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Chapitre 6 : Le Piège 1

Author: Darkness
last update Last Updated: 2025-12-03 20:28:36

ADRIEN

Le baiser sur la terrasse n’a rien éteint. Il a attisé les braises en un brasier intérieur qui consume tout sur son passage : ma concentration au bloc opératoire, mon détachement feint lors des dîners, mon sommeil. Le goût de sa rébellion, mêlé au vin rouge, est une drogue. La vérité cuisante de ses insultes est un poison que je m’administre en boucle.

Je la fuis. Je l’évite avec une détermination de militaire. Pendant dix jours, je m’immerge dans les greffes cardiaques, les conférences internationales, les cocktails sans fin avec Élise. Je joue au mari parfait, au chirurgien implacable. Mais c’est un automate. La faille qu’elle a ouverte béait, un abysse noir dans lequel je risque à chaque instant de tomber.

C’est Élise, ironie du sort, qui referme le piège.

— La Fondation acquiert finalement Érosion n°7, m’annonce-t-elle un matin au petit-déjeuner, les yeux sur son iPad. C’est une pièce forte. L’artiste, cette Jade Lenoir, doit venir signer les papiers définitifs et discuter des modalités d’installation. J’ai une réunion imprévue avec les mécènes suisses. Tu pourrais la recevoir à ma place ? C’est une formalité.

Le café dans ma bouche devient de l’encre. Je la regarde, cherchant une ruse, une malice dans son regard bleu acier. Rien. Que l’indifférence pratique d’une femme dont le mari est un outil administratif fiable.

— Je ne suis pas… familier avec les détails contractuels artistiques.

— Il y a juste les contrats à signer, préparés par Maître Corbin. Il suffit de les lui remettre, de récupérer les siens signés, et de convenir d’une date pour l’installation. Même toi tu devrais y arriver, Adrien.

Le sarcasme léger, habituel. Je hoche la tête, les mâchoires serrées.

— Bien sûr. Quand ?

— Cet après-midi. 16 heures. Mon bureau.

JADE

L’appel de l’assistante m’a laissée sans voix. L’acquisition est confirmée. C’est une victoire, la plus grande de ma carrière naissante. Elle devrait me remplir d’une euphorie pure.

Elle est entachée. Empoisonnée.

Car c’est lui que je dois rencontrer. « Docteur Moréac vous recevra, Madame Moréac étant indisponible. » Les mots résonnent comme une condamnation. Après la terrasse, après cette collision dévastatrice où j’ai perdu tout contrôle, tout orgueil, me retrouver seule avec lui, dans le sanctuaire de sa femme… C’est une épreuve. Une tentation trop dangereuse.

Je me prépare comme pour une bataille. Tailleur pantalon noir strict, chemise blanche, cheveux tirés en un chignon sévère. Une armure. Je veux être une professionnelle, un bloc de glace. Je veux qu’il ne voie rien de la tempête qui fait rage sous ma peau.

À 16h02, je me tiens devant la porte en chêne massif du bureau de la directrice. Je frappe, deux coups secs.

— Entrez.

Sa voix, à travers le bois, me parcourt comme une décharge. J’ouvre la porte.

ADRIEN

Elle entre. Et le bureau vaste, impersonnel, baigné de la lumière oblique de fin d’après-midi, semble rétrécir instantanément. Elle est habillée comme une avocate en deuil. C’est presque insultant. Cela ne fait que souligner la courbe de sa hanche, la longueur de son cou, la sévérité qui appelle paradoxalement à être défaite.

— Mademoiselle Lenoir, dis-je en me levant derrière le bureau d’Élise, un geste que je veux formel, distant.

— Docteur Moréac.

Elle ne sourit pas. Elle referme la porte et s’avance, posant son sac sur une chaise. L’air est immédiatement saturé. On pourrait couper au couteau le silence qui s’installe, chargé de tous les mots non dits, de toutes les sensations volées.

— Asseyez-vous, je vous prie. Les documents sont prêts.

Elle s’assoit, raide, de l’autre côté du large bureau. Un no man’s land de bois poli. Je lui tends la liasse. Nos doigts ne se frôlent pas. Elle baisse les yeux, parcourt les pages. Je la regarde. La façon dont ses cils projettent une ombre sur ses pommettes. La légère tension de sa lèvre inférieure.

— Tout semble en ordre, dit-elle enfin, levant les yeux. Ils sont d’une clarté… chirurgicale.

L’épithète est un petit coup de griffe. J’y réponds par un sourire mince.

— Nous visons la perfection dans tous les domaines.

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