LOGINChapitre 180GabrielJe suis assis par terre, dans mon bureau, entouré de papiers éparpillés comme les ruines d'une vie que je n'ai pas su voir. Le parquet est froid sous mes jambes, mais je ne le sens plus, ou peut-être que je ne sens plus rien, sinon ce poids immense qui m'écrase la poitrine et m'empêche de respirer. Les documents sont là, autour de moi, étalés en désordre, des articles de presse aux photos jaunies, des témoignages aux dossiers médicaux, des notes griffonnées à la hâte sur des carnets. Ils forment un cercle, comme un tribunal silencieux, et je suis au centre, nu, misérable, incapable de me lever.Je sais maintenant. Je sais ce qu'elle a traversé. La maladie. La solitude. L'abandon. Trois mots qui résument cinq années de souffrance, cinq années que j'ai passées à côté d'elle sans jamais la regarder, sans jamais l'entendre, sans jamais me demander ce qu'elle vivait, ce qu'elle ressentait, ce qu'elle espérait. Je sais qu'elle a été malade, gravement malade, qu'elle a f
Chapitre 179ArianeLe téléphone a vibré sur la table de l'atelier, un frémissement à peine perceptible, mais je l'ai senti aussitôt, comme une décharge sourde au creux de ma poitrine. Je l'ai laissé vibrer, les yeux fixés sur les plans du musée, la main suspendue au-dessus d'une faille de lumière que j'étais en train de tracer. Le nom de Gabriel s'est affiché sur l'écran, et je ne l'ai pas décroché. Je l'ai regardé s'éclairer, vibrer encore, puis s'éteindre, et j'ai écouté le silence de la messagerie, ce vide qui s'est installé après la dernière sonnerie, comme une porte qui se referme sans bruit.Je n'ai pas décroché. Je ne décrocherai pas.Je suis restée longtemps immobile, les doigts serrés autour de mon crayon, le souffle court, les yeux perdus sur la maquette blanche qui s'élevait devant moi. L'atelier était silencieux, si silencieux que j'entendais le tic-tac de l'horloge posée sur l'étagère, et le bruissement léger du papier quand je bougeais la main. La nuit était tombée depu
Chapitre 178GabrielJe tente d'appeler Ariane. C'est un geste que je repousse depuis des heures, depuis des jours peut-être, et qui finit par s'imposer à moi au milieu de la nuit, dans le silence de cette maison trop grande, où chaque pièce me rappelle son absence. Je suis assis dans mon bureau, le téléphone à la main, les doigts tremblants au-dessus de l'écran, et je fixe son nom, ce prénom qui s'affiche en toutes lettres, comme une promesse, comme une condamnation. Mon cœur bat trop vite, ma gorge est sèche, et je me décide enfin, d'un geste brusque, presque violent, en appuyant sur le bouton d'appel.La première sonnerie retentit, longue, interminable, et je retiens mon souffle, les yeux fixés sur le mur d'en face, sur les ombres qui dansent dans la pénombre. La deuxième sonnerie s'égrène, puis la troisième, et je sens mon espoir vaciller, se fissurer, comme une digue qui cède. La quatrième sonnerie me transperce, et puis, soudain, la messagerie. Sa voix. Cette voix que je connais
Chapitre 177ArianeLe téléphone sonne alors que je suis penchée sur les plans du musée, dans la lumière dorée du soir qui traverse les verrières de l'atelier. Je laisse sonner deux fois, trois fois, le temps de m'essuyer les mains sur un chiffon, puis je décroche en reconnaissant le numéro de Victor. Sa voix, d'ordinaire si chaleureuse, est plus grave que d'habitude, et je devine immédiatement qu'il ne m'appelle pas pour parler travail.— Ariane, il faut que je te dise quelque chose. Gabriel a l'air au plus mal. Il a contacté beaucoup de monde. Des médecins, des infirmières, des anciens collègues. Il fouille partout, il pose des questions, il remue tout.Je ferme les yeux un instant, et je sens monter en moi une fatigue immense, celle que je croyais avoir laissée derrière moi et qui revient, sournoise, se glisser dans mes veines. Je m'appuie contre le bord de la table, le téléphone serré entre mes doigts, et je respire lentement, profondément, pour ne pas laisser cette nouvelle m'att
Chapitre 176GabrielLa maison est silencieuse, si silencieuse que j'entends le froissement de ma propre respiration, et le bruit que fait ma plume en glissant sur le papier. Je suis assis dans mon bureau, la porte fermée, les rideaux tirés, et devant moi, sur le sous-main en cuir, il y a une feuille blanche, vierge, qui attend. J'ai sorti un stylo, un vieux stylo plume en argent que mon père m'a offert il y a des années, et je le tiens entre mes doigts, sans écrire, incapable de trouver les mots. Pourtant, j'ai tant de choses à dire, tant de choses que je n'ai jamais su dire, et qui se bousculent en moi comme une marée noire.Je commence à écrire, lentement, en traçant chaque lettre avec une application douloureuse.« Ariane, »Je m'arrête. Son nom, même écrit, me brûle. Je le regarde, ce prénom, et je le vois se détacher sur la page, comme une accusation, comme une prière, comme un aveu. Je respire un grand coup, et je continue.« Je sais que tu ne veux plus me parler, et je ne peux
Chapitre 175GabrielJe rassemble tous les documents, un à un, avec des gestes lents, presque solennels. Les articles de presse, les témoignages, les dossiers médicaux, les photos, les notes que j'ai prises au fil de mes rencontres avec ceux qui l'ont connue, ceux qui l'ont soignée, ceux qui l'ont vue souffrir. Je les prends dans mon bureau, dans ma chambre, dans les tiroirs où je les avais enfouis, et je les porte jusqu'à la salle à manger, cette pièce immense et froide que nous n'avons jamais vraiment habitée. La table d'acajou brille faiblement dans la pénombre, et je commence à disposer les documents dessus, sans ordre, sans méthode, juste pour les voir, pour les toucher, pour me convaincre que tout cela est réel.Peu à peu, la table se couvre. Les articles s'étalent, avec leurs titres élogieux, leurs photos d'Ariane, leurs mots qui racontent une femme que je n'ai pas connue. Les témoignages s'empilent, des feuilles volantes couvertes de phrases qui me brûlent les yeux, des récits
Chapitre 2ArianeL'église est immense. Beaucoup trop immense pour les quelques invités qui ont été conviés, une poignée de silhouettes dispersées sur les bancs de bois sombre comme des notes éparses sur une partition vide. La lumière traverse les vitraux anciens et projette des taches colorées sur
Chapitre 1ArianeJe me tiens devant le miroir, les doigts légèrement posés sur le rebord de la coiffeuse en marbre blanc veiné de gris, et je regarde cette femme que je ne reconnais pas tout à fait. La robe est magnifique, je dois l'admettre, même si je ne l'ai pas choisie. Un fourreau de soie ivo
Chapitre 9GabrielLa maison est silencieuse. C'est le silence du milieu de la nuit, ce silence épais et profond qui s'installe quand tout le monde dort et que les horloges elles-mêmes semblent retenir leur tic-tac par respect pour l'obscurité. Les domestiques sont montés dans leurs chambres sous l
Chapitre 8ArianeJe rentre dans le bureau sans frapper. Ce n'est pas une habitude que j'ai prise, pas une volonté délibérée de surprendre ou de provoquer, pas un de ces gestes calculés qu'on fait pour tester les limites de l'autre. J'avais simplement besoin de lui demander quelque chose, une brout







