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L'ÉTREINTE DES TÉNÈBRES
L'ÉTREINTE DES TÉNÈBRES
Author: Eternel

Chapitre 1 : La Mélodie du Silence

Author: Eternel
last update Last Updated: 2025-11-03 21:33:10

Anya

Mes doigts s’immobilisent sur le clavier. La sonatine de Sibelius s’éteint dans un dernier frémissement de cordes, laissant un silence bien plus lourd que la musique. Le son était vide. Comme moi. Mon regard se pose sur l’enveloppe crème posée en équilibre sur le tabouret. L’encre noire, l’écusson inconnu. Une invitation, ou une sentence.

Maintenant, je me tiens devant la porte. Le Domaine des Soupirs. Un nom qui n’a jamais été évoqué dans ma famille qu’à voix basse. La pierre est froide, humide sous ma paume. La clé grince, un son de protestation ancienne. L’air qui s’échappe sent le bois pourri, la cire morte et les secrets.

Je marche. Le bruit de mes pas est obscène dans ce silence. Des fantômes de meubles sous leurs linceuls blancs me regardent passer. Et puis, je le vois. Dans le salon aux volets clos, un piano Érard. Noir. Parfait. Intact. Comme posé là pour moi. Je soulève le couvercle. L’ivoire jauni m’appelle. Un la. Une note pure, vibrante, qui se love dans la poussière et perce quelque chose en moi.

Mes doigts trouvent seuls leur chemin. Clair de Lune. Les notes de Debussy s’élèvent, caressent les murs, emplissent l’espace vide. Et c’est là que je le sens.

Une présence.

Ce n’est pas un bruit. C’est un poids dans l’air. Une respiration derrière mon épaule. Je m’arrête. Le silence revient, plus épais, plus lourd. Il m’écoute.

— Hallucinations, je murmure.

Ma voix est faible, avalée par la maison.

La nuit est tombée. Je suis allongée dans un lit ancien, les draps rugueux contre ma peau. Le sommeil vient, un puits noir.

Et je rêve.

Je suis au piano, mais ce n’est pas le mien. Je joue une valse que je ne connais pas, une mélodie sensuelle et triste. Une main se pose sur mon épaule. Une main de brume et d’ombre. Large. Froide et chaude à la fois. Je ne bouge pas. Un courant de feu jaillit de son contact, inonde mes veines. La main glisse le long de mon bras, effleure mon cou. Des doigts s’enfoncent dans mes cheveux, inclinent ma tête en arrière. Une bouche se pose sur ma gorge. Pas de chair. Une sensation. Une brûlure humide. Un frisson électrique qui m’arrache un souffle.

— Enfin…

Un murmure. Une vibration dans l’air, dans mes os.

Mon corps se cambre, traître. Magnétique. Un gémissement s’échappe de mes lèvres. Je suis offerte. Des lèvres invisibles descendent le long de ma clavicule, brûlent le coton de ma chemise. Un poids contre mon dos, un torse solide qui n’existe pas. Le désir est un coup de poing, aigu, douloureux. C’est plus qu’un rêve. C’est une violation. Une célébration. Je me noie.

Je me réveille en sursaut. Le corps en feu, le cœur battant à se briser. La chambre est glaciale. Je halète. Les draps sont un champ de bataille. La sensation est toujours là. Les lèvres. Le poids. Une marque invisible sur ma peau.

Je me lève, tremblante, je vais à la fenêtre. La lune éclaire le jardin à la française. Et je le vois.

Une silhouette. Un homme. Debout près du bassin. Immobile.

Je cligne des yeux. Je revois la main de brume, je sens la bouche sur ma peau.

Quand je rouvre les yeux, la silhouette a disparu.

Mais le sentiment, lui, est ancré. Je suis observée. Désirée.

Un frisson me parcourt, fait de peur et de fascination. Ma main touche mon cou. La peau est sensible, à vif.

Je me retourne vers la chambre vide. Le lit en désordre.

Le manoir n’est plus silencieux. Il est habité. Il m’a parlé. Il m’a touchée.

Le concerto a commencé. Et je suis déjà prisonnière de la partition.

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