LOGINChiara
L'insomnie a un goût de café froid et de néon. À trois heures du matin, je suis assise en tailleur sur mon lit, la chemise cartonnée ouverte devant moi, et je relis l'offre pour la dixième fois. Chaque clause, chaque virgule. Quinze mille euros par mois. Six mois. Des événements mondains, des robes fournies, une voiture avec chauffeur. La clause sept précise que je conserve mon logement et mon emploi du temps d'étudiante. La clause neuf stipule que le contrat peut être rompu par chaque partie moyennant une pénalité dont le montant me donne le vertige. Je fais une note mentale : revenir là-dessus.
Piégée. Voilà ce que je ressens, au fond. Pas la proposition elle-même, mais la vie. La vie qui m'a enfermée dans un couloir sans portes : les études que j'aime mais qui ne paient rien, le boulot de nuit qui m'épuise, la maladie de maman qui progresse pendant que je cours sur place. Ce contrat n'est pas une opportunité. C'est la seule porte, et elle s'ouvre sur un monde dont j'ignore tout.
À sept heures, j'appelle maman, comme tous les matins. Elle décroche à la deuxième sonnerie.
— Chiara, tesoro. Tu es debout tôt.
— Je voulais t'entendre avant les cours. Comment tu te sens ?
— Oh, la journée d'hier était bonne. Maria, l'aide-soignante, m'a emmenée au jardin. Il y avait du soleil, tu sais. J'ai même dessiné un peu. Le docteur Ferreira est passé. Il parle du nouveau protocole. Il dit que ça pourrait tout changer.
Le nouveau protocole. Neuf cents euros par mois. Non remboursés.
— Et il est optimiste ?
— Il dit que oui, mais... il dit qu'il faut décider vite. Mais écoute, chérie, on n'en parlera plus. Je sais que tu fais déjà tellement. Je ne veux pas être un poids.
— Tu n'es pas un poids. Ne dis jamais ça.
— Travaille bien, tesoro. Je suis si fière de toi.
Elle raccroche et je reste là, le téléphone contre ma joue, longtemps après la fin de la tonalité. Sa voix faible résonne dans ma tête. Il faut décider vite.
C'est ça, le déclencheur. Pas l'argent, pas la peur : sa voix. Ce filet fragile qui tremblait en prononçant le mot « vite ». Parce que le temps joue contre elle, et que moi, sa fille, sa seule famille, je n'ai rien d'autre à offrir que ma fierté en monnaie d'échange.
Je prends le document. Je prends mon stylo. Ma main ne tremble pas, c'est étrange, je m'attendais à ce qu'elle tremble.
Je décide d'accepter. Mais je me fais une promesse, à voix haute, dans la chambre vide :
— Je garderai le contrôle. Quoi qu'il arrive. C'est moi qui décide des règles, pas lui.
Je mens peut-être. Mais parfois, les mensonges qu'on se raconte sont les seuls qui nous permettent de tenir debout.
Chiara
Cette fois, je refuse la voiture qu'il envoie. J'arrive au siège d'Ashford Holdings par le métro, avec mon propre manteau, mes propres chaussures, et un dossier sous le bras : le mien. J'ai passé deux nuits à préparer cette rencontre comme on prépare un plaidoyer : clauses, contre-propositions, arguments, lignes rouges. Zoé a relu, a corrigé, a ajouté trois clauses auxquelles je n'aurais jamais pensé. C'est elle qui a trouvé la formulation de la clause de non-intimité.
— Tu es étudiante en droit, a-t-elle lancé en brandissant son stylo. Alors fais du droit.
L'assistante m'accueille, l'ascenseur monte, les portes s'ouvrent. Ryan Ashford est assis derrière son bureau cette fois, et quand j'entre, il vérifie sa montre.
— Quarante-sept heures et douze minutes. Vous avez utilisé tout votre temps de réflexion.
— J'ai utilisé mon temps pour travailler.
Je dépose mon dossier sur son bureau, à côté du sien.
— Voici mes conditions.
Pour la première fois, quelque chose bouge sur son visage. Ses sourcils se haussent d'un millimètre. Il ouvre mon dossier et lit en silence. Je reste debout, il ne m'a pas invitée à m'asseoir, et tant pis, je reste debout, et j'observe la pièce en retenant mon souffle.
— Clause de non-intimité, lit-il à voix haute. Aucun contact physique d'ordre sexuel, obligatoire ou attendu, explicite ou implicite. Vous pensiez que je...
— Je ne pense rien. Je contracte.
Cette fois, c'est net : un éclair dans ses yeux gris, un pli au coin de sa bouche qui disparaît aussitôt. Impressionné. Je le vois, même s'il s'efforce de rester impassible. Cette pensée me donne une force inattendue.
— Vous avez ajouté : respect de la vie privée. Aucune ingérence dans mes études, mes amitiés, mon logement. Droit de refus sur trois événements par mois. Paiement en début de mois, sans condition de présence préalable. Et, il tourne la page, suppression de la pénalité de rupture unilatérale, remplacée par un préavis de deux semaines réciproque.
— Non.
Le mot tombe, sec. Mon cœur rate un battement, mais je ne bouge pas.
— La pénalité reste, dit-il. Réduite de moitié. C'est ma seule garantie que vous ne disparaîtrez pas au premier gala raté.
— Alors la pénalité s'applique dans les deux sens. Si vous rompez, vous me devez trois mois de rémunération.
Il me fixe. Longtemps. La joute est silencieuse, électrique. Je sens que nous jouons à un jeu dont il a l'habitude de gagner, et que, pour une fois, son adversaire connaît les règles.
— Accepté, dit-il enfin.
— Et je veux une clause de confidentialité qui vous engage aussi. Ma mère ne doit jamais rien savoir de l'origine de l'argent. Jamais. C'est non négociable.
Quelque chose change dans son regard, très vite, trop vite pour que je le nomme. Il hoche la tête.
— Non négociable, répète-t-il. Très bien. Mon avocat rédigera la version finale cet après-midi. Vous la lirez avant de signer.
— Évidemment.
Je tends la main pour reprendre mon dossier. Il ne le rend pas tout de suite. Il me regarde, et pour la première fois, ce n'est plus un objet qu'il voit, c'est un adversaire.
— Vous êtes étonnante, mademoiselle De Luca.
— Je suis étudiante en droit, monsieur Ashford. Vous m'offrez un contrat. Ne soyez pas surpris que je sache le lire.
En sortant de la tour, le vent froid me frappe le visage et je réalise que je souris. Je me sens un peu plus forte. Un peu moins vendue, un peu plus négociatrice. C'est une illusion, peut-être. Mais les illusions, ces temps-ci, sont mon carburant.
— ChiaraJe suis allée au gala.Voilà, c'est dit. J'ai passé l'après-midi assise sur mon lit, face au placard, à peser deux vies, celle où je refuse, où je fuis, où je découvre ce que cache le mot danger, et celle où j'y vais, les yeux ouverts, en sachant ce que je sais, qu'il ment sur son nom, que son passé a des dents, que quelqu'un me suit dans la rue et que lui seul sait pourquoi.À dix-neuf heures, j'enfile la robe. Zoé, adossée à l'embrasure de la porte, les bras croisés, me regarde faire en silence. Puis :— Tu sais que tu ne vas pas à ce gala pour le contrat.— Je sais.— Tu sais que c'est la pire raison du monde.— Je sais. Je ferme le fermoir du collier. Mais je suis fatiguée d'être spectatrice de ma propre vie, Zoé. Il y a une vérité quelque part, là-dedans. Et je ne la trouverai pas en fuyant.Le gala est un succès, si ces choses-là se mesurent. Je souris, je valse, je charme les épouses et je désarme les rivaux. Ryan ne me quitte pas d'une semelle. Sa main sur mon dos e
— ChiaraJe passe trois jours à préparer ma décision. Trois jours sans répondre à ses messages, deux, courts, professionnels, Gala samedi. Présence requise. Je les laisse en plan comme des factures impayées. Le samedi matin, au lieu de la robe de gala, j'enfile mes vêtements les plus simples, je mets le contrat dans mon sac, et je vais à la tour de verre sans être annoncée.L'assistante tente de m'arrêter. Je la dépasse. Je pousse la double porte du bureau, et Ryan lève les yeux de ses écrans, et dans la demi-seconde où son masque n'est pas encore en place, je vois quelque chose qui ressemble à du soulagement. Puis le masque est là.— Le gala est à vingt heures, dit-il. Vous êtes en avance de huit heures.— Je ne viendrai pas au gala. — Je pose le contrat sur son bureau, à plat, entre nous, comme un acte d'accusation. — Je romps le contrat. Article onze, préavis de deux semaines. Considérez que c'est chose faite.Il ne bouge pas. Il ne prend même pas le document. Il me regarde, et un
— ChiaraJe n'aurais pas dû. Je le savais en le faisant, et je l'ai fait quand même. Voilà la vérité sur moi, Chiara De Luca, la prudence est mon armure, mais la curiosité est ma faille, et la photo gravée Raymond a creusé cette faille pendant six jours entiers, nuit et jour, jusqu'à ce que je cède.Le jeudi suivant, Ryan doit me rejoindre à son appartement après une réunion, il m'a laissé le code, ce qui est en soi une forme de confiance dont je mesure le prix pendant que je trahis exactement ça. Il a trente minutes de retard, annoncés par message. Trente minutes. Assez pour la bibliothèque.Le cadre n'est plus à sa place. Je fouille les dossiers, les étagères, les tiroirs du bas. Mon cœur cogne dans mes tempes. Raymond, Raymond, il faut que je sache, il faut que je trouve autre chose, un document, un nom, n'importe quoi qui ancre cet homme dans la réalité. Le dernier tiroir est verrouillé. Bien sûr qu'il est verrouillé. Je cherche la clé sous les livres, derrière les cadres vides, e
— ChiaraL'homme apparaît un mardi. Je le remarque d'abord en sortant de la fac, une silhouette immobile de l'autre côté de la rue, manteau gris, casquette, un visage ordinaire, trop ordinaire, le genre de visage fabriqué pour être oublié. Je ne m'en formalise pas. Paris est pleine d'hommes immobiles.Mais mercredi, il est devant le Velours au début de mon service, et je le retrouve à la sortie du métro à une heure du matin. Jeudi, il est assis sur un banc en face de la bibliothèque, avec un journal qu'il ne tourne jamais. Vendredi, en plein jour, sur le boulevard, je fais demi-tour brusquement, et il fait demi-tour aussi, à quarante mètres derrière moi, avec une fluidité qui me glace le sang.Ce n'est pas une coïncidence. C'est une filature.La panique me prend dans la rue, en plein jour, comme une noyade. Mon cœur cogne si fort que j'ai du mal à respirer. Je m'engouffre dans une pharmacie, je fais mine de regarder des rayonnages, et les mains tremblantes, je compose le numéro de Rya
— ChiaraJe rencontre Viktor un jeudi soir, dans un restaurant privé du seizième arrondissement. Ryan m'a prévenue dans la voiture, d'une phrase :— Viktor est un vieil ami. Ne lui dites rien du contrat. Pour lui, nous sommes ensemble depuis quatre mois.— Il ne sait pas ?— Personne ne sait. Une pause. Personne ne doit jamais savoir.Viktor Sokolov est un homme d'une cinquantaine d'années, grand, mince, avec des cheveux gris coupés court et des yeux d'un bleu si clair qu'ils en deviennent dérangeants. Il est charmant, c'est le premier mot qui me vient, et c'est le mauvais. Son charme est un instrument de précision, le baise-main, le compliment mesuré, l'attention parfaite à mes moindres paroles. Et sous le charme, quelque chose d'autre patrouille, comme un requin sous une surface calme.— Alors, c'est vous, dit-il en français impeccable, teinté d'un accent que je n'arrive pas à placer. Ryan m'a beaucoup parlé de vous.— Vraiment ? Je jette un coup d'œil à Ryan, dont la mâchoire est
— ChiaraLe lendemain matin, au petit-déjeuner des Deverell, Ryan est d'une courtoisie glaciale. Il me tire ma chaise. Il me tend la corbeille de viennoiseries. Il dit Chiara, chérie devant les autres avec une intonation si parfaitement fausse que j'ai envie de renverser mon café sur la nappe. Devant les Deverell, nous sommes le couple idéal. Dès que les regards se détournent, il cesse d'exister, ou plutôt, c'est moi qui cesse d'exister. Ses yeux glissent sur moi comme sur un meuble.Je connais ce traitement. Je l'ai vu cent fois au Velours, chez ces hommes qui paient l'addition et oublient le prénom de la serveuse avant d'avoir franchi la porte. Seulement voilà, hier, contre le mur de la remise, il murmurait mon prénom dans mon cou comme une prière. Et ce matin, je suis redevenue la prestataire. La bascule est si brutale que j'en ai le vertige.Dans la voiture du retour, le dimanche après-midi, je fais une dernière tentative.— Ryan.— Hmm. Il ne lève pas les yeux de sa tablette.—







