FAZER LOGINJe respire un grand coup. Je vais dire les mots. Ceux que je n'ai jamais dits. Ceux qui brûlent la gorge.— Alexander, je suis venu te demander pardon. Pour mes parents. Pour ce qu'ils ont fait aux tiens. Pour avoir cru leurs mensonges pendant quinze ans. J'ai découvert la machination il y a un peu plus d'un an, en fouillant dans les archives familiales. Les lettres. Les contrats. Les preuves. Mon père a ruiné ton père délibérément, méthodiquement, et il a fabriqué de fausses preuves de ta prétendue trahison pour justifier notre rupture. Il a fait cela pour deux raisons : parce qu'il détestait ta famille, et parce qu'il ne voulait pas que je sois ami avec toi. Il pensait que tu m'influençais mal. Que tu me rendais trop libre. Trop léger. Trop humain, sans doute.Alexander m'écoute. Il ne cille pas. Il ne bouge pas. Il est immobile comme une statue florentine.— Je te dois la vérité, dis-je. J'aurais dû te la dire il y a un an, quand je l'ai découverte. Je t'ai appelé une fois, tu te s
Elle hésite. Puis, très doucement, elle pose sa main sur la mienne. Un instant. Un souffle. Un frisson.— Reste à Milan quelques jours, Ethan. Je ne te promets rien. Mais reste.Elle part. Je la regarde s'éloigner sous la pluie, sans parapluie, ses cheveux courts trempés, son imperméable beige devenu presque brun. Elle ne se retourne pas.Mais elle m'a dit de rester.C'est plus que ce que j'espérais.EthanLe lendemain matin, je ne dors pas. Je n'ai pas dormi depuis Paris, à vrai dire. Je passe la nuit à la fenêtre de ma chambre d'hôtel, au Grand Hôtel et de Milan, celui-là même où Verdi est mort. Je regarde la Via Manzoni s'éveiller. Les livreurs qui déposent des cageots devant les épiceries. Les balayeurs. Les premiers cafés qui allument leurs enseignes.Je bois un café. Un vrai, italien, minuscule et brûlant. Je me douche. Je m'habille en gris , costume gris anthracite, chemise blanche, pas de cravate. Je regarde l'homme dans le miroir. Il a l'air fatigué. Mais il a l'air propre. S
Elle rit. D'un rire amer, cassé, qui me fait mal.— Une soirée. Comme si une soirée pouvait effacer trois ans.— Non. Rien ne peut effacer trois ans. Mais peut-être qu'une soirée peut commencer à construire quelque chose d'autre.Elle détourne le regard. Elle contemple la rue mouillée, les phares des voitures qui allument des flaques d'or dans les caniveaux. Puis elle dit, d'une voix qu'elle veut ferme mais qui vacille :— Alexander m'a demandé de l'épouser.Le sol se dérobe sous mes pieds. Je m'y attendais. Je ne m'y attendais pas. Je savais. Je ne savais pas. Il y a une différence énorme entre imaginer quelque chose et l'entendre. Je serre les dents pour ne pas vaciller physiquement.— Et qu'est-ce que tu as répondu ?— Je n'ai pas encore répondu.— Pourquoi ?Elle re
EthanJe descends du train à la gare centrale de Milan avec pour seul bagage un sac de voyage en cuir usé et un cœur qui bat trop fort. Il pleut. Une pluie fine, tiède, italienne, qui ne ressemble en rien aux averses glaciales de Paris. Je lève les yeux vers la verrière monumentale de la Stazione Centrale, ces arches de fer noir et de verre qui semblent vouloir écraser les voyageurs sous leur majesté fasciste, et je me sens minuscule. Je suis Ethan Sterling. J'ai dirigé un empire. J'ai fait plier des conseils d'administration, des ministres, des rivaux. Et me voilà, à quarante ans passés, tremblant comme un adolescent à l'idée de sonner à la porte d'une femme.Je n'ai pas prévenu. Je ne sais même pas ce que je vais lui dire. J'ai répété mille discours dans le train, entre Chiasso et Milan, entre les Alpes et la plaine d
Il se lève. Il fait quelques pas dans la pièce. Il tourne le dos à la table couverte de lettres. Il regarde par la fenêtre les toits de Milan dans la nuit.— Je vais te dire une chose, Lydia. Et tu ne dois pas me remercier, parce que ce que je vais te dire ne me coûte pas ou plutôt, ça me coûte, mais c'est ma vérité et je te la dois.— Alexander.— Tais-toi. Écoute.Il se retourne. Ses yeux bleus sont mouillés maintenant.— Je pourrais te forcer à rester. Pas par la violence, non , jamais je ne ferai ça. Mais par le confort. Je pourrais t'installer dans une vie confortable, douce, prévisible. Tu serais bien. Tu serais heureuse à moitié. Tu m'aimerais tendrement toute ta vie. Et moi, je saurais toujours qu'il y avait, dans un coin de ton cœur, une pièce fermée dans laquelle je n'aurais jamais accès. Une pièce où il vivrait encore, lui. Ethan. Je ne veux pas de cette vie, Lydia. Ni pour toi, ni pour moi.— Qu'est-ce que tu me dis ?— Je te dis que tu dois y aller.— Où ?— À Paris. Aupr
Je sursaute. Je regarde l'heure. Il est vingt-et-une heures dix. Alexander. Je l'avais oublié.Je vais à l'interphone. Je décroche.— Alexander ?— Oui. Je peux monter ?— Attends.Silence.— Lydia, ça va ?— Oui. Non. Je... donne-moi une minute.Je pose l'interphone. Je regarde la table couverte de lettres ouvertes. Je regarde mon reflet dans le miroir de l'entrée , les yeux gonflés, les joues zébrées de larmes séchées, les cheveux en désordre.Je ne peux pas cacher.Je reprends l'interphone.— Monte, Alexander.Je lui ouvre. J'entends ses pas dans l'escalier , un pas lent, régulier, tranquille. Alexander ne se presse jamais. Alexander est un homme qui a le temps. Alexander est tout ce qu'Ethan n'est pas. Ou tout ce qu'Ethan n'était pas.Il apparaît sur le palier. Il porte un bouquet de pivoines blanches. Il tient une bouteille de vin. Il sourit , puis son sourire s'efface quand il voit mon visage.— Lydia. Qu'est-ce qui se passe ?— Entre.Il entre. Il pose les fleurs et le vin sur
Le silence du manoir m'écrase. Il est différent du silence de l'appartement familial. Là-bas, c'était un silence chargé de tensions, de reproches muets, de portes qu'on claque. Ici, c'est un silence ancien, accumulé depuis des siècles, couche après couche, comme la poussière sur les meubles. Un sil
Lydia Le petit salon est une pièce immense. Petit est une ironie. Il pourrait contenir tout l'appartement où j'ai grandi. Plafond à caissons peints de scènes mythologiques que je n'ai pas le temps de déchiffrer. Cheminée monumentale en marbre noir où crépite un feu qui ne réchauffe pas, qui éclair
Lydia Le notaire est parti. Ma mère est partie. Ethan parle à une autre femme le jour de son mariage.Je suis seule dans l'étude qui sent le cuir et la naphtaline.Je suis mariée.Je ne sais pas combien de temps je reste ainsi, immobile, à regarder le bois de la table. C'est la voix d'Ethan qui me
LydiaLa plume pèse trois tonnes entre mes doigts. Je fixe la ligne en bas de la page sans voir les mots qui la précèdent. Des clauses. Des conditions. Des renonciations. Ma vie réduite à un contrat de vingt-sept pages que personne ne m'a laissé lire.Le notaire toussote. Un petit bruit sec qui ric







