MasukADRIEN
Le baiser sur la terrasse n’a rien éteint. Il a attisé les braises en un brasier intérieur qui consume tout sur son passage : ma concentration au bloc opératoire, mon détachement feint lors des dîners, mon sommeil. Le goût de sa rébellion, mêlé au vin rouge, est une drogue. La vérité cuisante de ses insultes est un poison que je m’administre en boucle.
Je la fuis. Je l’évite avec une détermination de militaire. Pendant dix jours, je m’immerge dans les greffes cardiaques, les conférences internationales, les cocktails sans fin avec Élise. Je joue au mari parfait, au chirurgien implacable. Mais c’est un automate. La faille qu’elle a ouverte béait, un abysse noir dans lequel je risque à chaque instant de tomber.
C’est Élise, ironie du sort, qui referme le piège.
— La Fondation acquiert finalement Érosion n°7, m’annonce-t-elle un matin au petit-déjeuner, les yeux sur son iPad. C’est une pièce forte. L’artiste, cette Jade Lenoir, doit venir signer les papiers définitifs et discuter des modalités d’installation. J’ai une réunion imprévue avec les mécènes suisses. Tu pourrais la recevoir à ma place ? C’est une formalité.
Le café dans ma bouche devient de l’encre. Je la regarde, cherchant une ruse, une malice dans son regard bleu acier. Rien. Que l’indifférence pratique d’une femme dont le mari est un outil administratif fiable.
— Je ne suis pas… familier avec les détails contractuels artistiques.
— Il y a juste les contrats à signer, préparés par Maître Corbin. Il suffit de les lui remettre, de récupérer les siens signés, et de convenir d’une date pour l’installation. Même toi tu devrais y arriver, Adrien.
Le sarcasme léger, habituel. Je hoche la tête, les mâchoires serrées.
— Bien sûr. Quand ?
— Cet après-midi. 16 heures. Mon bureau.
JADE
L’appel de l’assistante m’a laissée sans voix. L’acquisition est confirmée. C’est une victoire, la plus grande de ma carrière naissante. Elle devrait me remplir d’une euphorie pure.
Elle est entachée. Empoisonnée.
Car c’est lui que je dois rencontrer. « Docteur Moréac vous recevra, Madame Moréac étant indisponible. » Les mots résonnent comme une condamnation. Après la terrasse, après cette collision dévastatrice où j’ai perdu tout contrôle, tout orgueil, me retrouver seule avec lui, dans le sanctuaire de sa femme… C’est une épreuve. Une tentation trop dangereuse.
Je me prépare comme pour une bataille. Tailleur pantalon noir strict, chemise blanche, cheveux tirés en un chignon sévère. Une armure. Je veux être une professionnelle, un bloc de glace. Je veux qu’il ne voie rien de la tempête qui fait rage sous ma peau.
À 16h02, je me tiens devant la porte en chêne massif du bureau de la directrice. Je frappe, deux coups secs.
— Entrez.
Sa voix, à travers le bois, me parcourt comme une décharge. J’ouvre la porte.
ADRIEN
Elle entre. Et le bureau vaste, impersonnel, baigné de la lumière oblique de fin d’après-midi, semble rétrécir instantanément. Elle est habillée comme une avocate en deuil. C’est presque insultant. Cela ne fait que souligner la courbe de sa hanche, la longueur de son cou, la sévérité qui appelle paradoxalement à être défaite.
— Mademoiselle Lenoir, dis-je en me levant derrière le bureau d’Élise, un geste que je veux formel, distant.
— Docteur Moréac.
Elle ne sourit pas. Elle referme la porte et s’avance, posant son sac sur une chaise. L’air est immédiatement saturé. On pourrait couper au couteau le silence qui s’installe, chargé de tous les mots non dits, de toutes les sensations volées.
— Asseyez-vous, je vous prie. Les documents sont prêts.
Elle s’assoit, raide, de l’autre côté du large bureau. Un no man’s land de bois poli. Je lui tends la liasse. Nos doigts ne se frôlent pas. Elle baisse les yeux, parcourt les pages. Je la regarde. La façon dont ses cils projettent une ombre sur ses pommettes. La légère tension de sa lèvre inférieure.
— Tout semble en ordre, dit-elle enfin, levant les yeux. Ils sont d’une clarté… chirurgicale.
L’épithète est un petit coup de griffe. J’y réponds par un sourire mince.
— Nous visons la perfection dans tous les domaines.
JadeLéo entre et referme la porte derrière lui. Son regard balaie la pièce, évitant d’abord le centre. Il enlève son manteau, le pose sur un tabouret, comme un visiteur. Comme s’il s’installait.Puis ses yeux se posent sur le drap.— Elle est là, n’est-ce pas ?— Oui.— Enlève le drap.— Non.Il se tourne vers moi, un défi dans les yeux.— Pourquoi ? Tu as eu le courage de la faire. Tu as eu le courage de me l’envoyer. Tu n’aurais pas le courage de me la montrer maintenant que je suis là ?— Ce n’est pas une question de courage. C’est une question de… contexte. Ce n’est plus la même chose.— Si. C’est exactement la même chose. C’est la vérité. Tu l’as dit toi-même. Alors montre-la. Montre-moi ce que tu as fait de moi. En face.Je le regarde. Son visage est pâle sous la lumière blafarde, mais son regard est inébranlable. Il veut la confrontation totale. Jusqu’au bout. Il a raison. Nous ne pouvons pas reculer maintenant. Nous sommes allés trop loin dans le laid pour faire semblant de c
JadeLa chaleur de sa paume contre ma joue est un point de collision. Un point de fusion. Tout le reste , la colère, la sculpture, la rue, le guet-apens , se dissout dans ce contact simple et foudroyant. Je l’ai forcé à se voir. Il me force, maintenant, à me sentir. C’est insupportable. C’est la seule chose vraie depuis des semaines.Son souffle est sur mes lèvres. Un mélange de café froid et de tension. Le mien s’accroche, se bloque dans ma poitrine. Étreindre ou déchirer. Ce sont les deux faces d’une même pièce pour nous. L’amour serait trop doux. La haine, trop simple. Il ne nous reste que ce territoire sauvage entre les deux, où tout est arraché, exposé, brûlant.— Acceptons la cicatrice, a-t-il dit.Les mots résonnent. Une capitulation. Une déclaration de guerre.Je ferme les yeux. L’image du visage d’argile, son visage, surgit. La bouche tordue, les yeux aveugles. Ma victoire. Mon échec. Je l’avais modelé pour clore un compte. Pour sceller notre histoire dans la terre cuite et l
LéoLe soir tombe, gris et humide, avalant les contours de la clinique. Je suis garé en double file, moteur éteint, dans l’ombre d’un platane défeuillé. Mes doigts tambourinent sur le volant. Mon pouls bat à mon cou, à mes tempes, un rythme sourd et persistant. L’image est brûlée au fond de mes yeux, derrière mes paupières closes. Ce visage d’argile. Ma souffrance pétrifiée par ses mains. Elle m’a volé mon effondrement pour en faire un trophée. Un D’accord n’a pas suffi. Il lui fallait ma défaite en spectacle.Les portes automatiques glissent. Le personnel sort par vagues, silhouettes fatiguées se fondant dans le crépuscule.Et puis, elle.Jade.Elle émerge, seule, le col de son manteau remonté. Elle marche vite, la tête baissée, un sac en bandoulière battant contre sa hanche. Elle tourne à gauche, évitant le parking, prenant la rue piétonne. Elle sait. Elle sent la menace dans l’air, comme un animal traqué.Je démarre. La voiture glisse silencieusement le long du trottoir. Je la dépa
JadeLe Jet de Léo a atterri à 4h07.Je ne dormais pas. Je travaillais. Mes mains dans l’argile grise, une masse informe qui résistait, cherchait sa forme dans l’obscurité, éclairée seulement par la lampe halogène de l’établi. La vibration du téléphone a traversé le bois. Une seule, brève. Comme un dernier spasme.Je me suis essuyé les mains, lentement. J’ai pris l’appareil. J’ai lu le mot.D’accord.Pas de point d’exclamation. Pas d’abandon romantique. Un point final. Une signature au bas d’un traité de reddition. Le bruit d’une porte qui se referme, avec une douceur définitive.Un souffle froid m’a traversée. Pas de triomphe. Une vacuité soudaine, immense. L’impression d’avoir poussé un rocher au sommet d’une colline pour découvrir, de l’autre côté, non pas un paysage, mais un vide. Mon silence avait atteint son but. Il l’avait brisé, réduit à cette ultime syllabe de renoncement.C’était fini.Pourtant, le matin venu, le silence a changé de nature une fois encore. Il n’était plus une
LéoLa nuit est un couvercle. Elle n’étouffe rien, elle amplifie tout.Je tourne dans l’appartement, mes pas silencieux sur le parquet ciré. Un scotch dans la main gauche, un verre d’eau dans la droite. Des médicaments inutiles. Aucun remède contre ça. Contre ce silence.Il occupe l’espace. Il n’est plus un simple manque de bruit. Il est une substance, épaisse, acoustique. Il a la texture du mur d’argile que je devine sous ses doigts. C’est son silence. Elle l’a fabriqué. Elle me l’a envoyé comme une lettre non écrite, une bombe au ralenti.Et je ne sais plus quoi faire.Tous les diagnostics sont erronés. Tous les protocoles, caducs. J’ai tenté les excuses rationnelles. L’empathie professionnelle. La pique d’orgueil. La manœuvre indirecte par Claire. Même la question brute, ce Pourquoi ? lancé dans le noir comme une ultime sonde.Rien. Aucun écho. Rien que ce silence qui, en retour, me diagnostique. Il me dit : tu es transparent. Tu es prévisible. Tu es nu.Avant, je contrôlais le sil
JadeLe silence, après, a été différent.Avant, c’était un silence pesant, passif, une absence qui s’étalait comme une nappe humide sur tout l’atelier. Maintenant, c’est un silence actif. Une arme. Une fronde que je bande avec le souvenir de son visage foudroyé au restaurant.Les messages sont arrivés le lendemain. Comme une seconde vague, prévisible, confuse.D’abord, une salve matinale, à 7h34. L’heure du médecin, du rationnel qui se réveille et tente de réparer les dégâts de l’émotion de la veille.— Jade. Hier soir. Je ne m’attendais pas à… C’était inapproprié. Mon attitude. Je suis désolé.Les mots sont propres, polis. Inapproprié. Comme si son regard brûlant de haine et de désir mêlés avait simplement enfreint un protocole de bienséance. Je lis la phrase. Je vois ses doigts tapoter l’écran, cherchant la distance, le ton professionnel. L’échec. Je pose le téléphone face contre la table de l’atelier et je plonge mes mains dans un nouveau bloc d’argile. Je ne pétris plus la fureur.







