로그인Elle me regarde, et dans son regard il y a quelque chose qui change, quelque chose qui passe de la colère à la détermination, quelque chose qui se durcit et qui se fixe. — Quand ? — Dans trois semaines. — Et on ne peut pas aller à la police ? — On peut. Mais à la police, on leur donne un carnet, ils nous demandent d'où il vient, on dit qu'on l'a trouvé, ils nous regardent comme on regarde des gens qui mentent, et pendant ce temps, l'entrepôt brûle, et les deux gardiens avec. Elle se lève, elle va vers la fenêtre, elle écarte le rideau, et la lumière grise tombe sur elle, une lumière sans chaleur, une lumière de décembre, et je me dis qu'elle ressemble à un soldat qui regarde le champ de bataille avant la bataille, un soldat qui sait déjà qu'il va y avoir des morts. — Alors on accélère. On va le voir cette semaine. On lui met le carnet sous le nez, et on lui dit : les gardiens, ou nous.
Je lâche sa main, je recule, je m'assois sur une chaise, et je regarde la table, les miettes, la tasse, la serviette, et je me dis que cette cuisine ressemble à nos vies, un désordre qu'on n'a pas choisi mais qu'on est bien obligées d'habiter. — Il y a une chose que je ne t'ai jamais dite. Elle me regarde, elle attend, et dans son attente il y a quelque chose de tendu, de fragile, comme une corde qui peut casser d'un côté ou de l'autre. — Quand j'étais petite, mon père faisait la même chose. Les vases, les lampes, les chaises. Il cassait tout. Et ma mère rangeait. Elle rangeait toujours. Elle ramassait les morceaux, elle nettoyait le sol, elle recollait ce qui pouvait l'être, et le lendemain elle faisait le dîner comme si rien ne s'était passé. Elle ne dit rien. Elle me laisse parler, et je sens dans sa façon de se taire quelque chose que je n'avais jamais senti, quelque chose de doux, de patient, et je me dis que c'est ça, l'amitié
Je reviens dans le salon, je m'assois sur le canapé, au-dessus de lui, et je pose mes pieds sur la table basse, à côté de la lampe cassée ; il ne bouge pas, il ne dit rien, il est comme un homme qui attend la suite, et je me dis que la suite, c'est moi qui la décide, que la suite, c'est moi qui la tiens, et que ça, ça n'a pas de prix.— Tu veux savoir autre chose ?Il hoche la tête, lentement, comme un homme qui n'a plus la force de dire non.— J'ai appris que les hommes comme toi ne supportent pas le silence. Ils supportent les cris, les larmes, les reproches, tout ce qui fait du bruit, parce que le bruit ça se noie dans le bruit, ça se couvre, ça s'oublie. Mais le silence, ça, ils ne supportent pas. Le silence, c'est une glace dans laquelle ils finissent par se regarder.Il se passe une main sur le visage, il l'essuie, il l'essuie vraiment, et quand il la retire sa main est mouillée, et il regarde sa main comme s'il ne comprenait pas d'où venait cette eau.
Il me regarde, il me regarde comme si je venais de le frapper, et il y a dans ses yeux quelque chose qui se déchire, quelque chose qui se déchire vraiment, et je me dis que c'est ma seule arme, ça, les mots, les mots qui tombent juste là où il faut, les mots qui font plus de dégâts qu'un vase contre un mur.— Tu crois que tu me connais ?— Je crois que je t'ai assez vu pour savoir que tu ne casses que ce qui ne peut pas te répondre.Il lève la main, il la lève vraiment, la paume ouverte, et je ne bouge pas, je ne recule pas, je le regarde, et il y a entre nous cette seconde où tout peut arriver, cette seconde où le monde retient son souffle ; et puis sa main retombe, lentement, elle retombe le long de son corps, et il recule, il recule jusqu'au mur, il s'y adosse, il glisse un peu, et il reste là, la nuque contre le papier peint, les yeux au plafond.— Je ne te toucherai pas.— Je sais.— Je ne t'ai jamais touchée.— Tu m'as prise par le poignet
— ZairaLa porte claque derrière moi avant que j'aie le temps de poser mon sac ; il est là, dans l'entrée, les bras croisés, la mâchoire serrée, et je vois tout de suite à sa façon de se tenir qu'il sait, qu'il a compris, qu'il a reconstitué la nuit pièce par pièce comme on reconstitue un puzzle dont on n'a pas la boîte ; il y a dans son attitude quelque chose de figé, quelque chose de trop immobile, et je me dis que les hommes qui ont l'air calme sont souvent les plus près d'exploser.La lumière du couloir est jaune, trop jaune, elle tombe sur son visage et creuse ses traits, elle fait ressortir les cernes qu'il a sous les yeux, et je me demande s'il a dormi, s'il a attendu toute la nuit, s'il a compté les heures comme on compte les coups avant de les recevoir.— Où étais-tu ?— Sortie.— Sortie où ?— Ça te regarde ?Il y a une seconde de silence, une seconde suspendue, et dans cette seconde je vois le vase sur la console, le vase bleu qu'il m
— FiorenzaLa maison d'Ottaviano sent le cigare et le vieux bois ; je n'y suis venue qu'une fois, il y a des années, pour une réunion de famille, et je me souviens d'avoir pensé que les murs eux-mêmes semblaient savoir des choses qu'ils ne diraient jamais ; aujourd'hui, ces murs me paraissent plus proches, plus étroits, comme s'ils s'étaient refermés sur eux-mêmes, comme s'ils avaient attendu ce moment depuis longtemps.Il est assis dans son fauteuil, derrière son bureau, et il a vieilli, Ottaviano, il a vieilli de dix ans en quelques mois ; ses mains tremblent sur le sous-main de cuir, ses doigts tapotent, tapotent, tapotent, et ce bruit régulier me rappelle celui d'une horloge qui n'en finit pas de sonner minuit.Il y a sur le bureau une photo de famille, une photo ancienne, en noir et blanc, où l'on voit un homme jeune, une femme, des enfants ; je me dis que cet homme jeune, c'est lui, et que le temps a fait son œuvre, que le temps ne pardonne pas, que le temps r







