ANMELDENSa voix se brise sur les derniers mots. Il détourne le regard, comme s'il avait honte.
— Pourquoi tu es parti ? je demande, la voix plus calme que je ne le pensais possible.
— Parce que j'ai eu peur.
— Peur de quoi ?
— De tout. De toi. De moi. De ce qu'on était en train de devenir.
— C'est trop vague, Léo.
Il inspire profondément, ferme les yeux, les rouvre.
— J'ai eu
LysandreLes jours passent. Ils se ressemblent, et pourtant tout a changé.Je me réveille le matin à côté de Léo, je bois son café préparé avec amour, je l'embrasse avant qu'il parte au travail. Je lui souris, je lui dis "je t'aime", je fais comme si de rien n'était. Mais à l'intérieur, quelque chose s'est installé. Une ombre. Un poids. Un secret qui grossit chaque jour un peu plus.Gabriel est revenu à la librairie. Il est revenu dès le lendemain, comme si rien ne s'était passé, comme s'il ne m'avait pas avoué cinq ans d'amour silencieux. Il a souri, il a sorti ses outils, il s'est penché sur l'incunable. Il n'a rien redit. Il n'a fait aucune allusion. Il a été parfait. Comme toujours.Mais moi, je ne peux pas oublier. Je ne peux pas faire comme si ces mots n'avaient pas été prononc&
LysandreIl est dix-sept heures. La librairie vient de fermer. La grille de fer est baissée, le panneau "Ouvert" retourné. La pluie crépite doucement contre la vitrine, dessinant des rigoles sur le verre poussiéreux.Gabriel est dans l'atelier. Il est venu m'aider pour la restauration d'un incunable du quinzième siècle, un livre précieux que je dois rendre à son propriétaire dans deux semaines et qui me donne des sueurs froides. La reliure est dans un état catastrophique, les pages se désagrègent littéralement entre les doigts.Je le rejoins, deux tasses de café fumantes à la main. Il est penché sur l'établi, une pince fine dans une main, une loupe dans l'autre. Ses gestes sont précis, minutieux, presque tendres. Il traite ce livre comme on traite un être cher, avec respect, avec patience, avec amour.— Ca
Léo— Tu es sûr que c'est une bonne idée ?Lysandre me pose la question pour la dixième fois. Elle est debout devant le miroir de l'entrée, elle ajuste sa robe, une robe noire toute simple qu'elle a achetée aux puces et qu'elle porte avec une élégance qui n'appartient qu'à elle. Ses mains tremblent légèrement en lissant le tissu sur ses hanches.Je m'approche et je pose mes mains sur ses épaules. Je croise son regard dans le miroir.— Certain. C'est ton ami. Il fait partie de ta vie. Je dois apprendre à le connaître. Vraiment.— Et si ça se passe mal ?— Ça ne se passera pas mal.— Tu ne peux pas le supporter, Léo. Je le vois bien. Chaque fois que son nom est prononcé, tu te refermes comme une huître.— Justement. C'est pour ça qu'il faut que j
La porte se referme. Le bruit sourd résonne dans ma poitrine comme un coup de tonnerre. Le silence retombe, épais, étouffant.Je reste seul dans l'appartement vide. Seul avec ma peur, ma jalousie, ma honte.Je tourne en rond comme un lion en cage. Le salon, la cuisine, la chambre. Partout, des traces d'elle. Ses livres empilés sur la table basse. Ses vêtements dans l'armoire ouverte. Son odeur sur l'oreiller que je n'ose pas toucher. Partout, des preuves de notre amour, de notre vie commune, de ce bonheur fragile qu'on a construit jour après jour. Et pourtant, je suis en train de tout gâcher. De tout détruire de mes propres mains.Je repense à la nuit dans la salle de bain. À ses bras autour de moi, à ses mots doux, apaisants. "Je suis là. Je ne partirai pas." Elle est là. Elle ne partira pas. Pourquoi je ne peux pas la croire ? Pourquoi je doute toujours ?Je repense à Mathias, à ce qu'il m'a dit. "Elle est différente. Garde-la." Il ava
Je m'approche d'elle, je prends ses mains. Elle les retire aussitôt, comme brûlée.— Je ne te demande pas de choisir. Je te demande de voir. De voir ce que je vois. Il t'aime, Lysandre. Il est amoureux de toi.— Tu n'en sais rien.— Je le sais. Je le vois. Je le sens. Je reconnais ce regard parce que je l'ai eu. Parce que je l'ai encore.— Même si c'était vrai, qu'est-ce que ça changerait ? Je ne l'aime pas. Pas comme ça. Je t'aime, toi. Un point c'est tout.— Mais lui est là. Tous les jours. À te regarder, à t'aider, à attendre que je fasse une erreur, que je te déçoive, que je te perde.— Et alors ? Tu voudrais que je le punisse pour des sentiments qu'il n'a peut-être même pas ? Ou pour des sentiments qu'il n'a jamais exprimés ? Ce serait injuste.— Je voudrais que tu me protèges.Le mot m'a échappé. Je ne voulais pas le dire. Il est sorti tout seul, comme un aveu, comme une plainte.Elle me
Je regarde Gabriel. Il n'a pas bougé. Il est toujours debout près du tabouret, l'outil à la main, immobile. Il me regarde calmement, sans hostilité, sans peur. Juste calmement. Et ce calme, cette sérénité, m'énerve plus que tout. J'aimerais qu'il se défende, qu'il s'énerve, qu'il me donne une raison de le haïr.— Bonjour, Gabriel, je dis d'une voix glaciale.— Bonjour, Léo. Lysandre m'a dit que vous aviez une réunion importante aujourd'hui. J'espère que tout s'est bien passé.— Je l'ai annulée, je répète. J'avais besoin de voir Lysandre.— Eh bien, vous la voyez.Il sourit. Un sourire poli, neutre. Mais je perçois une pointe de provocation. Ou peut-être que je l'invente, que ma jalousie me fait voir des ennemis partout. Je ne sais plus distinguer le vrai du faux.— Tu peux nous laisser ? je demande. J'ai besoin de parler à Lysandre. Seul à seule.— Bien sûr. Lysandre, on reprendra demain ?— Oui, merci
Il reste figé un long moment. Puis il sourit, un sourire tremblant, incertain, magnifique.— Moi aussi, je t'aime, Lysandre. Je crois que je t'aime depuis le premier jour où tu m'as rembarré.— Je ne t'ai pas rembarré.&md
GabrielLa pluie a cessé. Elle a laissé la ville luisante, reflétant les lampadaires dans des flaques qui sont autant de lunes brisées. Je marche. Mes pas n’ont pas de destination, juste un besoin de mouvement, de faire circuler ce tourbillon à l’intérieur de ma poitrine.Le baiser sur sa main brûl
LysandreL’atelier est silencieux. Un silence différent. Il n’est plus rempli du bruit de mes doutes, du bourdonnement anxieux de mes pensées. Il est calme. Plein. Comme après une tempête, quand l’air est lavé et que chaque bruit devient distinct, précieux.Je regarde ma main. La peau à l’endroit o
LéoTrois mots.Trois mots seulement,affichés sur l’écran noir de mon téléphone, dans le hall d’entrée glacé de mon appartement. L’eau de pluie dégouline encore de mon manteau, formant une flaque à mes pieds. Je viens à peine de rentrer, le corps fourbu, l’esprit en lambeaux. Et puis ce message. De







