LOGINAlyssa
Le sursis est une illusion. Un répit de quelques heures, passé à arpenter la chambre comme une bête fauve, à essayer de chasser l'image de l'homme supplicié. Chaque fois que je ferme les yeux, je vois le métal s'enfoncer, j'entends le cri. Et je vois le regard de Silas, triomphant, alors que je pliais.
La porte de la boiserie glisse à nouveau. Mon corps se tend, prêt au combat. Mais ce n'est pas le garde. C'est une femme, petite et ridée comme un vieux cuir, vêtue d'une robe noire sans forme. Elle ne me regarde pas. Elle pose un plateau avec de la nourriture : des fruits, du fromage, du pain et une carafe d'eau. Puis, elle désigne une autre porte, que je n'avais pas remarquée, dissimulée dans le mur.
— Pour vous laver, murmure-t-elle dans un espagnol hésitant avant de disparaître par où elle est venue.
La curiosité l'emporte encore. Je pousse la porte. C'est une salle de bain. Somptueuse et sauvage. Les murs sont en pierre brute, le sol en galets polis. Au centre, un bain profond, creusé à même la roche, est rempli d'une eau qui fume, parfumée aux huiles essentielles. Des bougies chauffent la pièce d'une lueur dorée.
La tentation est trop forte. La sueur, la peur, l'odeur persistante du sang de l'hôpital… Je me déshabille, laissant la chemise de nuit en soie tomber à mes pieds. L'air frais sur ma peau nue est à la fois un soulagement et une vulnérabilité extrême.
Je glisse dans l'eau. Elle est brûlante, presque douloureuse. Je m'immerge complètement, espérant noyer les souvenirs. Mais sous l'eau, les sons sont amplifiés. Les battements affolés de mon cœur. Le glouglou de la tuyauterie dans les murs.
Quand je refais surface, haletante, il est là.
Silas.
Il est appuyé contre le chambranle de la porte, les bras croisés. Il m'observe. Il a changé de vêtements, une simple chemise noire ouverte au col, un jean sombre. Il ne sourit pas. Son regard est intense, possessif, il parcourt chaque centimètre de mon corps visible sous l'eau trouble.
Je me recroqueville, ramenant mes genoux contre ma poitrine, cachant ce que je peux.
— Sortez.
Le mot est un souffle rauque.
Il ignore ma demande. Il avance, sans se presser, et s'agenouille au bord du bain. La proximité est insupportable. Je sens le santal, le tabac, la puissance brute émanant de lui.
— Vous avez pleuré, constate-t-il, son regard fixé sur mes paupières gonflées.
— Vous vouliez une réaction. Vous l'avez eue. Félicitations.
Il plonge une main dans l'eau. Je sursaute, me pressant contre le rebord opposé. Ses doigts effleurent la surface, traçant des cercles hypnotiques.
— La pitié est une chose. La culpabilité en est une autre. Laquelle vous ronge, Alyssa ?
— Vous. C'est vous qui me rongez.
Un sourire froid étire ses lèvres.
— Bonne réponse.
Ses doigts attrapent soudain mon poignet sous l'eau. Sa prise est ferme, inévitable. Il tire mon bras vers lui, l'obligeant à se déplier, exposant ma peau nue à la lueur des bougies.
— Regardez, il murmure. Vos mains. Des mains de sauveuse. Elles tremblent.
— Lâchez-moi.
— Pourquoi ? Vous avez peur de moi ? Ou de ce que vous pourriez ressentir ?
Son poupe frotte lentement la peau fine de mon poignet intérieur. Le contact est électrique. C'est une violation, un acte de domination pure. Mais dans la chaleur de l'eau, contre la terreur qui me glace, une traîtrise se glisse. Une sensation qui n'a rien à voir avec la haine. C'est charnel, primitif. Mon corps, privé de contact humain bienveillant, trahit mon esprit.
— Je vous hais, je répète, mais ma voix manque de conviction. Elle est rauque, étranglée.
— Je sais, chuchote-t-il en se penchant plus près, son visage à quelques centimètres du mien. Son souffle caresse mes lèvres. Mais la haine et le désir sont des frères ennemis. Ils naissent du même feu.
Il utilise ma propre réaction physiologique contre moi. La trahison de mon pouls qui s'emballe sous ses doigts, de ma peau qui se couvre de chair de poule malgré l'eau chaude.
— Vous voulez que je vous supplie ? je demande, les larmes de rage et de honte me montant aux yeux.
— Non. Pas encore. Pour l'instant, je veux juste que vous sentiez. Que vous sentiez qui détient le pouvoir. Pas dans la salle de torture. Ici. Maintenant.
Sa main lâche mon poignet et remonte lentement le long de mon avant-bras. La paume callieuse gratte ma peau mouillée. C'est une caresse qui n'en est pas une. C'est une marquage. Une revendication. Chaque parcelle de mon être crie à l'outrage, mais un frisson incontrôlable me parcourt l'échine.
— Arrêtez.
— Dites-le comme si vous le pensiez.
Je ferme les yeux, incapable de soutenir son regard. Je me concentre sur la haine. Sur l'image de l'homme dans la chaise. Sur ma vie volée.
— Je vous déteste.
Sa main s'immobilise sur mon épaule. Ses doigts se resserrent, non pas pour faire mal, mais pour affirmer une emprise.
— Mentir vous va si mal, Docteur.
Soudain, il retire sa main. La perte de contact est un choc. J'ouvre les yeux. Il se relève, me dominant de toute sa hauteur. Son expression est devenue impénétrable, mais ses yeux brûlent d'un feu sombre.
— Séchez-vous. Habillez-vous. La nuit n'est pas finie.
Il sort, laissant la porte ouverte, me laissant tremblante, humiliée, et étrangement… vide.
Je reste longtemps dans l'eau qui refroidit. Son toucher est gravé sur ma peau, une brûlure indélébile. Il n'a pas eu besoin de me frapper, de me menacer. Il a touché mon corps et a observé comment il répondait. Il a cartographié ma vulnérabilité.
Je sors du bain, enveloppée dans une serviette rugueuse. La chemise de nuit en soie est toujours par terre. Je la ramasse. Le tissu, autrefois obscène, semble maintenant être un autre piège. Un rappel de sa possession.
Je m'habille. La soie glisse sur ma peau nue, un souvenir de ses doigts.
La guerre a changé de terrain. Elle n'est plus dans la peur de la douleur physique, mais dans la terreur de la trahison de mon propre corps. Il ne veut pas briser mes os. Il veut briser les frontières de mon âme.
Et alors que je regarde mon reflet déformé dans le métal poli d'un vase, une pensée horrible m'effleure.
La première bataille pour mon corps vient d'avoir lieu.
Et je n'ai aucune idée de qui l'a remportée.
Ma voix s'étrangle complètement. Je ne peux plus parler. Alyssa serre mes doigts plus fort, et je vois dans ses yeux l'éclat de larmes retenues, des larmes qu'elle verse pour moi, pour Mateo, pour Rafael, pour tous les morts que nous portons.— C'est pour ça que tu te considères comme un monstre, murmure-t-elle.— Je suis un monstre, Alyssa. J'ai tué des dizaines d'hommes. J'ai ordonné des exécutions, des massacres, des représailles. J'ai fait des choses que tu ne peux pas imaginer – des choses qui me hantent, des choses qui me suivront jusqu'à la tombe. Mais je n'ai pas tué mes frères. C'est la seule ligne que je n'ai jamais franchie. Le seul crime dont je suis innocent.— Tu n'es pas un monstre, Silas. Tu es un homme qui porte un fardeau trop lourd pour lui seul. Un homme qui a survécu à l'insurvivable, qui a continué à se battre quand tout le monde aurait abandonné, qui a protégé son clan malgré la douleur et la culpabilité. Tu n'es pas un monstre. Tu es un survivant.Elle se pench
SilasLa nuit est tombée depuis longtemps sur le manoir, une nuit paisible, presque silencieuse, si différente des nuits de feu et de sang que nous venons de traverser. Les hommes dorment, pour la plupart – ceux qui ne sont pas de garde, ceux qui ne sont pas à l'infirmerie, ceux qui ne sont pas allés enterrer leurs camarades dans le cimetière derrière la colline. Le manoir respire, lentement, comme un grand animal blessé qui reprend des forces.Je me tiens dans mon bureau, face à la carte de la guerre.Les épingles rouges ont été retirées, remplacées par de nouvelles marques – les caches potentielles de Cassian, les routes de fuite qu'il a pu emprunter, les alliés qui pourraient l'héberger. Santiago a parlé, longuement, et ses informations sont précieuses. Nous savons maintenant où chercher. Nous savons comment traquer le serpent jusqu'à son dernier refuge.Mais ce n'est pas la carte qui m'intéresse ce soir.Alyssa est assise dans le fauteuil en face de moi, un verre de whisky à la ma
Un murmure parcourt l'assemblée. Les hommes échangent des regards surpris, dubitatifs, mais aucun n'ose contredire Alyssa. Elle s'est gagné ce respect, cette nuit, dans la cour en flammes du domaine de Valerius. Elle s'est gagné le droit de parler, de contester mes décisions, de proposer une autre voie.— Et que proposes-tu à la place ? je demande.— Utilise-le. Santiago connaît les réseaux de Valerius – ses caches, ses alliés, ses routes de fuite. Il a travaillé pour Cassian pendant six mois, sous la contrainte certes, mais il a vu des choses, entendu des choses, appris des choses. Il a des informations qui peuvent nous aider à retrouver Cassian avant qu'il ne reconstruise son empire.Elle fait une pause, et je vois dans ses yeux cette lueur froide et calculatrice qu'elle a développée pendant sa captivité chez Cassian – cette intelligence stratégique qui m'a surpris la première fois, qui me surprend encore.— En échange de ces informations, nous l'aidons à libérer sa sœur. Nous lui d
Je caresse lentement son torse, mes doigts s'attardant sur les sutures que j'ai posées il y a quelques semaines, ces lignes de fil noir qui dessinent une carte de sa survie sur sa peau.— C'est peut-être ça, notre victoire, dis-je. Pas détruire Cassian. Pas gagner la guerre. Construire ce monde-là. Transformer ce réseau de violence en quelque chose d'autre – un réseau de protection, de secours, de sauvetage. Libérer les enfants que Cassian retient prisonniers. Détruire le trafic. Racheter notre âme.Silas ne répond pas. Pas avec des mots. Il se contente de serrer ma main plus fort, de la porter à ses lèvres, d'y déposer un baiser. Et ce geste, simple et silencieux, vaut toutes les promesses du monde.SilasDeux jours plus tard, je me tiens dans la grande salle du manoir, face à un homme à genoux.La salle est pleine – tous les Corbeaux qui pouvaient se déplacer sont là, alignés le long des murs de pierre, leurs visages éclairés par la lumière des torches et des chandelles. L'atmosphèr
Les larmes montent, brûlantes, irrépressibles. Elles coulent sur mes joues, silencieuses, sans sanglots. Je ne les essuie pas. Je les laisse tracer leurs sillons dans la suie et la poussière, gouttes d'eau dans un désert de violence.— Je ne veux plus jamais être une captive, dis-je d'une voix étranglée. Ni la tienne, ni celle de personne. Je ne veux plus jamais qu'on me prenne, qu'on m'enferme, qu'on me force. Je veux être libre, Silas. Vraiment libre.— Tu n'es plus captive. Tu ne l'as jamais vraiment été, même quand je te retenais ici. Même enfermée, même surveillée, tu étais libre – dans ta tête, dans ton cœur, dans cette fichue détermination que tu opposes à tout. C'est pour ça que je t'aimais, Alyssa. C'est pour ça que je t'aime encore.— Et maintenant ? Qu'est-ce que je suis maintenant ?Il recule d'un pas, me regarde intensément, et je vois dans ses yeux une détermination nouvelle, une fierté qui ressemble à de l'émerveillement.— Maintenant, tu es plus que libre. Tu es chez t
AlyssaLe manoir est silencieux quand nous arrivons.L'aube est encore loin, et la brume matinale enveloppe les remparts de pierre grise, estompe les contours de la bâtisse, lui donne des allures de fantôme endormi. Les premières lueurs du jour pointent à peine derrière les collines, timides, hésitantes, comme si le soleil lui-même craignait de se lever sur un monde dévasté.Les hommes descendent des véhicules dans un silence lourd, ponctué seulement par le claquement des portières et le crissement des bottes sur le gravier. Ils sont épuisés, blessés pour certains – j'aperçois Vega qui porte un bandage de fortune autour du bras, Martinez qui boîte bas, d'autres encore dont les visages sont marqués par la suie, la fatigue, le deuil. Mais ils sont vivants. La plupart d'entre eux sont vivants.Les morts, nous les avons laissés derrière nous. Il faudra les récupérer plus tard, une fois la poussière retombée, une fois que le domaine de Valerius aura fini de brûler. Il faudra les enterrer d







