Je me suis redressée, masquant brièvement mon chagrin derrière un mur d’indifférence avant de laisser mon regard remonter le long de son visage. Au fil des ans, Maman m’avait appris à bien cacher mes sentiments. Elle se tenait toujours à la porte chaque fois que Papa rentrait tard du boulot, avec ses excuses bidons de bouchons sur la route ou de dossiers à boucler impérativement pour le lendemain. Elle souriait, lui tapotait l’épaule comme si elle comprenait. Mais lorsqu’il se déshabillait dans la chambre, je la regardais renifler ses vêtements à la recherche de la moindre effluve d’un parfum différent du sien. Ses yeux s’embrumaient, mais elle chassait ses larmes d’un battement de cils dès qu’elle s'apercevait que je la regardais. Elle jetait les vêtements de côté et s’accroupissait vers moi avec un sourire radieux — un sourire de façade qui, pour quiconque la connaissait bien, n’atteignait jamais ses yeux.
C’était la femme la plus forte que j’aie jamais connue. La plus forte.
Mon cœur cognait violemment contre ma poitrine tandis que j’inspirais par petites bouffées saccadées. Le temps semblait ralentir, le monde basculait dans un flash de noir et blanc, mâtiné de gris. Mon estomac s’est noué quand ses yeux sombres et perçants ont croisé les miens.
Ils n’étaient ni durs ni d’acier comme je m’y attendais, mais doux et inquiets.
Pendant un bref instant, j’ai cru qu’il comprenait ma douleur. Pendant un bref instant, j’ai cru qu’il s’en souciait vraiment.
Mais c’était exactement ce que je m’étais dit six ans plus tôt, lorsqu’on m’avait plaquée au sol, pas vrai ? Ce jour-là, j’avais espéré le voir bondir de sa chaise, repousser ce médecin insupportable et tenir tête à son père. Qu’il mette un terme à cette folie. Mais qu’avait-il fait ? Rien. Il était resté assis en arrière, à regarder. Trop lâche pour braver la colère de Norman Stravkos.
Alors, j'en avais fini de croire qu'il restait une once de cœur qui battait derrière ce torse bodybuildé. Toute douceur apparente n’était là que pour tromper. Comme chez un prédateur.
Les Stravkos étaient des prédateurs.
Et les prédateurs n’ont aucune pitié pour leurs proies. Il fallait que je me rentre ça dans le crâne pour ne plus me faire avoir. Ils voulaient le contrôle absolu sur tout ce qui était à leur portée. Ce qu’ils ignoraient, c’est que moi, Solana Williams, j’étais une femme libre, incapable d’être soumise. Je les ferais grincer des dents et maudire le jour où ils ont fait de moi leur propriété. Même si cela devait être la dernière chose que je ferais sur Terre.
Abel a salué ma présence d’un bref hochement de tête et s’est écarté, m’invitant d’un geste à entrer dans le rang. Son père et ses frères cadets se tenaient là à nous observer, un sourire sournois étirant le coin des lèvres du patriarche. Pas besoin d’être devin pour comprendre qu’il savourait sa victoire. Il avait réussi à se débarrasser de son rival le plus coriace de toute l’Italie. Enfin, la compétition qui opposait nos deux familles depuis des décennies était éteinte, et les Stravkos en sortaient grands vainqueurs.
Une boule s'est nouée dans ma gorge, mais je l’ai rapidement ravalée. Ce serait une honte de pleurer devant l’ennemi. Je devais maîtriser mes émotions, même si ma patience commençait sérieusement à s'effriter.
Norman m’a adressé un sourire en coin, tendant la main vers l’espace vide à ses côtés. Sans un mot, je me suis avancée, les jambes flageolantes, pour prendre place à côté de mon beau-père.
Un jour, je transformerais ma peur en haine. Une haine brûlante, dévorante. Il me faudrait m’y accrocher, l’entretenir, pour survivre aux tempêtes à venir. Je n’étais qu’une adolescente naïve de seize ans quand on m’avait forcée à signer ce contrat, mais je ne connaissais que trop bien la portée de ces mots psychotiques qui me liaient à Abel. Ils étaient synonymes d’esclavage. Le testament que rien ne me serait épargné le jour où Abel viendrait enfin réclamer ses droits, où j’emménagerais dans le manoir des Stravkos et porterais leur nom de famille crasseux.
J’ai mis un peu de distance entre Norman et moi, prenant soin de ne pas le toucher ni de le regarder. J’avais l’impression qu’il faisait de même — le visage fermé, les sourcils froncés, comme dégoûté. Je ne me suis pas retournée non plus pour regarder Helen raccompagner Maman vers leur banc, de l'autre côté de l'allée. J'ai occulté les soldats des Stravkos qui se tenaient de manière imposante en ligne droite tout autour de l'église et jusque sur le parvis. Au lieu de cela, j’ai fixé le prêtre qui dirigeait les obsèques. Comme il paraissait jeune. Comme il semblait appliqué. Comme il avait l'air triste.
Il a béni mon père et a prié pour que les anges accueillent son âme au paradis. Après tout ce temps, après tout ce qui avait dégringolé si vite, cela m’était complètement égal. Mais cette bienveillance... Ces paroles douces m'apportaient un semblant de réconfort. Un réconfort auquel je me raccrochais désespérément.
Tout le monde avait les yeux secs, même Maman. Cela me laissait perplexe, même si au fond, je savais que mon père l’avait mérité. Pourtant, c’étaient des funérailles, et sans les larmes ni les manifestations brutes de chagrin, l'ambiance sonnait faux.
J’ai enduré le ton monocorde et concis du prêtre qui récitait des passages de la Bible et louait mon père pour les bonnes actions qu’il avait accomplies durant son court passage sur Terre. Une heure plus tard, l’office a pris fin. Mes oncles et mes cousins ont encerclé le cercueil une fois de plus pour le soulever. Lorsqu'ils sont passés devant nous, Abel s'est levé, m'invitant d'un geste à lui emboîter le pas. J’ai obéi, mon corps se figeant lorsque j'ai senti son bras s'enrouler lâchement autour de ma taille. Il a dû sentir ma raideur, car il ne m’a pas tenue longtemps. Il m’a lâchée à l’approche de la sortie en se raclant la gorge.
Nous avons descendu les marches pour arriver sur la place. Le soleil éclatant de l’Italie m’aveuglait, me brûlant le visage derrière mon voile fin. Le corps de mon père reposerait ici, en Toscane. C’est ce qu’il avait toujours voulu : être enterré dans cette région où il avait trémé pendant tant d’années. Les journalistes ont bondi dès que nous sommes apparus sur le parvis, se ruant vers nous avec leurs micros multicolores et leurs blocs-notes. Heureusement, les soldats étaient là pour les repousser. J’ai perdu le compte des clics d’appareils photo braqués sur nous, immortalisant tout le monde à distance.
En retrait, les bras croisés sur la poitrine, j’ai regardé le cercueil descendre dans le corbillard qui attendait. Les hommes de Stravkos m'escortaient de près, Abel se tenant trop près, son bras protecteur de nouveau posé sur ma taille. Un petit mouvement de foule s'est produit, et j'ai souri en voyant Frank, trois ans, échapper à l’emprise de ma cousine Adele pour courir vers sa mère, ma sœur Helen, et serrer ses petites jambes de toutes ses forces. Les hommes des Stravkos ont été distraits eux aussi ; l’étreinte protectrice d’Abel s’est relâchée, et j’en ai profité pour m’extirper de leur groupe et rejoindre ma famille.
— Ça fait du bien de te revoir, Solana.
Helen m’a accueillie avec un faible sourire. Elle avait les yeux gonflés et rouges, mais ses joues étaient étrangement sèches. Elle ressemblait à une tout autre personne. Les épreuves l’avaient vieillie bien plus vite que ses vingt-six ans.
Elle m’a touché les épaules, détaillant mon apparence, la bouche bée de surprise en constatant à quel point j’avais changé moi aussi. Je n’étais plus la gamine de seize ans aux boucles châtain fragiles, au corps svelte et à la poitrine plate. J’étais désormais une femme accomplie. Mes hanches s’étaient élargies, mes boucles avaient pris de l'épaisseur et mes formes s'étaient dessinées. Il avait suffi de six ans pour faire toute la différence.
Je ne m’y attendais pas du tout lorsqu’elle m’a serrée contre elle, s’accrochant à moi comme si sa vie en dépendait.
— Regarde comme tu as grandi. Ton visage boudeur m’a tellement manqué.
Mes yeux se sont embrumés et je me suis détendue, laissant mon corps s’abandonner à son étreinte. Nous avions été des meilleures amies bien plus que des sœurs, mais elle s’était volatilisée un matin glacial. Je lui aurais pardonné si elle m’avait demandé de venir avec elle, mais elle ne l’avait pas fait. Elle m’avait tourné le dos, me laissant seule face aux grands méchants loups. Je savais pourquoi elle l’avait fait. Je comprenais ses raisons. Mais pour autant, la douleur n’en était que deux fois plus vive.
C’est elle qui aurait dû y passer. C’est elle qui aurait dû faire les frais de l’humiliation de notre famille, mais j’avais pris sa place. Contre mon gré. Abel et elle avaient été d’excellents amis autrefois, eux aussi. Mais ils avaient été contraints de s'éloigner à cause du conflit latent entre nos deux familles. Helen avait trouvé l’amour auprès d’un autre, Abel s'était plongé à corps perdu dans les affaires de son père, et ils ne pouvaient tout simplement plus se blairer.
Rien de ce qui était arrivé n’était de sa faute. Je devais arrêter de lui rejeter la faute dessus, mais je n’y arrivais tout simplement pas.
— Maman, a retenti la voix haut perchée de Frank.
Helen m’a enfin relâchée, me pressant les mains pour me réconforter. Elle était la seule, avec Maman, capable de lire à travers la façade de force que je me donnais.
— Maman, regarde-moi, a insisté Frank avec impatience, tirant de plus belle sur sa jupe.
Helen a soupiré, se penchant pour lui ébouriffer les cheveux avant de le prendre dans ses bras.
— Je croyais que tu serais installée à Rhode Island à l'heure qu'il est. Pourquoi es-tu revenue ? ai-je demandé d’une voix prudente, posée, glaciale. Pourquoi maintenant ? Et tu comptes rester combien de temps ?
La surprise a clignoté dans ses yeux. Son petit garçon m’observait avec curiosité, tandis que j’essayais de ne pas fondre devant lui. C’était plus fort que moi. J’avais un faible pour les bébés aux yeux bleu azur, et Frank avait ce qu’il fallait de mignonnerie pour me réchauffer le cœur. Ses boucles rousses flamboyaient au soleil, et je me suis demandé un court instant si son père était asiatique ou mexicain. J’avais envie de lui demander, mais nous n’avions tout simplement plus la même complicité qu’avant, et je doutais qu’elle me dise la vérité de toute façon.
— Voici Frank, a dit Helen, éludant mes questions. Frank, je te présente ta tante, Solana. Dis-lui bonjour.
— Bonjour, Tante Solana, a fait Frank avec un petit signe de la main.
— Salut, Frank. Comment ça va ? ai-je demandé en lui tapotant ses joues potelées.
Il a poussé un petit rire en agitant les jambes en l’air.
— Pourquoi es-tu revenue ? Tu le détestais plus que tout quand j’étais encore là. Ça a changé par la suite ? C’est pour ça que tu es revenue ? ai-je demandé, la voix lourde de rage.
J’attendais mieux de sa part, et pourtant elle m’avait abandonnée. Quel genre de sœur pousse sa cadette sous un train en marche au lieu de la sauver ?
— Je sais que tu m'en veux, Solana, mais s'il te plaît, écoute-moi. Je n’aurais jamais dû partir. Je suis désolée, et j’espère que tu me pardonneras un jour.
Elle a jeté un coup d’œil vers le corbillard, le regard radouci.
— Je ne lui ai jamais pardonné de nous avoir piégées pour qu'on trinque à sa place, mais ça reste notre père. La vie est bien trop courte pour garder de la rancœur.
Je me suis demandé si notre situation aurait été différente si nous avions eu un frère. En tant que filles, nous étions plus faciles à brader. À liquider.
— Frank et moi passerons te voir la semaine prochaine. On repart pour Rhode Island le lendemain.
— Pourquoi tu t'embêtes ?
Elle a expiré, me prenant la main. La sienne tremblait.
— Solana, j’essaie d’être une meilleure sœur. De veiller sur toi comme au bon vieux temps. Comme j’aurais dû le faire il y a six ans. S’il te plaît, laisse-moi faire.
— Non, ai-je tranché net en avalant ma salive.
Les larmes étaient proches. Je les sentais.
— Tu as perdu le droit de veiller sur moi le jour où tu t’es tirée sans un mot.
— Je sais... mais s’il te plaît, sois forte. On finira tous par guérir.
— Tu n’as rien perdu, Helen. Tu n’as pas perdu ta liberté.
— Mais j’ai perdu un père.
— Un père que ni toi ni moi n’aimions. Tu as une idée de ce qu'il me faut d'efforts pour ne pas te haïr ouvertement de m’avoir laissée dans la merde ? Tu aurais pu m’emmener avec toi ! Tu savais très bien que les hommes de Stravkos allaient pèter un plomb et que Papa n’aurait pas d’autre choix que de me livrer à eux pour te remplacer !
— C’est faux, bordel ! Je n’en savais rien, crois-moi !
Nous commencions à attirer les regards, j’en étais sûre. Je ne voulais pas qu’Abel vienne faire une scène parce qu’elle haussait le ton avec moi. Prenant une grande inspiration, j’ai dit :
— Eh bien, tu le sais maintenant. Je dois y aller.
J’ai fait un pas en arrière. Les yeux d’Helen se sont remplis de larmes tandis qu’elle me tendait la main, m’implorant de la prendre. De la serrer dans mes bras une dernière fois.
Mais j’ai refoulé mes propres larmes et je me suis détournée.
Ne pas pleurer. Ne montrer aucune faiblesse.