LOGINAlyssa
La nuit est effectivement loin d'être finie. La femme silencieuse revient, me faisant signe de la suivre. Nous empruntons d'autres couloirs, plus larges, mieux éclairés. Les murs de pierre cèdent la place à du stuc chaud, et des tapisseries sombres représentant des paysages désolés accrochent la lumière.
Elle m’introduit dans une pièce qui me coupe le souffle.
Ce n’est pas une salle à manger, c’est une grotte. Le plafond est une voûte naturelle de pierre, d’où pendent des racines anciennes et des lianes. Une table massive, en bois sombre, est dressée pour deux. Des centaines de bougies sont disposées partout, leurs flammes dansantes projetant des ombres mouvantes sur les parois. Il n’y a pas d’électricité. Seulement le crépitement du feu dans une immense cheminée et le léger bruissement d’une cascade miniature qui s’écoule dans un bassin naturel.
Et au centre de tout cela, lui.
Silas.
Il est debout près de la table, une coupe de cristal à la main. Il porte un costume noir, parfaitement coupé, qui épouse sa carrure avec une élégance mortifère. Dans ce décor primitif, il a l’air d’un seigneur des ténèbres, d’une divinité païenne attendant son offrande.
— Alyssa.
Il prononce mon nom comme une caresse, une possession. Il ne sourit pas. Son regard est lourd, intense, il me déshabille lentement, prenant note de la chemise de nuit, de mes cheveux encore humides, de ma peau nue en dessous.
— Asseyez-vous.
Sa voix est un velours qui s’enroule autour de moi. Je m’exécute, les jambes flageolantes, sur la chaise qu’il me désigne. Elle est inconfortablement proche de la sienne.
Il remplit ma coupe d’un vin rouge sombre, puis la sienne.
— Buvez. C’est un vin local. Il a le goût de la terre et du soleil.
Je ne bouge pas. Je fixe le liquide pourpre, me demandant s’il est empoisonné, drogué.
— Si je voulais vous droguer, Alyssa, je n’aurais pas besoin de passer par le vin, dit-il, lisant une fois de plus dans mes pensées. Il porte sa coupe à ses lèvres et boit une longue gorgée, sans me quitter des yeux. Je veux que vous soyez pleinement consciente.
Pris au piège entre la défiance et une soif ardente, je saisis enfin la coupe. Le vin est riche, corsé, fruité. Il coule dans ma gorge vide comme un nectar interdit. Un frisson de plaisir traverse mon corps affamé. Je hais l’effet immédiat qu’il a sur moi.
Il sonne une petite cloche. La femme apparaît, apportant des plats. Des choses simples, mais qui sentent divinement bon : du poisson grillé avec des herbes, des légumes rôtis, des tortillas de maïs fraîches.
— Mangez, ordonne-t-il, doucement. Vous devez avoir faim.
La résistance est inutile. Mon estomac crie famine. Je prends une bouchée de poisson. C’est délicieux. Un goût authentique, sauvage. Je ferme les yeux malgré moi, savourant la sensation.
Quand je les rouvre, il me regarde, fasciné.
— Vous êtes encore plus belle quand vous cessez de vous battre, — murmure-t-il.
— Je ne cesserai jamais de me battre.
— Nous verrons.
Le dîner se poursuit dans un silence étrange, seulement troublé par le crépitement du feu et le murmure de l’eau. Il ne me parle pas de son empire, de la torture, de ma captivité. Il me parle du vin, des herbes qui poussent sur les collines, de la légende derrière cette grotte. Sa voix est hypnotique. Elle enveloppe, séduit. C’est une arme aussi puissante que la menace.
Et je sens mes défenses s’éroder, grain par grain, sous l’assaut combiné de la nourriture, du vin, et de cette attention exclusive, brutale et envoûtante.
— Pourquoi tout cela ? je demande enfin, ma voix plus faible que je ne le voudrais. Les bougies, la grotte, le repas… Pourquoi ce spectacle ?
Il pose sa coupe, se penche en avant. La lumière des bougies joue sur les angles de son visage.
— Parce que la soumission ne s’arrache pas seulement dans la douleur. Elle se gagne aussi dans le plaisir. Je veux que vous associiez mon visage non seulement à la peur, mais à la satiété. À la beauté. À la sensation du vin sur votre langue et de la soie sur votre peau.
Ses mots sont un poison délicat. Ils trouvent un écho en moi. Après des jours de terreur et de faim, ce repas, ce lieu… c’est une trêve sensuelle, un répit dangereux.
— C’est faux, je chuchote, me convainquant moi-même. Tout est faux.
— Le goût du vin dans votre bouche est-il faux ? La chaleur du feu sur votre peau est-elle fausse ? Sa main effleure le dos de ma main posée sur la table. Un contact brûlant, bref. Votre corps ne ment pas, Alyssa. Même si votre esprit le souhaite.
Il se lève et vient se placer derrière ma chaise. Je me raidis, attendant une agression. Mais ses mains se posent sur mes épaules. Elles sont lourdes, chaudes. Ses pouces commencent à masser lentement les muscles tendus de ma nuque.
Un gémissement m’échappe. Traître. Involontaire.
C’est bon. Trop bon. Après des jours de tension, son touché expert trouve des nœuds que je ne savais même pas avoir. La fatigue, le vin, la chaleur… tout conspire contre moi. Ma tête tombe en avant, malgré moi. Mes paupières se ferment.
— Lâchez prise, murmure-t-il contre mon oreille, sa voix un ronronnement bas et vibrante. Juste pour un moment.
Et horreur, pour un instant infime, je le fais.
Je me laisse aller sous ses mains. Je laisse la sensation me submerger. Ce n’est pas du désir. Pas encore. C’est de la capitulation sensorielle. Mon corps, épuisé, affamé de contact, succombe à l’habileté de son touché.
Ses doigts remontent dans mes cheveux, massant mon cuir chevelu. Un frisson intense me parcourt de la tête aux pieds. Je suis fondue, incapable de bouger, de penser. Il n’y a plus que la chaleur, les mains, et la voix qui chuchote à mon oreille.
— Vous voyez ? Vous pouvez être à moi sans douleur. Vous pouvez vous rendre au plaisir.
La phrase me frappe comme une douche glacée.
Je me redresse brusquement, écartant ses mains, me levant si vite que ma chaise grince sur le sol de pierre.
— Non.
Je halète, le cœur battant la chamade. La honte m’inonde. J’ai failli. J’ai cédé.
Il ne semble pas en colère. Il a l’air… satisfait. Comme s’il venait de gagner une manche cruciale.
— Assez pour ce soir, dit-il calmement.Vous avez franchi un pas important.
Il sonne à nouveau la cloche. La femme réapparaît.
— Reconduisez le Docteur Bennett à ses quartiers.
Je le suis, évitant son regard. En traversant le couloir, je sens encore la brûlure de ses mains sur ma peau, le goût du vin sur mes lèvres, l’écho de ma propre trahison dans mes oreilles.
De retour dans la chambre, je me regarde dans le reflet de la fenêtre noire. Mes yeux sont brillants, mes joues sont colorées. Je n’ai l’air ni d’une victime, ni d’une combattante.
J’ai l’air d’une femme qui a été touchée, et qui a répondu.
Il a raison. C’était un pas important.
Et je viens de le franchir dans sa direction.
SilasTrois jours.Trois jours de glace polie. De sourires vides. De conversations sur la météo et l'état des terres. Trois jours où elle m'effleure du regard comme on effleure un mur. Où elle prononce mon nom avec la même intonation neutre qu'elle utiliserait pour la pluie ou le dîner.Sa performance est impeccable. Exaspérante. Magnifique.La faim en moi a mûri. Elle n'est plus un rugissement ; c'est une vibration basse, constante, un accord profond qui résonne dans chaque silence qu'elle crée entre nous. La patience n'est plus une stratégie. C'est une torture auto-infligée. Il faut briser ce rythme. Il faut introduire une dissonance dans son petit opéra de l'oubli.L'idée me vient au cours d'un dîner particulièrement insipide. Elle décrit la bordure d'hortensias avec un détachement de botaniste en visite. Ses mains sont calmes. Sa voix, monocorde. Je regarde ses lèvres bouger, et je revois ces mêmes lèvres gonflées, rougies, marquées par mes dents et les siennes.C'est alors que je
SilasElle m'ignore.Le fait frappe avec la force d'une balle en plein cœur. Elle descend l'escalier, cette robe fermée jusqu'au menton, ce chignon tiré qui lui donne l'air d'une religieuse. Ses yeux, quand ils rencontrent les miens, sont des miroirs vides. Polis. Distants. Comme si la nuit dernière n'avait jamais existé. Comme si je n'étais rien de plus qu'un domestique négligeable, un détail du décor.Je l'appelle. Son nom sort malgré moi, plus rauque que prévu. Une béquille pour ce sol qui semble soudain se dérober.« Alyssa. »Elle se retourne. Lentement. Théâtrale. Et sur son visage, c'est l'incompréhension légère, polie, qu'on affiche face à un importun. « Silas ? » Elle dit mon nom comme on épelle un mot inconnu.La rage monte. Brûlante. Immédiate. Elle se mêle à une stupéfaction si profonde que j'en ai le souffle coupé. Je m'attendais à tout. À de la haine, à de la peur, à une flamme de désir honteux. À un défi. Pas à cela. Pas à ce népolais de glace, à cette amnésie feinte.T
AlyssaLe jour se lève, froid et gris, et avec lui, une résolution nouvelle.Il m’a vue trembler.Il m’a entendue avouer. Il croit m’avoir conquise, ou du moins, m’avoir poussée au bord de l’abîme où il réside.Il se trompe.La vérité est plus simple, et plus compliquée à la fois : je lui appartiens déjà, et il m’appartient déjà. Ce désir qui m’a arraché les mots de la gorge n’est pas un drapeau blanc. C’est une arme.La sienne.La mienne.Et je ne sais pas encore qui va s’en servir en premier.Je me lève. Mon reflet dans le miroir de l’armoire me surprend. Les yeux cernés, mais secs. La bouche, une ligne mince et pâle. Je ressemble à une survivante, oui. Mais pas à une victime.Pas aujourd’hui.Je m’habille avec soin. Une robe sobre, fermée jusqu’au cou. Je coiffe mes cheveux en un chignon sévère qui tire sur mes tempes. Je veux être une forteresse. Une façade de marbre.À l’intérieur,le chaos. La peur, l’excitation, la honte, la terrible, merveilleuse attente.Je l’écrase.Je l’enter
SilasLa pierre du balcon est froide sous mes paumes nues. La nuit est un animal vivant, palpitant des cris de la jungle, chargée de l’humidité lourde qui précède l’aube. Je devrais dormir. Le corps réclame le repos après les jours de vigilance, de violence, de calculs. Mais le repos est un concept étranger. Il l’a toujours été. Ce qui coule dans mes veines, c’est une énergie plus ancienne, plus tenace que la fatigue. Une faim.Et elle a un nom, maintenant. Un visage.Alyssa.Je revois ses yeux dans la cour, après le festin des corbeaux. Cette glaciation. Ce moment où la lutte a cessé, où la vérité a accepté de se montrer, nue et impitoyable. Ce n’était pas une soumission. C’était une révélation. Une reconnaissance mutuelle, comme deux prédateurs se flairant à la lisière du même territoire et comprenant qu’ils sont de la même meute.Mon sourire, dans le noir, est quelque chose de carnassier. Mes canines appuient contre ma lèvre inférieure. Je le sens, ce sourire, il déforme mon visage
AlyssaL’eau est brûlante.Elle frappe ma peau comme une pluie de fines aiguilles,rougeoie mes épaules, mon dos, la courbe de mes seins. Je la laisse couler, aussi immobile qu’un pilier sous une cascade. La vapeur envahit la salle de bain en marbre froid, créant un brouillard qui efface les angles, les miroirs, les limites. Je cherche à me brûler. À brûler la sensation de ses mains, de ses lèvres. À lessiver la terreur et l’exaltation qui se sont nouées en un seul nœud dans mon ventre.Mais l’eau ne lave rien. Elle ne fait que ramollir, pénétrer. Elle ouvre les pores, elle permet à tout de s’enfoncer plus profondément.Mes pensées, enfin libérées de l’immédiateté de sa présence, se précipitent vers le monde d’avant. Ce monde qui me semble être celui d’une autre, une femme naïve dont je me souviens avec une pitié méprisante.Chloé.Le nom émerge du brouillard, accompagné d’une douleur vive et nette. Ma meilleure amie. Ses rires trop forts, ses conseils maladroits et pleins d’amour, son
AlyssaLe mot résonne encore dans mes os, une vibration sourde qui remplace le battement de mon cœur.Oui.Il n’y a pas de catharsis après un tel aveu. Pas de libération, pas de vague de honte purificatrice. Il n’y a qu’un silence immense et froid, plus profond que le gel qui m’avait tenue debout devant les charognards. C’est le silence d’un paysage après l’explosion. Le monde est toujours là, mais il est méconnaissable, et tout ce qui reste à faire est de marcher dans les décombres.Je monte l’escalier du manoir, mes pas sur les marches de bois sombre sont les seuls sons dans le grand hall vide. Les portraits des ancêtres de Silas, des hommes et des femmes aux yeux aussi impitoyables que les siens, semblent me suivre du regard. Avant, leur présence m’oppressait. Maintenant, je leur soutiens le regard. Je comprends leur langage. C’est celui du territoire conquis et gardé, par n’importe quel moyen nécessaire.Ma chambre est une pièce étrangère. Le lit à baldaquin, la commode en acajou,







