FAZER LOGINChapitre 7 — La proposition indécente
La berline noire roulait depuis une heure. Sarly avait cessé de regarder défiler la ville par la vitre teintée. Les images ne lui parvenaient plus : des façades, des platanes, des ronds-points, des parkings. Elle s’était recroquevillée contre la portière, les bras serrés autour de son sac, le visage tourné vers le cuir froid. Personne ne parlait. Adrian, assis à sa droite, feuilletait des documents sur une tablette, indifférent à sa présence. Le chauffeur ne posait pas de questions. La voiture sentait le cuir et le silence.
Sarly savait qu’elle aurait dû crier, griffer, tenter d’ouvrir la portière à un feu rouge. Mais ses forces l’avaient quittée. La peur n’était plus une émotion ; c’était une camisole. Elle s’était laissé prendre sans résistance, et cette passivité lui faisait honte. Pourtant, une part d’elle, plus lucide, comprenait qu’il était trop tard. S’enfuir maintenant serait pire que de rester. Adrian Valtor ne l’avait pas enlevée : il l’avait récupérée. Et elle n’avait nulle part où aller.
La voiture s’arrêta enfin. Sarly leva les yeux. Devant elle se dressait une villa massive, blanche et noire, posée sur une corniche. La mer grondait en contrebas, invisible dans la brume. Des cyprès bordaient une allée de gravier. Des caméras pivotaient lentement sur leurs bras d’acier. Adrian descendit le premier, contourna la voiture, lui ouvrit la portière. Il attendit, main tendue, patient, comme s’il avait toute la vie.
Sarly ne prit pas sa main. Elle sortit seule, les jambes flageolantes, et le suivit à l’intérieur.
Le hall était immense, glacé, d’une élégance mortuaire. Marbre noir, miroirs, lustres géométriques. Aucune chaleur, aucune vie. Adrian la guida à travers des couloirs silencieux jusqu’à un salon vaste comme une galerie d’art. Des baies vitrées donnaient sur la mer grise. Un feu de cheminée crépitait dans l’ombre. Adrian lui désigna un canapé.
— Assieds-toi.
Elle obéit. Elle n’avait plus la force de défier. Adrian s’installa en face, dans un fauteuil de cuir sombre. Il posa sa tablette sur la table basse, croisa les jambes, l’observa longuement.
— Tu as peur, dit-il. C’est normal. Tu as été imprudente.
— Je n’ai rien fait, murmura Sarly.
— Tu as fui. Tu as ignoré mon message. Tu as accepté une clé USB d’un inconnu. Tu as mis ma patience à l’épreuve.
— Je ne vous appartiens pas.
— Pas encore.
Ce mot la glaça. Elle releva la tête, le regard brûlant de défi malgré tout.
— Qu’est-ce que vous voulez de moi, Adrian ? Pourquoi moi ? Pourquoi tant de manigances ?
Il sourit doucement, presque avec tendresse, et cette tendresse était plus terrifiante qu’une menace.
— Parce que tu es en danger, Sarly. Ce journaliste, ce fouilleur d’ordures, ne veut pas t’aider. Il veut t’utiliser pour m’atteindre. Et si tu tombes entre ses mains, il te détruira sans même s’en rendre compte.
— En quoi ma vie intéresse-t-elle un journaliste ?
— Elle ne l’intéresse pas. Moi, si. Et toi, tu es en train de devenir le point faible qu’il cherche.
Sarly secoua la tête. Les mensonges d’Adrian avaient la texture de la vérité, et c’était là son talent le plus redoutable.
— Je ne suis le point faible de personne. Je ne vous connais pas. Je ne veux rien avoir à faire avec vous. Laissez-moi partir.
— Impossible.
— Pourquoi ?
— Parce que si tu sors d’ici, tu es morte d’ici trois jours. Ou pire.
— Pire que la mort ?
— Il y a des choses pires que la mort, Sarly. Des choses que tu n’imagines même pas. Des choses que j’ai vues, que j’ai commises, et que je peux t’éviter. Mais seulement si tu restes près de moi.
Sa voix était basse, hypnotique. Sarly dut lutter pour ne pas s’y noyer. Elle planta ses ongles dans ses paumes, cherchant la douleur pour rester éveillée.
— Je ne vous crois pas.
— Tu n’as pas besoin de me croire. Tu as besoin de me faire confiance. Nuance.
— La confiance ne se décrète pas.
— Non, elle se gagne. Et je suis prêt à te prouver que je peux te protéger.
Adrian se leva, se dirigea vers un secrétaire en acajou, en sortit un dossier de cuir. Il revint s’asseoir, posa le dossier sur la table basse, l’ouvrit.
— Voici ma proposition.
Sarly jeta un coup d’œil. Des papiers, des clauses, des signatures. Un contrat.
— Je ne signerai rien, dit-elle.
— Écoute-moi d’abord.
Il se pencha en avant, les coudes sur les genoux, les yeux rivés sur elle.
— Je veux que tu deviennes ma compagne officielle. Pas une maîtresse cachée. Pas un secret. Une femme qui apparaît à mon bras, qui sourit, qui joue le jeu devant le monde. En échange, je te protège. Je te loge. Je t’offre une couverture juridique, financière, médiatique. Tu ne seras plus jamais seule face à ceux qui te traquent.
— Je ne suis traquée par personne, sauf par vous.
— Tu te trompes. Tu es surveillée depuis des années. Des photos, des filatures, des écoutes. Je ne suis pas le seul à te connaître, Sarly. Je suis le seul à pouvoir t’en protéger.
Elle éclata d’un rire amer.
— Et si je refuse ?
Le visage d’Adrian se ferma. L’air sembla se raréfier. Il la regarda longuement, sans ciller, puis il se leva, contourna la table, s’approcha d’elle. Il posa une main sur le dossier du canapé, l’autre sur l’accoudoir, l’enfermant sans la toucher.
— Refuse, dit-il d’une voix sourde, et je dévoile à ta famille ce que tu as fait il y a six ans.
Sarly cessa de respirer.
Son cœur s’arrêta, puis repartit dans un galop affolé. Le sang bourdonna à ses oreilles. Elle ouvrit la bouche, mais aucun son ne sortit. Six ans. L’accident. Jason. La nuit. Les gyrophares bleus. Le visage de son frère sur le bitume mouillé. Elle avait tout enfoui, tout verrouillé, tout scellé. Personne ne savait. Personne ne devait jamais savoir.
— Vous… vous n’êtes pas au courant, balbutia-t-elle.
Adrian inclina la tête, un mince sourire aux lèvres.
— Je sais tout, Sarly. Je sais ce qui s’est passé cette nuit-là. Je sais ce que tu as fait, ce que tu as dit, ce que tu as signé. Et je suis le seul à posséder la preuve.
Il se redressa, recula d’un pas, la laissant respirer à nouveau. Mais l’air restait lourd, chargé de son parfum et de sa puissance.
— Alors réfléchis. Ma protection, ou la vérité. Tu as vingt-quatre heures.
Il tourna les talons et quitta le salon, laissant Sarly seule avec le contrat ouvert et le feu qui crépitait.
Elle ne bougea pas. Elle fixait le dossier de cuir sans le voir. Les larmes montèrent, mais elle ne les laissa pas couler.
Six ans. Six ans de silence, de peur, de mensonges. Et cet homme, ce prédateur, venait de poser sa main sur la blessure la plus profonde de sa vie.
Il l’attendait depuis trois ans.
Mais il avait commencé à creuser bien avant.
Chapitre 21 — Les anciennes victimesLe mur de photos semblait respirer. Des dizaines de visages, des dizaines d'histoires, toutes achevées en une même nuit, un même silence. Sarly s'était approchée lentement, comme on s'approche d'un autel. Ses jambes tremblaient, mais elle ne détournait plus les yeux. Elle voulait voir. Elle devait voir.Marthe se tenait en retrait, les bras croisés, le visage grave. Elle n'avait pas allumé la pièce ; la lumière venait d'une verrière sale, filtrée, grise, qui donnait aux photos un air de mausolée. L'odeur de poussière et de papier ancien prenait à la gorge.Sarly s'arrêta devant le visage d'une femme blonde, les yeux clairs, le sourire figé dans un élan de vie. Sous la photo, un prénom : Justine. Une date : disparue il y a quatre ans. À côté, une autre photo, plus récente, où la même Justine paraissait amaigrie, le regard vide. Et une annotation : « Récidive. Retour volontaire. Jamais revue. »— Elle est revenue, murmura Sarly, la voix blanche.— Ou
Chapitre 21— Le refugeLa pièce était exiguë, éclairée par une ampoule nue qui pendait du plafond. La femme qui venait de parler se tenait debout face à Sarly, les bras croisés, le visage indéchiffrable. Elle devait avoir une cinquantaine d'années, des cheveux poivre et sel tirés en arrière, des rides profondes autour de la bouche. Ses yeux sombres ne lâchaient pas Sarly, comme si elles cherchaient à lire en elle.Sarly resta muette, la main brûlée serrée contre sa poitrine. Son cœur battait si fort qu'elle l'entendait résonner dans ses tempes. Cette femme savait. Elle savait pour Adrian, pour la villa, pour la prison dorée. Et elle venait de la reconnaître.— Comment… comment savez-vous ? balbutia Sarly.La femme esquissa un sourire sans chaleur.— Ici, nous savons beaucoup de choses. Nous savons ce que fait Adrian Valtor aux femmes qui ont le malheur de croiser sa route. Nous savons comment il les isole, les brise, les détruit. Et nous savons reconnaître les marques qu'il laisse.So
Chapitre 20 — La photo brûléeLa bibliothèque sentait la fumée et le papier consumé. Sarly était agenouillée sur le sol, le fragment de photo serré dans sa main brûlée. La douleur pulsait dans ses doigts, lancinante, mais elle ne desserrait pas l'étreinte. Adrian était parti, la laissant seule avec les cendres du journal d'Elisa et ce morceau calciné qui semblait peser une tonne.Elle se releva lentement, les jambes flageolantes. Sa paume la brûlait atrocement. Elle regarda autour d'elle : le feu achevait de dévorer les derniers vestiges du carnet. Il ne restait rien des mots de la sœur d'Adrian, rien de ses cris écrits à l'encre. Rien, sauf ce fragment de photo qu'elle avait arraché aux flammes au péril de sa main.Elle sortit de la bibliothèque, longea les couloirs d'un pas vacillant. Les caméras la suivaient, mais personne ne vint l'arrêter. Peut-être Adrian avait-il donné l'ordre de la laisser. Peut-être attendait-il qu'elle se brise encore un peu plus. Sarly ne savait plus distin
Chapitre 19— La confrontationSarly se releva d'un bond, le carnet toujours serré contre elle. Son cœur battait à se rompre, sa gorge était nouée. Elle recula d'un pas, heurtant la table basse, sans quitter Adrian des yeux.Il entra, referma la porte derrière lui, sans un bruit. Son visage était impassible, mais ses yeux gris luisaient d'une lueur dangereuse. Il la regarda, puis son regard descendit sur le carnet rouge.— Tu as trouvé ça, dit-il d'une voix plate, sans question.Sarly serra le carnet plus fort. Elle savait qu'il mentirait, qu'il tenterait de tout nier. Mais elle ne pouvait pas se taire. Pas maintenant.— C'est le journal d'Elisa, dit-elle, la voix tremblante mais ferme. Votre sœur. Vous l'avez enfermée, battue, affamée. Vous l'avez tuée.Adrian esquissa un sourire, un sourire qui n'atteignait pas ses yeux.— Ma sœur était folle, Sarly. Elle a toujours été instable. Ce carnet n'est qu'un tissu de mensonges écrits par une malade.— Elle m'a appelée par mon prénom. Elle s
Chapitre 18 — Le journal intimeDeux jours s'étaient écoulés depuis que Sarly s'était réveillée dans la chambre aux draps blancs, le corps fourbu mais l'esprit embrumé de souvenirs contradictoires. Adrian ne l'avait pas quittée, ou presque. Il venait la voir chaque matin, s'asseyait au bord du lit, lui apportait du thé, lui parlait doucement. Il ne l'avait plus touchée avec violence, ni même avec insistance. Il se contentait de gestes simples : écarter une mèche de son front, replacer la couverture, effleurer sa main. Et Sarly, malgré la haine qui couvait, se surprenait à ne plus reculer.Elle se détestait pour cela. Mais la pièce noire avait laissé en elle une faille, une fissure par laquelle la présence d'Adrian s'infiltrait. Elle ne savait plus si elle le redoutait ou si elle l'attendait. Peut-être les deux. C'était cette ambivalence qui la rendait folle.Le troisième jour, Adrian annonça qu'il devait s'absenter pour la journée. « Tu peux circuler librement dans la villa, dit-il en
Il prit la tasse vide, la posa sur la table de chevet. Puis il se pencha, prit la main de Sarly dans la sienne. Elle voulut la retirer, mais ses doigts restèrent inertes, faibles, abandonnés.— Écoute-moi, Sarly. Je ne suis pas ton ennemi. Ton ennemi, c’est ce journaliste qui t’a manipulée. C’est cette clé USB pleine de mensonges. C’est ta culpabilité qui te ronge depuis six ans. Moi, je peux t’aider à te libérer de tout ça.— En m’enfermant dans le noir ?— En te montrant tes limites. En te forçant à toucher le fond, pour que tu cesses de te débattre. Maintenant, tu sais ce que c’est que de me défier. Tu sais ce que tu risques. Et tu sais aussi que je suis là pour te rattraper.Il caressa le dos de sa main, lentement, avec une douceur insoutenable. Sarly ferma les yeux. Les larmes coulaient sous ses paupières, silencieuses, brûlantes. Elle se détestait de ne pas le repousser. Elle se détestait de trouver du réconfort dans ce contact.— Laissez-moi, murmura-t-elle.— Tu ne veux pas qu







