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Celle qu'il ne devait pas aimer
Celle qu'il ne devait pas aimer
Author: Déesse

CHAPITRE 1 : L'ARRACHEMENT

Author: Déesse
last update publish date: 2026-06-18 22:59:00

Althéa

Je me souviens de la texture du sac sur mon visage avant même de me souvenir de mon nom. Une toile rêche, qui sent le carburant et la sueur, qui gratte mes joues et colle à mes lèvres quand j'essaie de crier. Le son qui sort de ma gorge est étouffé, ridicule, un couinement d'animal pris au piège.

Mes poignets me font mal. Le plastique des liens s'enfonce dans ma chair chaque fois que je tire, et je tire sans cesse, je ne peux pas m'en empêcher, même si je sais que c'est inutile. Le fourgon tangue, me jette contre la paroi métallique. Mon épaule heurte quelque chose de dur. Je ne gémis pas. Je refuse de gémir. J'ai déjà trop montré ma peur, trop nourri leur satisfaction.

— Elle est réveillée, la petite.

La voix vient de devant. Rauque, indifférente. Un homme qui parle de moi comme on parle d'un colis qui s'est renversé dans le coffre.

— Laisse-la gémir. Elle va s'épuiser toute seule.

Je ne leur donnerai pas ce plaisir. Je serre les dents si fort que ma mâchoire craque. Je ravale le sanglot qui monte, je l'écrase au fond de ma gorge, je le transforme en rage. Mon corps ne m'obéit plus, mes jambes tremblent, ma poitrine se comprime, mais je ne ferai pas un bruit. L'air dans le sac devient rare, chaque inspiration est une brûlure, et je m'en nourris. La brûlure m'empêche de penser. La brûlure m'empêche de sombrer.

Je ne sais pas depuis combien de temps nous roulons. Les minutes ont fondu dans la terreur, se sont agglutinées en une masse gluante où le temps n'a plus de prise. Le moteur vibre dans mes os. L'obscurité du sac est totale, et dans cette obscurité, les images reviennent.

Le parking souterrain. La main sur ma bouche. L'odeur douceâtre du chloroforme avant que tout s'éteigne. Le visage de maman qui s'efface déjà.

Je ne lui ai pas dit au revoir.

Je ne lui ai pas dit que je l'aimais.

Les larmes coulent enfin, silencieuses, absorbées par la toile. Personne ne les voit. Personne ne les entendra. Mais je ne sanglote pas. Je ne leur offre pas le son de ma détresse. Je disparais à l'intérieur de moi-même, je me recroqueville dans un recoin de ma conscience où la douleur est encore supportable, et là, dans ce refuge minuscule, j'affûte ma colère.

Le fourgon ralentit. Mon cœur s'arrête, puis repart, plus fort, plus féroce.

Des bruits dehors. Une porte qui coulisse, des voix qui se répondent, un aboiement lointain. Puis le silence, plus terrifiant encore que le vacarme. J'entends les deux hommes descendre, leurs pas qui font crisser le gravier, leurs murmures que je ne comprends pas.

La portière arrière s'ouvre dans un grincement. L'air frais s'engouffre, caresse mes bras nus. Je frissonne mais je ne me recroqueville pas.

— Sors de là.

Des mains me saisissent par les chevilles, me tirent sans ménagement. Je glisse sur le plancher métallique, ma robe se retrousse, mes cuisses raclent le rebord. La douleur est vive, cuisante. Je ne crie pas. Je mords l'intérieur de ma joue jusqu'au sang, et je ne crie pas.

— Doucement, abruti. Le patron veut de la marchandise intacte.

On me remet debout. Mes jambes flageolent, refusent de me porter, mais je me tiens droite. Je ne leur montrerai pas ma faiblesse. Les deux hommes m'encadrent, me traînent plus qu'ils ne me guident. Le sol sous mes pieds nus passe du gravier au béton, du béton au carrelage froid. L'odeur change aussi. Plus de gaz d'échappement, mais un mélange de renfermé, de cigarette froide et de quelque chose d'autre, quelque chose d'aigre que je n'ose pas identifier.

Une porte. Un couloir. Des marches qu'on me fait descendre. Le sac m'empêche de voir, mais pas d'entendre. Des voix maintenant, de plus en plus nombreuses, des éclats de rire, le choc de verres qui s'entrechoquent. Une télévision qui braille quelque part. Un bruit de ventilation, sourd, mécanique, qui couvre à peine les gémissements.

Les gémissements.

Mon sang se fige, puis s'enflamme. Ce ne sont pas des gémissements de plaisir. Ce sont des plaintes étouffées, des supplications qu'on fait taire. Quelque part dans ce bâtiment, d'autres filles sont enfermées. D'autres comme moi. Ou pire que moi. Ma mâchoire se serre. Mes poings se crispent dans leurs liens. Si je pouvais, si j'avais une arme, si j'avais la force, je les tuerais. Je les tuerais tous.

On me pousse dans une pièce. La porte claque derrière moi. Le silence revient, ou presque , juste la ventilation, encore, comme un cœur mécanique qui bat dans les murs.

— À genoux.

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