MasukChapitre 2
Noah
Elle croit que je ne vois rien.
Elle croit que son arrogance, ses piques acérées et ses regards incendiaires suffisent à dissimuler ce qu'elle cache au fond de ses yeux. Mais je vois tout. Je vois la solitude qui la ronge, le vide qu'elle tente de combler par des provocations ridicules, et cette détresse muette qu'elle refuse d'admettre, même face à son propre reflet.
Trois semaines que je suis son ombre. Trois semaines qu'elle multiplie les sorties imprudentes, les escapades sans prévenir, les portes claquées au nez. Elle cherche à me faire perdre patience. Elle veut me voir craquer, me briser, m'humilier comme elle a été humiliée lors de notre première rencontre. Mais elle ignore une chose essentielle.
Je ne cède jamais.
Ce soir, elle a encore faussé compagnie à son chauffeur pour disparaître dans les rues de Manhattan. Je la retrouve devant une galerie d'art, seule, les bras serrés autour d'elle, le visage offert au vent glacé. Elle ne tremble pas. Ou plutôt, elle s'interdit de trembler.
Je m'arrête à quelques pas d'elle. Mon souffle forme un nuage blanc dans l'air froid. Elle ne se retourne pas. Elle a senti ma présence, j'en suis certain, mais elle refuse de me faire face.
— Vous comptez rester plantée là toute la nuit ?
Ma voix est calme. Trop calme. Elle finit par se tourner, lentement, comme si elle m'accordait une faveur immense. Ses cheveux sombres volent autour de son visage, et ses yeux brillent d'un défi sauvage.
— Vous m'avez suivie.
— C'est mon travail.
— Votre travail, répète-t-elle avec un sourire amer. Tout est toujours une question de travail avec vous.
Je ne réponds pas. Elle veut une dispute, une réaction, n'importe quoi qui prouverait que je ne suis pas de marbre. Mais je lui refuse ce plaisir.
Elle fait un pas vers moi, puis un autre, jusqu'à ce que je puisse sentir son parfum, léger, entêtant. Elle penche la tête, ses yeux plongés dans les miens.
— Pourquoi vous me regardez parfois avec autant de tristesse ?
La question me frappe en pleine poitrine. Plus que je ne voudrais l'admettre. Je détourne les yeux, serrant la mâchoire, cherchant une réponse qui ne viendra pas.
— Vous imaginez des choses.
— Je n'imagine rien, insiste-t-elle. Je vous observe, moi aussi.
L'air se charge d'une tension insoutenable. Elle est trop près. Beaucoup trop près. Je recule d'un pas, remettant une distance que je juge nécessaire.
— Rentrons, dis-je d'une voix plus dure. Il n'est pas prudent de rester ici.
Elle éclate d'un rire sans joie.
— Vous ne répondez jamais. Vous fuyez tout. Même une simple question.
— Je ne fuis rien.
— Alors regardez-moi.
Je reste immobile, les poings serrés le long du corps. Si je la regarde maintenant, elle verra. Elle verra ce que je m'efforce de garder enfermé depuis le premier jour. Elle verra que sa fragilité me hante, que sa solitude répond à la mienne, que cette femme impossible est en train de creuser en moi une brèche que je ne peux pas me permettre.
— Regardez-moi, Noah.
Sa voix est plus douce. Presque suppliante. Et c'est ce changement infime qui me fait céder. Je relève les yeux. Nos regards se rencontrent, et je sais que je viens de commettre une erreur.
Parce qu'à cet instant, elle ne ressemble plus à l'héritière capricieuse qui m'a promis de me rendre la vie impossible. Elle ressemble à une femme brisée qui cherche quelqu'un capable de la comprendre. Et cette femme-là me terrifie.
— Vous êtes triste parce que vous me comprenez, murmure-t-elle. Parce que vous savez ce que c'est d'être enfermé dans une cage dorée.
Sa main se lève, hésitante, et effleure ma mâchoire avant que je puisse l'arrêter. Le contact est infime, presque imperceptible, mais il embrase chaque terminaison nerveuse de mon corps.
Je recule brusquement.
— Ne faites pas ça.
— Pourquoi ?
— Parce que je ne suis pas là pour ça.
Elle laisse retomber sa main, mais son regard ne me lâche plus. Il me transperce, me met à nu, me voit tel que je suis vraiment.
— Vous n'êtes pas là pour ça, répète-t-elle doucement. Alors pourquoi vous êtes encore là, Noah ? Pourquoi vous ne demandez pas à être réaffecté ?
Parce que je ne peux pas. Parce qu'il est déjà trop tard. Parce que la seule idée de la laisser entre les mains d'un autre homme me rend fou.
— Rentrons, dis-je simplement.
Cette fois, elle ne proteste pas. Elle passe devant moi, silencieuse, et je la suis comme une ombre. Mais je sais que quelque chose a changé. Une ligne a été franchie. Une porte entrouverte.
Et je ne suis plus certain de pouvoir la refermer.
Le lendemain matin, je découvre une enveloppe glissée sous ma porte. À l'intérieur, un simple mot, écrit de sa main élégante.
« Vous avez peur de moi, Noah. Et vous avez raison. »
Je froisse le papier dans mon poing, le cœur battant à tout rompre. Elle a raison. J'ai peur d'elle. Mais pas pour les raisons qu'elle croit.
J'ai peur de ce qu'elle éveille en moi. De cette obsession qui grandit, silencieuse, dévorante. De ce désir que je m'interdis de ressentir.
Et je sais, au fond de moi, que la chute est inévitable.
Chapitre 59AméliaJe le vois arriver.De loin. Sur le trottoir. Devant la boutique. Il marche. Lentement. Les mains dans les poches. Le regard fixe. Le visage fermé. Mais je le vois. Dans ses yeux. Dans sa démarche. Dans ses épaules. Il sait. Quelque chose. Quelque chose d’important. Quelque chose qui va tout changer.Mon cœur s’arrête. Puis repart. Trop vite. Trop fort. Je pose le bouquet que je tenais. Je m’essuie les mains. Je ne tremble pas. Pas encore. Pas devant lui.Il entre. La cloche tinte. Il s’arrête. À quelques mètres. Il me regarde. Longuement. Ses yeux. Gris. Brûlants. Différents. Il sait. Je le vois. Je le sens. Il sait.— Bonjour.Sa voix. Basse. Grave. Calme. Trop calme. Je ne réponds pas. Je le regarde. J’attends. Le pire. La suite. Le coup.— Je suis allé voir le docteur Delorme.
Chapitre 58NoahLe cabinet est petit.Des murs blancs. Des diplômes encadrés. Une odeur d’antiseptique. Le docteur Delorme est assis derrière son bureau. La soixantaine. Des lunettes. Des yeux fatigués. Il ne dit rien. Il me regarde. Il sait qui je suis. Il sait pourquoi je suis là. Il attend.— Docteur Delorme. Merci de me recevoir.— Je n’ai pas eu vraiment le choix. Vous avez été insistant.— Je suis désolé. Mais c’est important.— C’est ce qu’on dit toujours.Il croise les mains. Il me fixe. Sans hostilité. Sans peur. Juste. Attentif. Méfiant.— Que voulez-vous ?— Vous avez suivi Amelia Ashford. Pendant sa grossesse. Il y a trois ans.— Je ne peux ni confirmer ni infirmer.— Pourquoi ?— Parce que le secret médical. Vous co
Chapitre 57AméliaLe message est clair.« Noah a retrouvé le docteur Delorme. Il sait. Ou il va savoir. Bientôt. »Je fixe l'écran. Longuement. Mon sang se glace. Mes mains tremblent. Mon souffle se bloque. Il sait. Ou il va savoir. Bientôt. Le secret. Mon secret. Notre secret. Léo. Noah. La vérité. Tout. Tout va exploser. Bientôt. Très bientôt.Je pose le téléphone. Je me lève. Je marche. Dans l'appartement. Les murs sont trop proches. L'air est trop lourd. Je respire. Mal. Je pense à lui. À Noah. À ce qu'il va découvrir. À ce qu'il va faire. À ce qu'il va dire. Quand il saura. Que Léo. Est son fils. Que je lui ai menti. Pendant trois ans. Que je l'ai effacé. Que je l'ai tué. Que je l'ai privé. De tout.Il va me haïr. Il va me détester. Il va me prendre L
Chapitre 56NoahLe dossier est posé sur la table.Je l'ai reçu ce matin. Un contact. Un ancien employé de la famille Ashford. Un homme qui a travaillé pour son père. Pendant des années. Qui a vu. Qui a entendu. Qui sait. Il m'a tout envoyé. Les rapports. Les notes. Les comptes rendus. Tout ce qui concerne Amelia. Après mon départ. Pendant ces trois années. Où je n'étais pas là.Je lis. Page après page. Ligne après ligne. Mot après mot. Et chaque mot. Chaque ligne. Chaque page. Me détruit. Un peu plus.Elle a été reniée. Par son père. Devant toute la famille. Parce qu'elle a refusé de mettre fin à sa grossesse. Parce qu'elle a refusé de m'oublier. Parce qu'elle a refusé de les écouter. Elle a tout perdu. Son nom. Sa fortune. Son héritage. Sa place. Tout. Pour moi
Chapitre 55AméliaJe n'aurais pas dû m'arrêter.Je n'aurais pas dû me retourner. Je n'aurais pas dû le regarder. Mais je l'ai fait. Parce que je suis faible. Parce que je suis fatiguée. Parce que je n'en peux plus. De mentir. De cacher. De porter ce poids. Toute seule.Il est là. Debout. Dans la nuit. Le cœur en miettes. Les mains vides. Les yeux fixés sur moi. Ces yeux. Ces putains d'yeux. Qui me hantent. Qui me brisent. Qui me supplient. Peut-être.Je m'arrête. À quelques mètres de ma voiture. Je ne me retourne pas. Pas complètement. Juste assez pour le voir. Du coin de l'œil. Il n'a pas bougé. Il attend. Comme toujours. Il attend.— Tu ne peux pas me faire confiance.Sa voix. Basse. Grave. Brisée. Il répète mes mots. Comme s'il n'y croyait pas.— Non.— Pourquoi ?&mdas
Chapitre 54NoahJe l'attends devant sa boutique.La nuit est tombée. Les rues sont vides. Les lumières sont rares. Je n'ai pas prévenu. Je n'ai pas appelé. Je suis juste venu. Parce que je n'en peux plus. Parce que les incohérences s'accumulent. Parce que son silence me ronge. Parce que ses mensonges me détruisent.Elle sort. Elle ferme à clé. Elle se retourne. Elle me voit. Elle se fige. Son visage se ferme. Son regard se durcit.— Qu'est-ce que tu fais ici ?— Il faut qu'on parle.— Pas maintenant.— Maintenant.— Noah…— Maintenant. Amelia.Elle soupire. Elle croise les bras. Elle me regarde. Ses yeux. Gris. Froids. Distants. Comme avant. Comme toujours. Quand elle ment. Quand elle cache. Quand elle a peur.— De quoi tu veux parler ?— De toi. De nous. De tout. Depuis que je suis







