LOGINAva
Naples, en ce mois de juillet, n'était qu'une vaste fournaise à ciel ouvert, une bête antique et haletante tapie au pied du Vésuve. À travers les persiennes entrouvertes de la suite orientale du manoir De Luca, la ville semblait suffoquer sous une chape de plomb doré. L'air qui s'engouffrait par les fentes n'apportait aucune fraîcheur ; il charriait l'odeur âcre du goudron fondu, le souffle soufré et prémonitoire du volcan, et cet entêtement salin de la Méditerranée qui vient mourir, épuisée, contre les rochers de la Via Caracciolo. C'était l'odeur de mon destin : un mélange de terre brûlée et de sel, de destruction et de survie.
Ici, derrière l'épaisse pierre de taille de la demeure ancestrale, le monde semblait avoir cessé de respirer. Le silence n'y était pas vide ; il était dense, presque solide, saturé de l'histoire violente et des secrets des De Luca. Cette chambre, d'ordinaire dévolue aux alliés de passage, avait été métamorphosée en un sanctuaire à la fois magnifique et étouffant. Les murs, autrefois d'un gris austère qui rappelait la rigueur militaire de la lignée, disparaissaient désormais derrière des tentures de soie sauvage d'un blanc cassé, dont le grain rappelait la douceur d'une peau de femme. La lumière filtrait, timide, à travers les voilages de lin, jetant des zébrures d'or sur le parquet de chêne ciré.
Le mobilier d'époque — des commodes en marqueterie de Boulle aux reflets d'écaille, des guéridons aux pieds de griffons en bronze doré — disparaissait littéralement sous une marée de fleurs. Vincenzo n’avait pas fait livrer des bouquets ; il avait ordonné le déplacement de jardins entiers, comme s'il voulait étouffer le spectre de la mort qui avait trop longtemps rôdé dans ces couloirs par une explosion de vie horticole. Des lys blancs aux pistils lourds de pollen ambré, des pivoines d'un rose si pâle qu'on les aurait crues sculptées dans le givre, et des gardénias dont le parfum narcotique, lourd, presque gras, saturait l'atmosphère jusqu'à l'étourdissement. C’était l’odeur d’une chapelle ardente autant que celle d’une nuit de noces. Un mélange de sacré et de profane qui me serrait la gorge, m'infligeant une forme de vertige que je ne pouvais plus réprimer.
Je me tenais debout, face au grand miroir au tain légèrement piqué. Les petites taches sombres sur le verre semblaient être les seuls défauts tolérés dans cette pièce où tout frôlait la perfection dictatoriale de Vincenzo. Mon reflet me paraissait étranger. Cette femme n'était plus la proie terrifiée achetée deux ans plus tôt pour éponger les dettes d'un père déchu. Elle n'était plus non plus la fugitive brisée de Paris, cherchant à se noyer dans l'anonymat des rues pluvieuses. Le regard que je me rendais était celui d'une femme qui avait accepté de s'enchaîner à son propre prédateur, non par faiblesse, mais par une étrange et dévastatrice nécessité. J'avais trouvé dans l'ombre de ses ailes une sécurité que la lumière ne m'avait jamais offerte.
La robe que je portais était une déclaration de guerre autant qu'une promesse d'abandon. Un fourreau de dentelle de Calais d'un blanc ivoire, dont chaque motif floral semblait avoir été brodé directement sur ma chair par des mains invisibles et patientes. Le corsage, d'une précision architecturale, compressait mes côtes avec une fermeté impitoyable, m'obligeant à une respiration haute et saccadée. C'était une droiture de reine. Le décolleté en cœur, bordé de cils de dentelle si fins qu'ils tremblaient à chacun de mes souffles, dévoilait la naissance de mes seins avec une impudeur savamment orchestrée par les couturiers de la maison. Les manches, fines arabesques de soie, couraient le long de mes bras comme des tatouages éphémères, se terminant par une rangée de boutons de nacre si minuscules qu'ils exigeaient une patience infinie pour être libérés. Chaque détail de ce vêtement rappelait l'emprise de Vincenzo : sublime, coûteuse, et contraignante.
« Tu ressembles à une sainte qui s'apprête à commettre un péché mortel, Ava »
La voix de Cora, résonna derrière moi, brisant la chape de silence. Elle était installée dans une bergère Louis XV, une jambe élégamment croisée, faisant tournoyer le liquide doré dans sa coupe de cristal avec une nonchalance étudiée. Sa robe de demoiselle d'honneur, d'un rouge carmin profond — la couleur du sang frais, du sang que les De Luca versaient sans ciller — jurait violemment avec le blanc virginal qui m’entourait. Elle était le rappel brutal du monde dans lequel nous vivions : une tâche de violence au milieu de la pureté apparente.
« Et toi, tu ressembles à une femme qui a déjà fini la moitié de la bouteille avant même que le soleil n'atteigne le zénith, » répliquai-je sans quitter mon reflet des yeux.
Cora laissa échapper un rire sec, un son qui cliqueta comme une arme que l'on verrouille. Elle se leva, le bruit lourd et sensuel de sa soie marquant le rythme de son approche. Elle posa une main sur mon épaule dénudée. Sa peau était fraîche, presque froide, tandis que la mienne brûlait d'une fièvre que je ne parvenais pas à nommer. Était-ce la terreur de l'engagement définitif, ou l'anticipation de la possession à venir ? Sous la robe, mes muscles étaient tendus, chaque nerf à vif.
« Je bois pour supporter l'ironie tragique de la situation, ma chérie. On te marie. Encore. À l'homme qui t'a brisée pièce par pièce, et qui aujourd'hui t'enchaîne avec de l'or et des vœux éternels devant le bon Dieu. C'est une pathologie, Ava. Une forme d'art masochiste où vous êtes tous les deux passés maîtres. »
Je me tournai enfin vers elle, le mouvement faisant crisser la dentelle de ma jupe sur le parquet ciré. La tension dans ma mâchoire était si forte qu'elle m'élançait jusque dans les tempes.
« Ce n'est pas un remariage, Cora. C'est une consécration. Pour Vincenzo, le premier acte était une transaction, une ligne sur un livre de comptes mafieux. J'étais une marchandise. Aujourd'hui, il veut un sacre. Il ne veut pas renouveler des vœux ; il veut les effacer, les brûler au fer rouge, pour en écrire de nouveaux avec notre sang s'il le faut. Il veut que le monde entier sache que je ne suis plus son épouse par contrat, mais sa moitié par choix. Une De Luca par le sang et par le feu. »
« Très romantique, » grinça-t-elle en siphonnant son verre d'un trait. « Très "mafia-chic". Et cette pierre ? On dirait qu'il a braqué les réserves de la couronne pour te l'offrir. »
Je baissai les yeux sur ma main gauche. Le diamant bleu, d'une pureté insoutenable, capturait la moindre lueur pour la transformer en éclats glacés. Vincenzo me l'avait offerte un soir d'orage sur le balcon du manoir. Nous étions encore couverts de la sueur, nos corps à peine séparés après une étreinte si sauvage que nous en avions encore les membres tremblants. Il m'avait murmuré des mots que je n'aurais jamais cru entendre sortir de sa bouche, des mots d’un amour brulant, des mots qui ne demandaient pas la permission mais qui exigeaient l'âme.
« Il m'a dit que le bleu rappelait la couleur de mes yeux quand je pleure, » murmurai-je, le regard perdu dans les profondeurs glacées de la pierre.
Cora eut un petit frisson sincère et reposa violemment sa coupe sur un guéridon, le cristal gémissant sous le choc.
« Dieu, vous êtes tous les deux cinglés. Matteo est un barbare, une brute que je comprends parce qu'il fonctionne à l'instinct primaire. Mais Vincenzo... Vincenzo est un abîme recouvert de velours. Il ne se contente pas de ta peau, il veut ton souffle. Fais attention à ne pas tomber trop profond, Ava. À ce niveau de pression, on ne remonte jamais. On finit par se transformer en créature des profondeurs, capable de ne vivre que dans l'obscurité, là où la lumière ne pénètre jamais. »
« Je n'ai plus l'intention de remonter, Cora. J'ai appris à respirer sous l'eau. Et en parlant de Matteo... surveille tes propres instincts de prédatrice. Je ne veux pas que l'on vous retrouve à moitié nus dans un confessionnal ou derrière l'autel avant que le prêtre n'ait eu le temps de dire "Amen". La famille De Luca a déjà assez de scandales à son actif. »
Cora éclata d'un rire franc, jetant sa tête en arrière, dévoilant la ligne tendue et provocante de son cou.
« Le confessionnal ? Quelle idée délicieuse ! La symbolique du péché dans le lieu du pardon... Matteo adorerait la profanation. Mais ne crains rien, je serai la demoiselle d'honneur parfaite. Je resterai sage... jusqu'à la réception. Après, je ne réponds plus de rien. Surtout si le vin est aussi dangereux que l'ambiance. »
Le silence retomba, troublé seulement par le bourdonnement d'une mouche contre la vitre et le lointain murmure de la ville qui s'agitait au-dehors. Un coup discret fut frappé à la porte. Madame Costa passa la tête, son visage d'ordinaire sévère et verrouillé adouci par une émotion qu'elle tentait de dissimuler sous ses plis de peau fatigués. Elle semblait aujourd'hui porter un espoir fragile, comme une bougie dans une tempête.
« Madame... Vos invités sont arrivés. »
Sophia entra la première, poussant doucement la porte. La matriarche des De Luca portait une robe de soie vert émeraude qui lui donnait l'air d'une divinité antique sortie des flots. Ses yeux, identiques à ceux de Vincenzo mais dépouillés de leur cruauté ancestrale, se remplirent instantanément de larmes. Elle s'approcha de moi, son parfum de jasmin et de poudre de riz effaçant un instant l'odeur entêtante des lys. Elle posa ses mains sur mes joues, et pour la première fois de la journée, je sentis l’émotion monter.
« Oh Ava... » murmura-t-elle en prenant mes mains dans les siennes. « Tu es la lumière dont ce manoir a toujours eu besoin. Tu es celle qui a réussi à apaiser la bête sans pour autant lui couper les griffes. Je n'ai jamais vu mon fils ainsi... Il est comme un homme qui vient de retrouver la vue après une vie de cécité. Il ne te regarde pas, il te contemple. »
Je me sentis vaciller sous le poids de cette affection. L'amour de Sophia était la seule chose qui me paraissait pure dans ce monde de violence et de faux-semblants. Elle représentait ce que la mafia avait de plus noble. Mais mon souffle se coupa réellement lorsque je vis les deux hommes qui la suivaient, deux personnes venues de mon passé le plus cher.
Sir Thomas Hasting et Lewis. Mon protecteur, mon mentor, les hommes qui m'avaient tenue à bout de bras à Paris quand je n'étais qu'une ombre errante après ma fuite. Thomas était d'une distinction toute britannique dans son costume trois-pièces gris perle, une élégance froide et structurée qui tranchait avec l'exubérance baroque napolitaine. À ses côtés, Lewis affichait ce demi-sourire rassurant, celui des hommes qui ont trop vécu pour avoir encore peur des monstres.
« Thomas... » articulai-je, ma gorge se serrant sous le poids de l'émotion. « Vous êtes venus. »
Il s'avança et me prit fermement dans ses bras. Son étreinte sentait le tabac blond, le thé Earl Grey et cette sécurité indéfectible qu'il m'avait offerte. Pendant quelques secondes, je ne fus plus la femme d'un parrain, ni la future reine de Naples. J'étais redevenue la jeune femme qu'il avait sauvée des décombres de sa propre existence.
« Tu es splendide, Ava. Une véritable vision, » dit-il en se reculant pour m'admirer. « Je n'aurais manqué ce... mariage pour rien au monde. Pas même pour une crise diplomatique majeure. »
« Nous sommes là pour veiller à ce que ce loup de Vincenzo sache qu'il n'est pas le seul à veiller sur toi, » ajouta Lewis, son regard se faisant soudainement sérieux, presque dur. « S'il fait un seul faux pas, s'il oublie ce qu'il te doit, il aura affaire à nous. »
L'entrée de Marguerite, royale comme la cousine du Prince de Monaco qu’elle est, accompagnée de son mari, apporta la touche finale à ce tableau d'émotions. Marguerite courut vers moi, sa robe de mousseline voletant comme les ailes d'un oiseau exotique égaré dans une forteresse de pierre.
« Ava ! Regarde-toi ! On dirait que tu sors d'un de tes croquis les plus audacieux. Tu es une œuvre d'art vivante. Je n'ose même pas t'approcher de peur d'abîmer cette dentelle. »
Elle m'embrassa sur les deux joues, son enthousiasme agissant comme un baume sur mes nerfs à vif.
Madame Costa revint à la charge, consultant sa montre avec une insistance polie qui trahissait l'horaire rigide imposé par Vincenzo. Tout était millimétré, chaque minute de cette journée devait servir la gloire et l'unité du clan.
« Le cortège est prêt, Madame. Le Père Lorenzo attend à l'église. Il fait une chaleur à fendre les pierres sur la place, ne faisons pas attendre le Seigneur... ni Monsieur. Monsieur déteste attendre, vous le savez. »
Les femmes de chambre s'activèrent une dernière fois autour de moi avec une nervosité palpable. Elles réajustèrent la traîne, lissèrent la dentelle sur mes hanches d'un geste expert, et enfin, fixèrent mon voile. C'était une cascade de tulle de soie de quatre mètres de long, une brume impalpable fixée sur mon chignon à l'aide d'une broche en diamants et saphirs, une pièce d'orfèvrerie héritée de la grand-mère de Vincenzo. Lorsque le voile retomba devant mon visage, le monde autour de moi devint flou, tamisé, comme si je le regardais à travers le filtre d'un rêve ancien. Mon cœur cognait contre mes côtes comme un oiseau captif.
Thomas s'approcha et me tendit son bras, une épaule solide sur laquelle je pouvais enfin m'appuyer.
« Prête ? »
Mes mains tremblaient malgré mes efforts pour paraître impassible. Je les enfonçai dans les plis de ma jupe, sentant la texture complexe de la dentelle sous mes doigts.
« Je crois que je vais m'évanouir, Thomas. Le parfum de ces fleurs... c'est trop. »
Il serra mon bras contre lui, son regard bleu plongé dans le mien à travers la résille du voile. Sa force était mon ancre.
« Respire, Ava. Un pied devant l'autre. Je te tiens. Je ne te lâcherai que lorsque tes mains seront dans les siennes. Et même là, sache que je serai juste un pas derrière toi. »
Le trajet vers l'église fut une procession de métal noir et de silence oppressant. Le cortège de limousines blindées fendait la chaleur de la campagne napolitaine, soulevant des nuages de poussière dorée qui retombaient sur les oliviers centenaires. À l'intérieur du véhicule, le silence entre Thomas et moi était habité par nos pensées respectives. Je voyais défiler les murs de pierre sèche, les vignes assoiffées et cette terre qui avait bu tant de sang pour que les De Luca puissent régner sans partage. Chaque tour de roue me rapprochait d'un destin que j'avais autrefois fui avec horreur, et que j'embrassais aujourd'hui avec une ferveur que certains appelleraient de la folie.
Lorsque nous arrivâmes devant Santa Maria del Parto, perchée sur une falaise abrupte dominant une mer d'un bleu d'encre, le souffle me manqua réellement. C'était un joyau de pierre blanche, isolé entre ciel et abîme, magnifique et terrifiant. L'église semblait tenir en équilibre sur le vide, tout comme moi.
L'accès était totalement verrouillé. Des dizaines d'hommes en costume noir, l'air patibulaire, les lunettes de soleil masquant des regards de prédateurs, montaient la garde. C'était un mariage, certes, mais c'était avant tout un rassemblement du clan, une démonstration de force brute. Un message envoyé aux ennemis restants, à ceux qui, comme Giovanni, avaient osé lever la main sur une De Luca : l'union est scellée.
Thomas m'aida à descendre. Mes talons claquèrent sur le pavé brûlant de la place, un son sec comme un coup de feu dans le silence de midi. Lewis et les autres invités étaient déjà entrés, laissant derrière eux une traînée de parfums de luxe et de murmures. Devant les grandes portes de bois sombre, sculptées de scènes bibliques de sacrifice et de rédemption, je marquai un temps d'arrêt. L'odeur de l'encens, du vieux bois et de la cire froide s'échappait des profondeurs de la nef, venant se heurter violemment à la canicule extérieure. Mon corps tout entier était une corde de piano tendue jusqu'à la rupture.
« C'est le moment, » murmura Thomas. « Regarde devant toi, Ava. Ne regarde jamais en arrière. »
Les portes s'ouvrirent avec un grincement majestueux qui sembla résonner jusque dans mes os. L'orgue explosa instantanément en une marche solennelle, une composition dont les basses firent vibrer chaque fibre de ma poitrine, s'accordant au rythme erratique de mon cœur. L'allée centrale semblait s'étendre à l'infini, un tunnel de lumière et d'ombre. Des centaines de têtes se tournèrent vers moi dans un mouvement synchrone. Des visages connus, des visages de l'ombre que j'avais croisés lors des dîners officiels, des femmes aux parures ostentatoires dont les bijoux brillaient comme des yeux de fauves, et des hommes aux regards d'acier qui évaluaient la nouvelle "Reine" de Naples avec une curiosité prédatrice. Ils cherchaient la faille. Ils cherchaient à voir si j'avais l'étoffe d'une De Luca.
Mais au bout de cette allée, dans la lumière crue des cierges et des vitraux représentant des saints suppliciés, il n'y avait que lui.
Vincenzo.
Il se tenait là, devant l'autel de marbre blanc, droit comme une sentence de mort. Son smoking noir, d'une coupe italienne impeccable, soulignait la largeur de ses épaules et la puissance brute de sa carrure. Son visage était une énigme de pierre, un masque de marbre que même le soleil de juillet ne parvenait pas à réchauffer. Mais ses yeux... Ses yeux étaient fixés sur moi avec une intensité si dévorante, si absolue, que j'eus l'impression d'être totalement nue sous ma dentelle. Il ne souriait pas. Vincenzo ne souriait pas lors des conquêtes. Il possédait. Il revendiquait. Il marquait son territoire devant Dieu et devant les hommes. Dans son regard, je lisais une promesse de nuits dévastatrices et d'une loyauté qui ne s'arrêterait qu'avec la mort.
À sa droite, Matteo, affichait une assurance tranquille, l'œil aux aguets comme s'il s'attendait à voir un assassin surgir d'un confessionnal. À sa gauche, Antonio semblait le seul à porter une once d'humanité, ses yeux brillant d'une tendresse sincère pour son frère. Le contraste entre les trois hommes résumait toute l'histoire de cette famille : la force, la protection et l'âme.
Chaque pas vers l'autel était une éternité. Je sentais le poids du voile qui tirait doucement sur ma tête, le frôlement de la dentelle contre mes jambes qui me rappelait l'étroitesse de ma prison dorée. Mon cœur battait la chamade, un tambour sauvage qui couvrait presque le tonnerre de l'orgue. Mes pieds semblaient à peine toucher le sol, portés par une force qui n'était plus tout à fait la mienne.
Enfin, nous arrivâmes devant lui. Thomas s'arrêta, son corps se tendant imperceptiblement. Le silence se fit brusquement dans l'église. Thomas prit ma main et, avec une solennité glaciale, la posa sur celle de Vincenzo. Le contraste était frappant : ma main blanche et frêle contre la sienne, large, marquée par les cicatrices et les combats, une main faite pour briser, pour commander ou pour protéger avec une violence égale. C'était l'alliance de la soie et de l'acier.
« Tu as eu ta seconde chance, Vincenzo De Luca, » dit Thomas, sa voix résonnant sans trembler sous les voûtes séculaires. « C'est un privilège que la vie accorde rarement aux hommes de ton espèce. Prends soin d'elle. Car si elle verse une seule larme par ta faute, s'il lui arrive le moindre mal, il n'y aura pas de troisième acte. Je viendrai la chercher moi-même, et le monde entier ne suffira pas à te protéger de ma colère. L'Angleterre n'oublie jamais ses dettes, ni ses protégées. »
Un murmure de choc parcourut l'assemblée, comme une onde sur une eau sombre. Personne n'osait parler sur ce ton au chef du clan De Luca, encore moins le jour de son mariage, au cœur de son propre sanctuaire. Vincenzo contracta la mâchoire, une veine battant avec une violence contenue sur sa tempe. Il fixa Thomas avec un respect teinté de défi pur, un instant de tension où le temps sembla se suspendre, puis ses doigts se refermèrent sur les miens. Sa poigne était ferme, brûlante, presque fiévreuse, contrastant avec son air de glace.
« Je n'ai pas besoin d'avertissement, Sir Thomas, » répondit Vincenzo d'une voix basse, un grondement d'orage qui sembla faire vaciller la flamme des cierges. « Elle est mon âme. Elle est ma rédemption. On ne brise pas ce qui nous permet de respirer. On le protège jusqu'à l'extinction du soleil et bien au-delà. »
Il m'entraîna avec une autorité douce mais irrésistible vers les marches de l'autel. Le Père Lorenzo, un homme dont les rides profondes racontaient un siècle de secrets d'alcôve et de confessions sanglantes, nous accueillit avec un sourire qui semblait porter toute la sagesse du monde.
« Mes enfants, » commença-t-il, sa voix chevrotante mais ferme. « Nous sommes ici pour célébrer un mystère bien plus grand que celui de la chair. Celui de deux âmes qui se sont cherchées dans les ténèbres les plus épaisses et qui ont fini par trouver le chemin de la lumière l'une vers l'autre. Cet acte n'est pas une simple formalité, pas un simple bout de papier pour les archives de l'Église. C'est une naissance. Un baptême dans le feu de la passion et de la vérité. Un pacte qui dépasse les lois des hommes. »
Il fit signe à l'assemblée de s'asseoir dans un bruissement de tissus coûteux. L'air était saturé d'encens.
« J'ai marié les parents de Vincenzo ici-même, il y a de cela bien longtemps. J'ai connu la mère d'Ava, une femme d'une grâce rare qui doit nous regarder aujourd'hui... Le Seigneur travaille de manières parfois brutales, parfois incompréhensibles, pour nous ramener à l'essentiel : l'amour. »
Le prêtre marqua une pause, ses yeux pétillant d'une malice soudaine en regardant le premier rang, là où la famille était réunie.
« Et j'espère bien, Antonio, que je ne serai pas trop vieux pour te marier à ton tour prochainement ! La vie est courte, mon fils, ne laisse pas le bonheur attendre sur le seuil. Dieu aime les cœurs courageux, peu importe le chemin qu'ils empruntent. »
Un éclat de rire nerveux parcourut les bancs, détendant un instant l'atmosphère électrique. Antonio, magnifique dans son costume gris anthracite, tourna la tête avec un sourire vers Paul, qui lui rendit un regard chargé de promesses silencieuses. Vincenzo lui-même laissa échapper un léger souffle, une détente rare sur ses traits sculptés.
« Qu'importe qui l'on choisit d'aimer, » poursuivit le prêtre d'un ton plus grave, « la maison de Dieu est ouverte à tous ceux qui cherchent la vérité de leur cœur. Car au bout du compte, nous ne serons jugés que sur la force de notre attachement, et non sur nos péchés de surface. »
La cérémonie se poursuivit, une danse de psaumes latins, de vapeurs d'encens et de rituels anciens qui semblaient lier nos destins à la pierre même de l'église. Chaque parole en latin résonnait comme une incantation. Puis vint le moment des vœux, le moment où le masque devait tomber. Vincenzo se tourna entièrement vers moi, me prenant les deux mains, m'obligeant à plonger mon regard dans le sien.
« Ava... » commença-t-il.
Sa voix avait changé. Elle n'était plus celle du chef de clan. Elle était rauque, brisée par une émotion qu'il ne pouvait plus contenir.
« Tu n'étais pas censée être plus qu'un nom sur un contrat. Tu devais être une possession, un trophée silencieux dans ma galerie. Mais tu as fait ce que personne n'avait réussi avant toi : tu as forcé le monstre à briser le miroir pour regarder ce qu'il y avait derrière. Tu as été ma douleur, ma perte, mon exil volontaire... et aujourd'hui, tu es ma seule demeure. Je te jure, devant ces hommes et devant l'ombre de mes ancêtres, que ma vie ne m'appartient plus. Elle est à tes pieds. Mon sang est ton sang. Ma force est ton bouclier. Jusqu'au dernier souffle, et même après, dans les ténèbres de l'enfer s'il le faut, je te chercherai encore pour te ramener à moi. »
Mes larmes finirent par déborder, traçant des sillons d'argent sur mes joues, mouillant le tulle de mon voile. Ma voix était un murmure, mais elle porta jusqu'au fond de la nef.
« Vincenzo... Je t'ai haï. Je t'ai haï avec une passion qui n'avait d'égale que mon désir dévastateur pour toi. Tu m'as appris que la liberté ne consiste pas à être seule dans le vent, mais à appartenir à celui qui nous rend plus grande, plus forte, plus réelle. Je ne te donne pas seulement ma main aujourd'hui. Je te donne mes cauchemars pour que tu les apaises, mes rêves pour que tu les réalises avec ta puissance, et chaque battement de mon cœur... car c'est toi qui lui as appris à battre vraiment, au-delà de la simple survie. Je suis tienne, Vincenzo. Dans la vie, dans la mort, et dans tout ce qui se trouve entre les deux. Ton ombre sera ma seule lumière. »
L'échange des alliances se fit dans un silence religieux, seulement troublé par le cri d'un goéland au-dehors et le fracas de la mer contre la falaise. L'or glissa sur ma peau, froid au début, puis s'échauffant instantanément au contact de mon sang. C'était un cercle parfait, sans fin, sans issue.
« Par le pouvoir sacré qui m'est confié, je vous déclare unis devant les hommes et devant Dieu. Vincenzo, vous pouvez embrasser votre épouse. »
Vincenzo s'approcha d'un pas, réduisant l'espace à néant. Sa main se glissa derrière ma nuque, ses doigts s'emmêlant dans mes cheveux sous le voile avec une possession tranquille et féroce à la fois. Il souleva le tissu avec une lenteur insupportable, ses yeux dévorant chaque millimètre de mon visage comme s'il le voyait pour la première fois. Lorsqu'il m'embrassa, ce ne fut pas un baiser de mariage romantique. Ce fut un baiser de conquête, profond, territorial, une promesse de nuits blanches, de draps froissés et de passion dévastatrice. Ses lèvres goûtaient le sel de mes larmes et le triomphe absolu de l'homme qui a enfin récupéré son âme. C'était le baiser de celui qui a gagné la guerre.
L'église explosa en applaudissements et en cris de joie, un vacarme qui semblait vouloir soulever le toit de pierre. Les De Luca fêtaient leur triomphe. Mais pour moi, le bruit était lointain, comme assourdi par l'eau. J'étais perdue dans l'odeur de Vincenzo, dans la force d'acier de ses bras, sentant son cœur battre contre ma poitrine. Je savais avec une certitude merveilleuse et terrifiante que si le monde devait s'écrouler demain sous le feu du volcan, je serais exactement là où je devais être.
À ses côtés. Dans son ombre. Pour l'éternité.
AvaLa matinée avait commencé dans une douceur trompeuse, une de ces aubes napolitaines où la ville semble demander pardon pour sa violence habituelle. La lumière filtrait à travers les persiennes du manoir, découpant des lattes d’or sur le parquet ciré. Dans la salle à manger, l’air était saturé de l’odeur riche, presque huileuse, des grains de café fraîchement moulus et du parfum plus éthéré des lys blancs disposés dans un vase en cristal de Murano. C’était mon moment préféré : celui où le monstre et la femme d’art se retrouvaient autour d’une table, feignant une normalité domestique que nous n’avions jamais vraiment possédée, mais que nous versions comme un baume sur nos cicatrices.Vincenzo était l’image même de la puissance au repos, une bête de somme qui s'autorise une minute de répit avant de reprendre le joug du monde. Assis en bout de table, il parcourait ses rapports financiers sur son téléphone, son visage
VincenzoLe silence dans mon bureau n’était pas une absence de bruit ; c’était une présence physique, une chape de plomb saturée de poussière et de vieux secrets qui semblait écraser l’oxygène de la pièce. Je fixais mon téléphone, cet objet de verre et de métal qui venait de cracher le venin de Cora, avec une intensité telle que j’aurais pu le réduire en cendres par la seule force de ma volonté. Les mots tournaient en boucle dans mon esprit, comme une raillerie orchestrée par les démons du passé, ricanant dans les coins d'ombre de la bibliothèque.Un nouveau stagiaire. Un jeune Espagnol. Une initiation.Le simple mot « Espagnol » avait suffi à réveiller une bête que je croyais avoir domptée dans les draps de soie du Plaza Athénée. L’image d’un autre homme — peu importe son âge ou son visage — posant ses yeux sur la peau de ma femme, ou pire, l’idée qu’Ava puisse trouver un réconfort, même purement intellectuel, dans la présence d’un autre, déclenchait en moi une réaction chimique viol
AvaLe chaos de Naples possède une signature olfactive qu'aucune autre cité au monde ne saurait imiter, une empreinte sensorielle qui vous agrippe à la gorge dès que les roues du jet touchent le tarmac. C’est un mélange âcre de sel marin saturé par le sirocco, d'échappements de scooters qui déchirent l'air en slalomant entre les façades décrépites, et de linge propre qui claque aux balcons des quartiers espagnols, libérant des effluves de lavande et de savon de Marseille. C’est une ville qui hurle sa vie, une cité viscérale, impudique, qui contrastait violemment avec le silence que j’avais laissé derrière moi dans les salles de Christie’s. Paris était une mise en scène, une pièce de théâtre aux décors impeccables ; Naples était une plaie ouverte, magnifique et purulente, qui ne s'excusait jamais d'exister. Elle ne vous accueille pas, elle vous dévore.Depuis notre retour de la Ville Lumière, j’avais l’impression de flotter entre deux eaux, comme une plongeuse remontée trop brusquement
VincenzoLe silence de la salle sécurisée de Christie’s était une insulte.C’était un silence feutré, aseptisé, conçu pour les esthètes aux mains soignées et les portefeuilles garnis d'argent propre. Pour moi, Vincenzo De Luca, ce calme résonnait comme le silence de mort qui précède un assaut sur les ports de Naples ; cette suspension du temps, grasse et lourde, où l'air devient si dense qu'on croirait pouvoir le trancher au couteau avant que le sang ne commence à couler. Ici, l’air ne portait aucune trace de mon identité. Pas d'effluves de poudre brûlée, pas de relent de tabac brun, pas l’odeur métallique du sang frais sur le pavé, ni celle, corrosive et salvatrice, du sel marin de la Mer Tyrrhénienne.Ici, on respirait la poussière ancienne piégée dans les fibres des tapisseries, la cire de luxe frottée sur des boiseries centenaires et cette odeur rance de la vanité humaine qui se décompose sous des cadres dorés. Mes pas, étouffés par une moquette bordeaux dont la teinte rappelait l
AvaLe noir. Un noir absolu, une étoffe de soie lourde qui ne laissait filtrer aucune particule de lumière, seulement des promesses.Depuis que nous avions quitté l’hôtel de Milos dans le secret de la fin de l’après-midi, mes yeux n'avaient plus vu le monde. Vincenzo avait noué ce bandeau autour de mon visage avec une lenteur cérémonielle, ses doigts effleurant mes tempes comme s'il scellait un pacte de soumission volontaire. Je n'avais pas protesté. Dans le monde de Vincenzo De Luca, l'imprévisible était une arme, et la surprise, une forme de pouvoir absolue. J'aimais la façon dont il l'exerçait sur moi, transformant mon incertitude en une attente insoutenable, presque douloureuse. L'obscurité exacerbait mes autres sens : le froissement de la soie italienne contre mes cuisses, le parfum boisé, mêlé de tabac froid et d'ambre, qui émanait de mon mari, et le grondement sourd des réacteurs du jet qui vibrait jusque dans ma moelle épinière.
VincenzoL’eau de la mer Égée n’était pas une amie, elle n’était qu’une illusion de pureté. Elle était d’un bleu si limpide, si insolent, qu’elle semblait irréelle, un bloc de saphir liquide enserrant les côtes déchiquetées de l’île de Milos. Mais pour moi, Vincenzo De Luca, elle n’était qu’un dérivatif. Un moyen dérisoire de refroidir le moteur de mes pensées qui tournait à plein régime depuis notre départ de Palerme, comme une mécanique de précision dont les engrenages auraient été grippés par le sable et le sang. C’était une tentative de calmer l'incendie qui ne cessait de couver sous ma peau dès qu’Ava se trouvait à moins de dix mètres de moi.Ici, loin de la poussière volcanique de Naples, loin des ombres baroques et suffocantes de la Sicile, le silence de l’île aurait dû m’apaiser. Mais le silence n’est jamais silencieux pour un homme de ma trempe. Le silence n'est qu'une chambre d'écho où résonnent les noms des morts que je porte d







