ログインJe lis deux fois. Trois fois. Je le lis et le sens me descend le long des bras. Qui êtes-vous vraiment. Pas la question d'un mari, pas celle d'un inspecteur, pas celle d'un créancier, elle est plus maladroite que ça, elle a un espace avant le point et pas après, cette petite marque de quelqu'un qui a appris à écrire à l'école et qui ne s'en est jamais remis, et dans cette faute d'orthographe il y a toute la solitude du monde. Mon corps ne réagit pas cette fois ; rien, aucune chaleur, aucun goût de fer, aucun de ces traîtres de la maison Vittoria. C'est autre chose et c'est en dessous, c'est comme une main d'enfant qui prend la mienne dans une rue. Je pense à Enzo, je pense au conseil, aux épingles rouges, à la voix de Matteo disant six mois ; et je pense à une troisième chose, une chose que je ne m'explique pas et qui est pourtant la plus vraie de toutes : que quelqu'un quelque part dans cette ville est assis avec une lampe allumée, et cette personne ne dort pas non plus, et c'est po
— LucaLe téléphone est froid dans ma poche ; je le sors et j'ai les mains humides et je m'essuie sur mon pantalon comme un gamin, et je me dis que c'est ridicule, qu'un homme de mon âge qui a porté du mort sur ses épaules ne tremble pas devant une machine. Elle tremble quand même. L'écran s'allume et il est trop blanc dans la cuisine, il me fait mal aux yeux, et je me penche dessus comme on se penche sur une bassine. Le numéro est là, à côté du nom, avec des barres et des chiffres, un numéro de la ville ou d'ailleurs, je n'en sais rien, je n'ai jamais rien su de ces choses-là. Le curseur clignote ; je tape une chose, n'importe quoi, et je l'efface.Bonjour.Effacé ; bonjour c'est pour les gens qu'on connaît.Excusez-moi de vous écrire.Effacé ; ça fait six mois que je veux vous écrire, ce n'est pas une excuse, c'est un aveu. Effacé, je ne sais plus ce que je dis.Qui êtes-vous.Je m'arrête ; je regarde ces trois mots sur la petite vitre avec leurs espaces dedans, et je sens ma nuque
— LucaJe devrais dormir.Je suis assis dans la cuisine avec une seule lampe et j'ai laissé la porte du four ouverte pour avoir un peu de chaleur aux genoux, et je devrais dormir, mais mes doigts continuent de faire ce qu'ils font depuis trois heures, ce petit mouvement sur le bord de la table, un-deux, un-deux-trois, un-deux, un-deux-trois, le rythme d'une chanson que j'ai dans les os et qui ne veut pas sortir. C'est une chanson qu'elle chantait ; pas le refrain, jamais le refrain, elle ne savait pas le refrain, elle avait juste ces quatre notes, et elle les chantonnait à mi-bouche en conduisant, en regardant la route, avec son menton un peu en avant et deux doigts sur le volant qui battaient le temps. Je ne connais pas le nom de cette chanson, j'ai cherché longtemps, j'ai demandé à des gens qui connaissent les chansons, personne ne la connaît, ou alors c'est une chanson de rien, une de ces choses qui n'existent que dans une bouche. Elle est morte et la chanson est morte et il me res
— Marlène Il s'arrête dans l'embrasure, une main sur le montant, et il ne se retourne pas tout de suite. — Il y a autre chose, dit-il. Mais ça peut attendre demain. Ça fait trois nuits que je ne dors pas, je ne veux pas vous faire perdre la vôtre avec mes bêtises. — Dites-le maintenant. Ma voix est de nouveau solide et je ne sais pas d'où elle me vient ; Matteo se retourne, il regarde Enzo, puis moi, puis la lampe, et il revient de deux pas dans la pièce, mais il ne se rassied pas, il reste debout, appuyé au dossier, et sa boue craquelée tombe par petits morceaux sur le tapis. — Il y a des morts, dit-il. Beaucoup, depuis quatre ans. Des vôtres, des miens. Tout ça pour des quais et des entrepôts que ni vous ni moi nous ne verrons jamais, parce que ce sont nos enfants qui les verront, ou nos neveux, ou personne. Il passe la main dans son manteau, il cherche une poche, il ne la trouve pas, et finalement il pose son poing fermé sur le dossier de la chaise. — Je suis fatigué, dit-i
— MarlèneJe ne crois pas vous connaître.C'est sorti sans trembler, c'est sorti de ma bouche, avec ma voix, avec cette voix plus grave que la mienne, et il y avait dedans cette chose froide que je ne me connaissais pas, cette petite épaisseur de glace au milieu d'un mot, comme une poignée de porte qu'on n'a pas chauffée avant de la tourner ; j'ai dit ça et j'ai senti, au moment même, la chose se retourner dans ma poitrine, la bête, la bête qui se retourne dans son sommeil et qui ouvre un œil.Matteo tressaille.Il tressaille vraiment, ce n'est pas une façon de parler, c'est un mouvement sec des épaules et du cou, comme un homme qui reçoit une goutte d'eau glacée derrière l'oreille, et ses deux mains s'ouvrent sur la table, les paumes en bas, un geste qui a l'air de vouloir chasser quelque chose ; puis il remet son visage en place, ça lui prend une demi-seconde, deux peut-être, et pendant cette demi-seconde je vois sa figure à nu, une figure d'homme fatigué, et il y a dans ses yeux un
— MarlèneIl me fixe par-dessus la lampe et il ne cligne presque pas ; les hommes de cette sorte regardent toujours de travers, en biais, comme s'ils surveillaient la porte en même temps que vous, et lui non, il me regarde droit, longtemps, et ce n'est pas l'insolence des chefs, c'est autre chose, c'est un homme qui cherche quelque chose dans un visage et qui n'a pas trouvé, et qui recommence, et qui ne s'excuse pas de recommencer. Je sens ce regard sur mon front, sur mes paupières, sur ma bouche, comme une main qui palpe ; Enzo a cessé de respirer contre la cheminée, je le sais sans le regarder, je l'entends, le silence de sa poitrine est plus bruyant que tout.— Vous avez maigri, dit-il.Je ne réponds pas.— Pardon. Ce n'est pas une chose à dire. Ma femme me le reproche assez.Il tourne son verre ; une goutte reste collée au fond et elle glisse lentement, et je suis cette goutte, je la suis avec les yeux pour ne pas suivre autre chose, et elle arrive au bord et elle tombe sur le boi







