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Cette histoire est le tome 3. Vous pouvez retrouver le Tome 1, Regarde-Moi.
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Le soleil, tel un souverain déchu, s’enfonçait dans les eaux sombres de la Tyrrhénienne, ensanglantant l’écume et jetant sur la pierre séculaire du manoir De Luca des reflets de cuivre et de pourpre. L’air était saturé de l’odeur iodée de la mer mêlée au parfum capiteux des pins parasols et du jasmin nocturne qui commençait à exhaler ses secrets.
Sur la terrasse en marbre blanc, là où les balustrades semblaient encore porter les stigmates des tempêtes passées, le silence n’était plus cet ennemi visqueux qui étouffait les âmes. C’était un silence de cathédrale, sacré, lourd d’une paix durement acquise.
Elle laissa sa tête reposer contre son épaule. Elle sentait, à travers la soie fine de sa chemise et la laine froide de sa veste, la chaleur constante de son corps — une fournaise qui l’avait autrefois terrifiée et qui était devenue son seul repère. Elle ferma les yeux un instant, laissant le vent marin ébouriffer ses mèches sombres, et songea au chemin parcouru.
Jamais, dans ses heures les plus sombres, lorsqu'elle n'était qu'une monnaie d'échange entre les mains d'un père brisé par l'alcool et les dettes, elle n'avait imaginé que son salut porterait les traits de ce prédateur. Lui. L’homme dont le nom seul faisait trembler les rues de Naples. Il avait été son geôlier, son bourreau émotionnel, celui qui l’avait forcée à regarder l’obscurité en face. Mais il avait aussi été la main qui s’était tendue dans l’abîme, la voix qui, au milieu du chaos de la perte et de la douleur, lui avait murmuré qu’elle avait le droit d’exister.
Elle avait longtemps cru que sa vie était un scénario écrit à l’encre sympathique par des hommes de pouvoir, une partition où elle n’était qu’une note de bas de page. Pourtant, contre cet homme, elle avait appris la plus dangereuse des libertés : celle de choisir son propre maître, ou mieux, de n’en avoir aucun tout en se donnant entièrement. Sous son ombre, elle n'était plus la poupée de porcelaine aux yeux vides. Elle était devenue une louve, capable de régner sur ce domaine de pierre et d'ombres. Elle avait découvert qu'elle pouvait être la maîtresse de son avenir, non pas malgré la mafia, mais à travers elle, en transformant ses chaînes en parures.
À ses côtés, il ne bougeait pas. Il était cette statue d’ébène et d’acier, ce pilier autour duquel le monde tournait. Ses yeux, d’un marron aussi profond et dangereux, étaient fixés sur la ligne d'horizon. Ses doigts, ces mains qui avaient ordonné la mort et distribué la justice occulte de Naples, s'égaraient maintenant dans ses cheveux. C’était un geste d’une lenteur exquise, presque dévote. Une caresse qui disait tout ce que sa bouche de guerrier refusait d’articuler.
Il revoyait, avec une netteté qui le faisait encore frémir, chaque seconde de leur guerre. Il se souvenait de la haine pure dans ses yeux lors de la signature de ce contrat de mariage, de cette froideur qu'il avait voulu briser par pur orgueil avant d'être lui-même foudroyé par son courage. Il pensait à cette période de deuil, à cette terre retournée au cimetière, au moment où il avait cru l'avoir perdue pour toujours. La douleur de cette absence avait été plus dévastatrice que n'importe quelle trahison de clan, plus cuisante que n'importe quelle blessure par balle.
Il avait trouvé en cette femme, qu’il appelait autrefois son « acquisition », la seule âme capable de regarder le monstre en lui sans détourner les yeux. Elle l’avait vu dans sa nudité la plus brute, sans ses titres, sans son pouvoir, juste un homme hanté par ses propres démons. Et elle lui avait pardonné. Non pas par faiblesse, mais par une force de caractère qui le dépassait. Elle lui avait apporté la lumière dans une existence où l'obscurité était la seule norme.
Il resserra imperceptiblement son étreinte, la ramenant plus près de lui, comme pour s'assurer qu'elle n'était pas un mirage né de son épuisement. Il sentait les battements de son cœur contre son bras, un rythme régulier, une symphonie de vie qui effaçait les échos des coups de feu passés. Elle était son ancrage. Sans elle, il n'était qu'un tyran de plus, condamné à régner sur un empire de cendres. Avec elle, il était un homme qui commençait à comprendre ce que signifiait réellement le mot « bonheur ».
Ils restèrent ainsi, deux silhouettes sombres découpées contre l’incendie du ciel, dominant la ville qui s’illuminait peu à peu à leurs pieds. Naples, avec ses vices et sa beauté cruelle, leur appartenait. Mais pour la première fois, ce n'était pas le pouvoir qu'ils célébraient. C'était cette certitude fragile et pourtant indestructible que tout était possible tant qu'ils respiraient le même air.
Ils étaient les survivants d'une tragédie qu'ils avaient eux-mêmes écrite. Ils étaient l'union de la glace et du feu, du pardon et du péché. Et alors que la première étoile perçait le velours du ciel, il déposa un baiser au sommet de son crâne, un serment muet. Le passé était une terre brûlée, mais l'avenir, lui, était un océan qu'ils allaient conquérir ensemble, un souffle après l'autre, une étreinte après l'autre.
Le destin avait eu une manière bien à lui, sanglante et tortueuse, de les réunir. Mais à cet instant précis, sous le regard des dieux de la Méditerranée, ils savaient que ce n'était pas le destin qui les retenait l'un à l'autre. C'était leur volonté. Celle de s'aimer malgré les monstres, malgré les ombres, et de choisir, chaque jour, de transformer leur enfer en un paradis privé.
AvaLa matinée avait commencé dans une douceur trompeuse, une de ces aubes napolitaines où la ville semble demander pardon pour sa violence habituelle. La lumière filtrait à travers les persiennes du manoir, découpant des lattes d’or sur le parquet ciré. Dans la salle à manger, l’air était saturé de l’odeur riche, presque huileuse, des grains de café fraîchement moulus et du parfum plus éthéré des lys blancs disposés dans un vase en cristal de Murano. C’était mon moment préféré : celui où le monstre et la femme d’art se retrouvaient autour d’une table, feignant une normalité domestique que nous n’avions jamais vraiment possédée, mais que nous versions comme un baume sur nos cicatrices.Vincenzo était l’image même de la puissance au repos, une bête de somme qui s'autorise une minute de répit avant de reprendre le joug du monde. Assis en bout de table, il parcourait ses rapports financiers sur son téléphone, son visage
VincenzoLe silence dans mon bureau n’était pas une absence de bruit ; c’était une présence physique, une chape de plomb saturée de poussière et de vieux secrets qui semblait écraser l’oxygène de la pièce. Je fixais mon téléphone, cet objet de verre et de métal qui venait de cracher le venin de Cora, avec une intensité telle que j’aurais pu le réduire en cendres par la seule force de ma volonté. Les mots tournaient en boucle dans mon esprit, comme une raillerie orchestrée par les démons du passé, ricanant dans les coins d'ombre de la bibliothèque.Un nouveau stagiaire. Un jeune Espagnol. Une initiation.Le simple mot « Espagnol » avait suffi à réveiller une bête que je croyais avoir domptée dans les draps de soie du Plaza Athénée. L’image d’un autre homme — peu importe son âge ou son visage — posant ses yeux sur la peau de ma femme, ou pire, l’idée qu’Ava puisse trouver un réconfort, même purement intellectuel, dans la présence d’un autre, déclenchait en moi une réaction chimique viol
AvaLe chaos de Naples possède une signature olfactive qu'aucune autre cité au monde ne saurait imiter, une empreinte sensorielle qui vous agrippe à la gorge dès que les roues du jet touchent le tarmac. C’est un mélange âcre de sel marin saturé par le sirocco, d'échappements de scooters qui déchirent l'air en slalomant entre les façades décrépites, et de linge propre qui claque aux balcons des quartiers espagnols, libérant des effluves de lavande et de savon de Marseille. C’est une ville qui hurle sa vie, une cité viscérale, impudique, qui contrastait violemment avec le silence que j’avais laissé derrière moi dans les salles de Christie’s. Paris était une mise en scène, une pièce de théâtre aux décors impeccables ; Naples était une plaie ouverte, magnifique et purulente, qui ne s'excusait jamais d'exister. Elle ne vous accueille pas, elle vous dévore.Depuis notre retour de la Ville Lumière, j’avais l’impression de flotter entre deux eaux, comme une plongeuse remontée trop brusquement
VincenzoLe silence de la salle sécurisée de Christie’s était une insulte.C’était un silence feutré, aseptisé, conçu pour les esthètes aux mains soignées et les portefeuilles garnis d'argent propre. Pour moi, Vincenzo De Luca, ce calme résonnait comme le silence de mort qui précède un assaut sur les ports de Naples ; cette suspension du temps, grasse et lourde, où l'air devient si dense qu'on croirait pouvoir le trancher au couteau avant que le sang ne commence à couler. Ici, l’air ne portait aucune trace de mon identité. Pas d'effluves de poudre brûlée, pas de relent de tabac brun, pas l’odeur métallique du sang frais sur le pavé, ni celle, corrosive et salvatrice, du sel marin de la Mer Tyrrhénienne.Ici, on respirait la poussière ancienne piégée dans les fibres des tapisseries, la cire de luxe frottée sur des boiseries centenaires et cette odeur rance de la vanité humaine qui se décompose sous des cadres dorés. Mes pas, étouffés par une moquette bordeaux dont la teinte rappelait l
AvaLe noir. Un noir absolu, une étoffe de soie lourde qui ne laissait filtrer aucune particule de lumière, seulement des promesses.Depuis que nous avions quitté l’hôtel de Milos dans le secret de la fin de l’après-midi, mes yeux n'avaient plus vu le monde. Vincenzo avait noué ce bandeau autour de mon visage avec une lenteur cérémonielle, ses doigts effleurant mes tempes comme s'il scellait un pacte de soumission volontaire. Je n'avais pas protesté. Dans le monde de Vincenzo De Luca, l'imprévisible était une arme, et la surprise, une forme de pouvoir absolue. J'aimais la façon dont il l'exerçait sur moi, transformant mon incertitude en une attente insoutenable, presque douloureuse. L'obscurité exacerbait mes autres sens : le froissement de la soie italienne contre mes cuisses, le parfum boisé, mêlé de tabac froid et d'ambre, qui émanait de mon mari, et le grondement sourd des réacteurs du jet qui vibrait jusque dans ma moelle épinière.
VincenzoL’eau de la mer Égée n’était pas une amie, elle n’était qu’une illusion de pureté. Elle était d’un bleu si limpide, si insolent, qu’elle semblait irréelle, un bloc de saphir liquide enserrant les côtes déchiquetées de l’île de Milos. Mais pour moi, Vincenzo De Luca, elle n’était qu’un dérivatif. Un moyen dérisoire de refroidir le moteur de mes pensées qui tournait à plein régime depuis notre départ de Palerme, comme une mécanique de précision dont les engrenages auraient été grippés par le sable et le sang. C’était une tentative de calmer l'incendie qui ne cessait de couver sous ma peau dès qu’Ava se trouvait à moins de dix mètres de moi.Ici, loin de la poussière volcanique de Naples, loin des ombres baroques et suffocantes de la Sicile, le silence de l’île aurait dû m’apaiser. Mais le silence n’est jamais silencieux pour un homme de ma trempe. Le silence n'est qu'une chambre d'écho où résonnent les noms des morts que je porte d







