LOGINPOV : Dr. Adrien Koffi
Vingt-deux heures. C'était le temps écoulé depuis que j'avais regardé Ayana Mensah détruire ces roses blanches avec une rage que je comprenais trop bien. Vingt-deux heures que je n'arrivais pas à arrêter de penser à elle.
Ce qui était problématique pour environ mille raisons professionnelles et personnelles.
Je fixai le plafond de mon bureau, allongé sur le canapé en cuir élimé que j'utilisais plus souvent que mon propre lit. L'horloge murale indiquait 21h47. Dehors, Cotonou s'endormait lentement, les bruits de la circulation se réduisant à un murmure occasionnel.
Je devrais rentrer chez moi. Je ne le ferais pas. Parce que chez moi, il n'y avait que le silence. Les fantômes. Et la photo de Nadia qui me fixait depuis la table de chevet, me rappelant tout ce que j'avais détruit.
Mon téléphone vibra. Je le saisis, espérant une urgence médicale. N'importe quoi pour me distraire.
"Mathias Akinlabi en salle d'attente."
Merde.
POV : Ayana Mensah
Je ne pouvais pas dormir.
Chaque fois que je fermais les yeux, je les voyais. Mathias. Lola. Leurs corps enlacés dans mon propre lit. Le son de leurs gémissements résonnait encore dans mes oreilles comme une symphonie cauchemardesque.
Je me recroquevillai davantage sous les draps rêches de l'hôpital, essayant de me faire toute petite. Comme si je pouvais disparaître. Comme si je pouvais effacer les dernières quarante-huit heures de mon existence.
Mon téléphone vibra sur la table de chevet. Lola. Encore.
"Aya, s'il te plaît. Laisse-moi t'expliquer. Ce n'est pas ce que tu crois."
Qu'est-ce que ça pouvait être d'autre ? Je la bloquai. Pour la troisième fois aujourd'hui. Elle créait de nouveaux comptes pour me contacter. Pathétique. Ou peut-être que c'était moi qui étais pathétique, pour avoir été assez aveugle pendant deux ans.
Le moniteur cardiaque bipa régulièrement. 76 battements par minute. Stable. Menteuse, cette machine. Mon cœur n'avait rien de stable. Il était en miettes. Mais au moins, il battait. Grâce à lui.
Dr. Adrien Koffi.
Je fermai les yeux, et cette fois, ce n'était pas Mathias que je voyais. C'étaient ses mains. Fortes. Compétentes. Posées sur ma poitrine, me ramenant à la vie. C'était sa voix. Grave. Autoritaire. "Reste avec moi." Personne ne m'avait jamais dit ça avec autant de conviction. Personne ne m'avait jamais fait sentir que ma vie comptait autant.
Et c'était dangereux. Parce que je commençais à penser à lui beaucoup trop souvent. À la façon dont ses yeux s'assombrissaient quand il me regardait. À la tension dans sa mâchoire quand il tentait de rester professionnel. À cette fêlure dans sa voix quand il avait parlé de douleur.
Il portait quelque chose de lourd. Je le voyais dans la façon dont il se tenait, comme si le poids du monde reposait sur ses épaules. Et une partie dangereuse de moi voulait le soulager de ce fardeau.
Arrête, Ayana. C'est ton médecin. Tu es vulnérable. Tu cherches juste un pansement pour ta blessure.
Mais même mes propres arguments sonnaient faux.
POV : Adrien
Le fiancé. Encore.
Il était venu quatre fois aujourd'hui. Chaque fois, je lui avais fait dire que la patiente était en observation et ne pouvait recevoir de visites. Ce qui était techniquement vrai. Ce qui était aussi une manipulation de ma part.
Je me levai, enfilai ma blouse blanche, mon armure, mon masque, et me dirigeai vers la salle d'attente.
Il était là. Seul cette fois. Pas de Lola. Mathias Akinlabi était exactement ce que j'avais imaginé : beau, bien habillé, le genre d'homme qui avait l'habitude d'obtenir ce qu'il voulait. Costume sur mesure. Montre de luxe. Cheveux parfaitement coiffés malgré l'heure tardive. Le genre d'homme qui trompe sa fiancée avec sa meilleure amie et pense pouvoir s'en tirer avec des fleurs et des excuses.
Quelque chose de sombre et de dangereux se tordit dans ma poitrine.
— « M. Akinlabi. »
Il bondit sur ses pieds. « Dr. Koffi ? Enfin. J'essaie de voir Ayana depuis hier. On me dit qu'elle est stable maintenant. Je peux... ? »
— « Non. »
Le mot sortit plus froid que je ne l'avais prévu. Ses sourcils se froncèrent.
— « Pardon ? »
— « Vous ne pouvez pas la voir. Pas maintenant. »
— « Avec tout le respect que je vous dois, Docteur, je suis son fiancé. J'ai le droit. »
— « Vous aviez le droit. » Je croisai les bras, le fixant avec l'expression clinique que j'utilisais quand je devais annoncer de mauvaises nouvelles. « Jusqu'à ce que votre relation soit directement responsable de son arrêt cardiaque. »
Il pâlit. « Je... ce n'était pas... »
— « Syndrome de Takotsubo, M. Akinlabi. Savez-vous ce que c'est ? »
Il secoua la tête, muet.
— « C'est quand un traumatisme émotionnel est si intense que le cœur se déforme physiquement. Qu'il arrête littéralement de fonctionner. » Je me rapprochai, ma voix baissant dangereusement. « Mademoiselle Mensah est morte pendant quarante-trois secondes parce que ce qu'elle a vu lui a brisé le cœur. Littéralement. »
La culpabilité traversa son visage. Bien.
— « Je sais que j'ai merdé. » Sa voix se brisa. « Je sais. Mais je l'aime encore. Je veux juste lui expliquer, m'excuser. »
— « Vos excuses ont déjà été refusées. » Je désignai la poubelle où les restes de sa carte et de ses roses avaient été jetés. « Elle ne veut pas vous voir. Et tant qu'elle est sous ma responsabilité médicale, je vais respecter ce souhait. »
— « Vous ne pouvez pas faire ça. »
— « Je peux. Et je le fais. »
Nous nous fixâmes. Deux hommes. Une femme entre nous. Sauf qu'elle n'était pas "entre nous". Elle était ma patiente. Rien de plus.
— « Elle va devoir me parler un jour. » Il y avait une note de défi dans sa voix. « Nous avons des affaires en commun. Le contrat de mariage couvrait la fusion de nos entreprises. Elle ne peut pas juste m'effacer. »
Contrat de mariage. Fusion d'entreprises.
Alors c'était ça. Ce n'était pas juste une trahison amoureuse. C'était calculé. Financier. Ce salopard l'avait utilisée. Ma mâchoire se serra si fort que je sentis mes dents grincer.
— « Je suggère que vous contactiez son avocat pour toute question professionnelle. » Ma voix était glaciale. « Mais pour ce qui est d'Ayana en tant que personne, restez loin d'elle. »
— « Vous dépassez vos attributions, Docteur. »
— « Peut-être. » Je souris, mais ce n'était pas un sourire chaleureux. « Mais je suis le médecin qui l'a ramenée à la vie. Alors je pense avoir gagné le droit de la protéger de ceux qui ont failli la tuer. »
Ses poings se serrèrent. Pendant un instant, je crus qu'il allait me frapper. Une partie de moi l'espérait presque. Mais il se contint, tourna les talons et s'arrêta à la porte.
— « Vous ne la connaissez pas comme je la connais. » Sa voix était amère. « Ayana est têtue. Fière. Elle va se détruire plutôt que de demander de l'aide. »
— « Alors c'est une bonne chose qu'elle ait un médecin qui la surveille. »
Il partit sans un mot de plus.
Je restai là, les mains tremblantes d'une rage que je ne comprenais pas entièrement. Pourquoi est-ce que je me sentais si possessif ? Pourquoi est-ce que l'idée de cet homme près d'elle me donnait envie de frapper quelque chose ?
Elle n'était pas mienne. Ne le serait peut-être jamais.
POV : Ayana
J'entendis des voix dans le couloir. Une que je reconnus immédiatement. Mathias. Mon cœur se serra. Le moniteur cardiaque accéléra. 82. 87. 91. Même maintenant, il avait ce pouvoir sur moi.
Puis j'entendis l'autre voix. Grave. Ferme. Protectrice. Adrien.
Je ne pouvais pas distinguer les mots, mais le ton était clair. Il était en train de renvoyer Mathias. Pour moi.
Quelque chose de chaud et de dangereux se répandit dans ma poitrine. Pas de la douleur cette fois. Quelque chose d'autre. Quelque chose que je n'avais pas ressenti depuis longtemps. De l'espoir. Non, pas de l'espoir. C'était pire que ça.
De l'attirance.
Je pressai mes mains contre mon visage, sentant la chaleur de mes joues. Tu es pathétique, Ayana. Ton fiancé t'a trompée il y a deux jours et tu es déjà en train de fantasmer sur ton médecin.
Mais ce n'était pas que ça. Ce n'était pas juste son physique, même si Dieu savait qu'il était magnifique, avec ses yeux sombres et intenses, sa mâchoire ciselée, cette façon qu'il avait de porter sa blouse comme une armure.
C'était la façon dont il me regardait. Comme si j'étais quelqu'un qui valait la peine d'être sauvé. Pas pour mon entreprise. Pas pour mon nom de famille. Pas pour ce que je pouvais lui apporter. Juste moi.
Quand avais-je été vue pour la dernière fois ? Vraiment vue ?
La porte s'ouvrit. Mon cœur bondit dans ma poitrine. Le moniteur trahit immédiatement ma réaction. C'était l'infirmière de nuit, Chantal, avec un sourire chaleureux.
— « Comment va notre patiente favorite ? »
Déçue que ce ne soit pas lui.
— « Ça va, » mentis-je.
Elle vérifia ma perfusion, nota quelque chose sur sa tablette.
— « Dr. Koffi a été très clair sur vos consignes de repos. Pas de visiteurs non désirés. Pas de stress. » Elle me fit un clin d'œil. « Il est très protecteur avec vous. »
Mon cœur fit quelque chose de stupide.
— « Il est juste professionnel. »
— « Mmh. » Son sourire s'élargit. « Si vous le dites. Mais entre nous, je travaille ici depuis huit ans, et je ne l'ai jamais vu comme ça avec une patiente. »
— « Comme quoi ? »
— « Vivant. »
Le mot résonna longtemps après son départ.
Vivant.
Qu'est-ce que ça voulait dire ?
POV : Dr. Adrien Koffi Appartement personnel, 8h14Le matin sentait le café et quelque chose de nouveau.Je me tins devant le miroir de ma chambre, bouclant le dernier bouton de ma chemise blanche, et je réalisai que je me regardais dans ce miroir différemment depuis quelques jours. Pas avec cette indifférence habituée de quelqu'un qui s'habille par obligation. Avec une attention. Presque de la curiosité.Qui était cet homme ?Pas le Dr. Koffi blindé derrière ses protocoles et ses blouses blanches. Pas le veuf qui se punissait en comptant les jours depuis l'accident. Quelqu'un d'autre. Quelqu'un qui avait ri la nuit dernière. Qui avait tenu une main dans l'obscurité et senti que c'était la bonne main. Qui s'était réveillé ce matin sans que le premier réflexe soit la culpabilité.Je pris ma veste. La marine. Celle que Sophie m'avait offerte pour mon anniversaire deux ans plus tôt en disant que je devais "arrêter de m'habiller comme quelqu'un qui a renoncé à exister." Je ne l'avais ja
POV : Ayana — Appartement 4B, 10h47Mon téléphone vibra.Je le regardai depuis le canapé où je lisais le livre qu'Adrien m'avait apporté avant-hier, ce roman de Chimamanda Ngozi Adichie qu'il avait déposé avec une note manuscrite : "Pour quelqu'un qui mérite les histoires fortes."Mathias.Mon estomac se tordit. Ignore-le. Tu n'as pas besoin de lire.Mais ma main attrapa le téléphone avant que mon cerveau puisse l'arrêter.J'ouvris le message. Lus. Sentis la colère monter comme une marée."Tu mérites ça." Comme si c'était à toi de décider ce que je mérite.Je commençai à taper une réponse. Va te faire foutre. Simple. Direct. Satisfaisant. Mon doigt plana au-dessus du bouton envoyer.Puis je m'arrêtai.Non. Il ne mérite même pas ma colère. Il ne mérite rien.Je supprimai le message. Bloquai son numéro. Posai le téléphone. Respirai profondément.C'est fini. Il est fini. Tu es libre.Sauf que je ne me sentais pas libre. Je me sentais vide. Pas à cause de lui. Mais à cause de ce qu'il rep
MATHIAS — Café "Le Rendez-vous", 10h23Je fixai mon téléphone pour la centième fois ce matin.Aucun message. Aucun appel. Rien d'Ayana.— « Tu vas user l'écran à force de le regarder. »Je levai les yeux. Lola était assise en face de moi, une tasse de café fumant entre ses mains. Elle avait des cernes sous les yeux. Avait perdu du poids. Ressemblait à une version fantomatique d'elle-même.Nous nous ressemblions, finalement. Deux personnes hantées par ce que nous avions détruit.— « Elle ne répond pas, » dis-je, ma voix plus amère que je ne l'aurais voulu. « À aucun de mes messages. Aucun de mes appels. »— « Qu'est-ce que tu attendais ? » Lola rit sans humour. « Qu'elle te pardonne en une semaine ? »— « Je ne sais pas ce que j'attendais. » Je posai le téléphone avec force. « Mais certainement pas d'être complètement effacé de son existence. »— « C'est exactement ce que tu mérites. »Je la fixai. « Tu te rends compte que tu es aussi coupable que moi ? »— « Oui. » Ses yeux se remplire
AYANA — 22h43Nous parlâmes pendant des heures.De tout. De rien. De nos enfances et de nos rêves et de nos peurs les plus honteux. Il me raconta comment il était devenu médecin. Comment sauver des vies était devenu une obsession après avoir perdu sa grand-mère d'une crise cardiaque que personne n'avait pu empêcher.Je lui racontai l'orphelinat. La solitude. La détermination de prouver que j'avais de la valeur.— « Tu as de la valeur, » dit-il avec une fermeté absolue. « Pas à cause de ce que tu as construit. Mais à cause de qui tu es. »— « Et qui suis-je ? »— « Forte. Vulnérable. Honnête. Têtue. » Il sourit. « Et dangereusement belle. »Je rougis. « Adrien... »— « Quoi ? C'est vrai. »— « Tu me vois à travers des lunettes teintées de désir. »— « Non. » Il se tourna sur le côté pour me faire face, et la lumière de la ville dessinait les contours de son visage dans l'obscurité douce. « Je te vois avec ton entêtement. Ta fierté. Ta difficulté à accepter de l'aide. » Ses doigts tracè
Chapitre 16AYANA — 20h15Nous mangions en silence.Pas inconfortable. Chargé. Lourd de choses non dites.Adrien avait abandonné sa blouse blanche sur le canapé. Juste une chemise noire retroussée aux manches. Je l'observai manger avec l'efficacité de quelqu'un qui considérait la nourriture comme du carburant, avant de lever les yeux et de croiser les miens.— « C'est bon, » dit-il.— « Tu dis ça parce que tu es poli. »— « Non. Je le dis parce que c'est vrai. »Nos regards se verrouillèrent, et soudain la nourriture devint secondaire.— « Adrien... »— « Ayana... »Nous parlâmes en même temps. Rîmes nerveusement.— « Toi d'abord, » dit-il.Je posai ma fourchette. « Ce qui s'est passé ce matin... »Sa mâchoire se serra légèrement.— « Je ne regrette pas, » dis-je fermement. « Au cas où tu te poserais la question. »Ses épaules se détendirent visiblement.— « Moi non plus. » Il se frotta le visage. « Ce qui me terrifie. »— « Pourquoi ? »— « Parce que je devrais. » Il me regarda avec
POV : Adrien Koffi— « Préviens la sécurité de l'immeuble. Personne n'entre sans ton autorisation explicite. »Je raccrochai.Et je restai là, debout au milieu du couloir de l'hôpital, mon téléphone encore chaud dans ma main, réalisant que Sophie se tenait à deux mètres de moi avec une expression qui menaçait de me faire regretter d'avoir décroché devant elle.Elle n'avait pas bougé. Elle n'avait pas fait semblant de regarder ailleurs. Elle avait simplement écouté, les bras croisés, avec ce sourire patient de quelqu'un qui vient de recevoir exactement ce qu'elle attendait.— « Ne dis rien, » la prévins-je.— « Je n'ai rien dit. »— « Sophie. »— « Quoi ? » Elle leva les mains dans un geste d'innocence parfaitement joué. « Je t'ai juste entendu dire je reviens ce soir à une patiente. C'est tout. Rien d'inhabituel. Tu dis probablement ça à tous tes patients. »— « C'est une mesure de sécurité. Mathias Akinlabi a réussi à obtenir son nouveau numéro. Elle est seule dans cet immeuble et...







