paralysée. Je regarde mes mains. Des mains d'archiviste, habituées à tourner les pages délicatement. Sont-elles capables de ça ? De tenir non pas un coupe-papier, mais la vie de quelqu'un ?

Je me lève et marche jusqu'à la fenêtre. La nuit est toujours aussi noire, impénétrable. Mon reflet me regarde, une femme pâle avec un collier sombre au cou. Une étrangère.

Je porte la main au collier. Le métal s'est réchauffé contre ma peau. Il fait partie de moi maintenant. Comme la faim.

Je ferme les yeux. Je revois le mépris de Kaelan pour la marquise. Sa lâcheté. Son impuissance. Je ne veux pas de ça. Je ne veux pas de cette existence en demi-teinte, à rêver d'un pouvoir que je n'ose pas saisir.

La peur est toujours là. Mais elle n'est plus ma maîtresse. Elle n'est qu'un obstacle. Un brouillard à traverser.

Je rouvre les yeux. Mon reflet a changé. Les yeux qui me fixent dans la vitre ne sont plus ceux d'une proie effrayée. Ils sont calmes. Résolus. Affamés.

Je me retourne et je regarde le dossier sur le bureau. Le sourire de l'homme.

Je n'ai pas encore décidé si j'ai faim de cela. Mais j'ai décidé que je ne finirai pas dans mon lit, le goût de cendre sur la langue.

Je prends le coupe-papier et je le serre très fort. La lame me mord la paume, une douleur franche et réelle.

La leçon de chasse est terminée. La prochaine étape est le gibier.

Patuloy na basahin ang aklat na ito nang libre
I-scan ang code upang i-download ang App

Pinakabagong kabanata

  • À l'ombre de nos désirs    Chapitre 95 : À l'Ombre de nos Désirs

    ÉlianeLes premiers mois sont difficiles. Je ne m'attendais pas à ça.Je croyais qu'après le verdict, tout s'effacerait. Les cauchemars, la peur, les souvenirs. Je croyais qu'on tournait une page, proprement, définitivement. Mais le passé ne se laisse pas enfermer si facilement.Il y a des nuits où je me réveille en hurlant. Des nuits où les mains reviennent, où le hangar se reconstitue autour de moi, où le regard de Jacqueline me transperce. Kaelan est là, toujours. Il me prend dans ses bras, il me parle doucement, il me ramène à la réalité. Mais je sais qu'il a les siennes, de nuits blanches.— Parle-moi de tes cauchemars, je lui demande un jour.Il hésite. Puis il raconte.— Je rêve que je suis de retour dans la tour Delmas. Tout est pareil, mais en pire. Les murs sont en verre, les gens que j'ai blessés me regardent de l'autre côté. Ils ne disent rien. Ils attendent juste. Et je sais que je ne pourrai jamais sortir.— C'est la culpabilité.— Oui. Elle ne part pas. Elle s'atténue,

  • À l'ombre de nos désirs    Chapitre 94 : Le Duel Final

    KaelanLe président autorise Jacqueline à prendre la parole. C'est la dernière étape. Le duel final.Elle se lève dans son box. Elle est pâle, mais elle n'a rien perdu de sa superbe. Elle se tourne vers moi. Un long moment de silence s'installe. Puis elle parle.Sa voix est douce. Presque tendre. La voix qu'elle utilisait autrefois pour me faire croire qu'elle m'aimait.— Kaelan. Tu te souviens de notre première rencontre ?Je ne réponds pas.— Tu étais si jeune. Si plein de rêves. Tu voulais changer le monde. Je t'ai aimé, tu sais. Vraiment aimé.Elle marque une pause. Ses yeux s'embuent. De vraies larmes ? Ou l'ultime mise en scène ?— Ce que je suis devenue, c'est à cause de toi. Tu m'as déçue. Tu n'as jamais été à la hauteur. Tu as tout gâché.Je la regarde sans ciller. Elle tente sa dernière manipulation. Mêler la vérité au mensonge, la tendresse à la haine. Elle essaie de me faire douter. De me faire plier.Mais je ne plierai plus.— Tu as fini ? je demande calmement.Elle me fix

  • À l'ombre de nos désirs    Chapitre 93 : Le Témoignage de Kaelan

    ÉlianeJe l'écoute. Nous l'écoutons tous. La salle est suspendue à ses lèvres.Kaelan parle. Il raconte tout. Pas la version arrangée. Pas la version qui l'arrange. La vérité. Toute la vérité.Il commence par le début. La rencontre avec Jacqueline, les premiers succès, l'ascension vertigineuse. Il ne cache rien de son éblouissement, de son aveuglement. Il dit comment il est tombé sous son emprise, comment il a peu à peu renoncé à tout ce en quoi il croyait.— Elle était brillante, dit-il. Elle savait exactement quoi dire, quoi faire pour me manipuler. Et moi, je voulais y croire. Je voulais croire que le pouvoir, l'argent, la réussite, c'était ça le bonheur.Puis il raconte les compromissions. Les contrats douteux. Les adversaires écrasés. Les employés sacrifiés. Il ne se donne pas le beau rôle. Il dit ses fautes, ses lâchetés. Il parle de la fois où il a fermé les yeux sur un licenciement abusif. De la fois où il a signé un document sans le lire parce que Jacqueline le lui demandait.

  • À l'ombre de nos désirs    Chapitre 92 : Les Larmes du Magnat

    KaelanJe pleure.Moi qui n'ai pas pleuré depuis l'enterrement de mon père. Moi qui ai traversé des tempêtes sans jamais flancher. Moi qui ai construit un empire à mains nues et qui l'ai vu s'effondrer sans verser une larme.Je pleure.Pour elle. Pour ce qu'elle a enduré. Pour la peur qui ne la quitte plus. Pour les nuits qu'elle passe à revivre l'horreur. Pour cette cicatrice invisible qui ne guérira jamais tout à fait.Et pour moi aussi. Pour ma lâcheté. Pour mon aveuglement. Pour toutes ces années passées à servir une femme qui détruisait tout ce qu'elle touchait. Pour ne pas avoir vu. Pour ne pas avoir compris. Pour ne pas avoir protégé la seule personne qui comptait vraiment.Éliane pose sa main sur la mienne. Elle ne dit rien. Elle n'a pas besoin de dire quoi que ce soit. Sa main est chaude. Vivante. Et cette chaleur est la plus belle des réponses.Nous restons ainsi jusqu'à l'aube, deux êtres brisés qui se reconstruisent mutuellement, sans un mot.Quand le soleil se lève enfin,

  • À l'ombre de nos désirs    Chapitre 91 : Le Double Jeu

    KaelanL'homme s'appelle Théo. Il a trente-deux ans. Sa fille s'appelle Lucie, elle a huit ans, et elle est atteinte d'une leucémie. Il ne voulait pas nous trahir. Il voulait juste sauver son enfant. Je ne peux pas lui en vouloir. J'aurais fait la même chose.Maintenant, il travaille pour nous.Chaque matin, il envoie un message au contact de Jacqueline. Des informations soigneusement préparées, calibrées pour l'éloigner de notre véritable cachette. Nous sommes prétendument à Marseille, puis à Lyon, puis à la frontière suisse. Pendant ce temps, nous restons ici. Immobiles. Invisibles.— Ils commencent à douter, me dit Théo un soir. Ils veulent des preuves. Des photos. Quelque chose de concret.— Alors on va leur en donner.Je prépare une mise en scène. Nous allons dans un café à l'autre bout de la ville. Éliane et moi nous asseyons près de la vitre. Je porte une casquette, des lunettes. Nous avons l'air de fugitifs. Théo nous photographie de loin. Les photos partent chez Jacqueline.—

  • À l'ombre de nos désirs    Chapitre 90 : La Réponse de Jacqueline

    ÉlianeLes nouvelles nous parviennent comme des coups de tonnerre. Jacqueline est en garde à vue, mais elle ne parlera pas. Ses avocats sont les meilleurs du pays. Elle nie tout. Elle accuse Kaelan de complot, de manipulation. Elle retourne chaque accusation contre lui. Les journaux en font leurs choux gras. L'affaire Delmas devient un feuilleton national.Mais le pire n'est pas dans les journaux. Le pire est dans les rues.— Une prime, murmure Kaelan en raccrochant le téléphone du musicien. Cent mille euros pour ma tête.Mon sang se glace.— Cent mille ?— Mort ou vif, précise-t-il. Elle ne prend plus de risques.Autour de nous, la communauté s'agite. Les visages sont inquiets. Pas pour eux. Pour nous. Pour lui.— Ils ne vous trouveront pas ici, dit Martha. Personne ne connaît cet endroit.Mais je vois bien que Kaelan n'est pas rassuré. Son regard se durcit. Ses épaules se tendent. Le prédateur se réveille.— Il faut être prudents, dit-il. Très prudents. Si quelqu'un nous trouve, tou

Higit pang Kabanata
Galugarin at basahin ang magagandang nobela
Libreng basahin ang magagandang nobela sa GoodNovel app. I-download ang mga librong gusto mo at basahin kahit saan at anumang oras.
Libreng basahin ang mga aklat sa app
I-scan ang code para mabasa sa App
DMCA.com Protection Status