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LA MARIÉE DU DIABLE NOIR
LA MARIÉE DU DIABLE NOIR
Author: Trimis Lirus

CHAPITRE 1

Author: Trimis Lirus
last update publish date: 2026-04-09 04:06:44

VILANOVA

La pluie tombait depuis le matin.

Elle ne frappait pas les vitres avec violence ; elle glissait dessus avec une obstination froide, comme si le ciel s’était installé pour durer, pour peser sur la maison entière et lui rappeler qu’il existe des jours où la lumière renonce sans faire de bruit.

Je me tenais près de la grande fenêtre du salon bleu, une tasse de thé entre les mains, à regarder le jardin se dissoudre lentement sous le gris. Les rosiers ploiaient sous l’eau. Les allées de gravier disparaissaient par endroits. Au loin, les cyprès formaient une ligne sombre, presque sévère, comme une frontière que personne n’était censé franchir.

La maison était silencieuse, mais ce n’était pas un silence paisible. C’était celui, lourd et tendu, qui précède les mauvaises nouvelles. Celui qui rampe le long des murs. Celui qui vous entre dans le corps sans que vous sachiez encore pourquoi.

Depuis plusieurs jours, quelque chose s’était déplacé ici.

Ma mère parlait moins qu’à l’ordinaire. Mon père restait enfermé dans son bureau plus longtemps que nécessaire. Les appels s’interrompaient dès que j’entrais dans une pièce. Même Selene, qui d’ordinaire trouvait toujours un moyen élégant de me blesser, semblait distraite par une inquiétude plus grande que sa jalousie.

Je l’avais senti. Sans pouvoir le nommer, je l’avais senti.

Il y avait dans l’air une menace qui n’avait pas encore de visage.

Je portai la tasse à mes lèvres, mais le thé était devenu froid. Je la reposai sur la table basse sans la quitter des yeux. Mes mains étaient calmes. Je les regardai avec attention, comme si elles appartenaient à une autre femme. Une femme plus sûre d’elle. Une femme à qui l’on n’annonçait pas brutalement la fin de son existence.

La porte s’ouvrit derrière moi.

Je n’eus pas besoin de me retourner tout de suite pour savoir que c’était mon père. Il avait une façon bien à lui d’entrer dans une pièce : sans hésitation apparente, mais avec ce léger arrêt dans la respiration qui le trahissait lorsqu’il cherchait à contrôler quelque chose.

Je fermai les yeux une seconde.

Puis je me tournai vers lui.

Il se tenait sur le seuil, impeccablement vêtu comme toujours, même à la maison. Veste sombre. Chemise parfaitement boutonnée. Visage fermé. Pourtant, malgré son apparente tenue, il y avait dans sa posture une fatigue inhabituelle, comme si plusieurs années venaient de lui tomber d’un seul coup sur les épaules.

— Père ?

Il referma la porte derrière lui.

Ce geste, si simple, me glaça.

Il ne s’approcha pas immédiatement. Son regard glissa sur le salon, sur les rideaux, sur la console en marbre, sur le feu presque éteint dans la cheminée. Partout, sauf sur moi. Lorsqu’il faisait cela, c’était qu’il cherchait des mots qu’il n’avait aucune envie de prononcer.

Je le connaissais trop bien pour ne pas le voir.

— Vilanova, dit-il enfin.

Sa voix était grave, plus basse que d’habitude. Je me redressai malgré moi.

— Il faut que nous parlions.

Cette phrase, dans la bouche d’un père, ne devrait jamais avoir la violence d’une lame. Pourtant, je sentis déjà quelque chose se contracter dans ma poitrine.

— De quoi s’agit-il ?

Il avança de quelques pas. Pas assez pour me rassurer. Juste assez pour rendre impossible toute fuite polie.

Je remarquai alors qu’il tenait une enveloppe à la main.

Ivoire. Épaisse. Officielle.

Je n’aimai pas la manière dont ses doigts la serraient.

— Assieds-toi, me dit-il.

— Je préfère rester debout.

Il eut une brève hésitation. Puis il inclina légèrement la tête, comme s’il n’avait ni la force ni le temps d’insister sur les convenances.

— Comme tu voudras.

Il y eut quelques secondes de silence.

La pluie poursuivait son murmure monotone contre les vitres. Dans la cheminée, une braise céda dans un petit bruit sec.

— Ton mariage a été décidé, dit-il.

Je crus d’abord avoir mal entendu.

Le monde ne s’arrêta pas d’un coup ; il se déforma. Comme si la pièce entière venait de glisser hors de son axe. Je regardai mon père sans comprendre. Son visage me paraissait soudain lointain, presque irréel.

— Mon… mariage ?

Il soutint enfin mon regard.

Et ce que je vis dans ses yeux ne ressemblait pas à de la dureté. C’était pire. C’était de la résignation.

— Oui.

Je laissai échapper un rire bref, vide, qui n’avait rien de joyeux.

— Non.

— Vilanova—

— Non, répétai-je plus distinctement. Ce n’est pas une décision que l’on m’annonce comme on annonce un dîner ou un déplacement.

Je fis un pas vers lui. Je ne savais pas encore si j’étais plus choquée que blessée.

— Qui a décidé cela ?

Il ne répondit pas immédiatement.

— Père.

— Les circonstances nous y obligent.

Cette fois, ma gorge se serra.

Les circonstances.

Les hommes de notre monde ont toujours des mots très propres pour désigner les violences qu’ils infligent aux femmes. Les circonstances. Le devoir. L’honneur. La famille. Derrière chacun de ces mots, il y a presque toujours une cage.

— Je ne t’ai pas demandé pourquoi, dis-je avec lenteur. Je t’ai demandé qui.

Son silence fut ma première réponse.

Je baissai les yeux vers l’enveloppe qu’il tenait toujours. Mon ventre se noua.

— Vous avez déjà tout décidé.

— Il fallait agir vite.

— Sans moi ?

— Pour toi aussi, Vilanova.

À ces mots, je relevai brusquement la tête.

— Pour moi ?

Je répétais ses paroles comme on touche une brûlure pour vérifier qu’elle est réelle.

— Vous appelez cela “pour moi” ?

Je sentis ma voix changer. Elle ne tremblait pas encore, mais quelque chose s’y fendait.

— Est-ce ainsi que vous me voyez ? Un nom que l’on déplace ? Une signature ? Une solution élégante à un problème que personne n’a eu le courage de résoudre autrement ?

— Ce n’est pas aussi simple.

— Alors explique-moi.

Il détourna les yeux.

Le geste me blessa plus que n’importe quelle phrase.

— Explique-moi, répétai-je.

Il s’approcha enfin de la table basse et y posa l’enveloppe avec un soin qui me révolta presque. Comme si la brutalité devenait acceptable dès lors qu’on la déposait doucement.

— Notre situation est plus fragile que tu ne l’imagines, dit-il. Il y a des accords, des engagements, des conséquences qui dépassent ce que tu sais de cette famille.

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