FAZER LOGINRavenL’escalier monte sous mes pieds, chaque marche un effort. Le poids du lac, de ses mots, de cette ligne tracée dans l’eau noire, m’écrase les épaules. Jade marche silencieusement à mes côtés. Le claquement sec de ses talons sur le marbre dit tout ce qu’elle ne formule pas.La porte de sa chambre se referme derrière nous. Le clic de la serrure est un réconfort minuscule.Je m’effondre sur le bord du lit, les mains tremblantes. Je les observe, ces mains qui voulaient l’étrangler tout à l’heure. Qui se sont contentées de se serrer en poings inutiles.— Il a craqué, dit Jade. Il a montré une faille. C’est ce que nous voulions, non ?Sa voix est professionnelle, analytique. Elle retire ses boucles d’oreilles, les pose sur la commode avec une précision chirurgicale.— Une faille ? Non. C’est une porte qu’il a ouverte. Une porte vers un jeu bien plus dangereux.— Explique-toi.Je lève les yeux vers elle. Elle me fixe, les bras croisés. La stratège qui évalue les dégâts.— Tout à l’heure
RavenLa franchise du mensonge est sidérante.— Vous ne vous cachez pas. Vous vous exposez. Vous jouez l’homme repentant.— Et vous, vous jouez la femme brisée. Mais vous ne l’êtes plus. Pas entièrement. Qui jouez-vous, ce soir, Raven ?Je tourne enfin la tête vers lui. Son profil est découpé par les lumières du tableau de bord. La cicatrice, la ligne ferme de sa mâchoire.— Je joue la survivante. Celle qui regarde son bourreau lui tendre un verre d’eau et se demande s’il y a du poison dedans.Il serre le volant. Ses doigts blanchissent sur le cuir.— Je ne suis pas ton bourreau.— Non ? Qui êtes-vous, alors ?Il hésite. La voiture ralentit, quitte la route pour une allée plus étroite, bordée de saules. Les reflets de l’eau apparaissent entre les troncs.— Je suis l’homme qui a fait un choix. Et qui se demande, chaque nuit, s’il aurait pu en faire un autre.Le lac s’étale soudain devant nous, immense et noir, constellé du reflet des étoiles. Silas se gare sur un terre-plein herbeux. I
JadeLa soupe est servie. Un consommé clair, léger. Rien d’écrasant. Tout est calculé. Je goûte, hoche la tête.— C’est très bon. Merci.— C’est un plaisir, répond Silas. De pouvoir partager un repas dans des conditions plus… humaines.Léo ne dit rien. Il observe Raven. Elle mange par petites cuillerées lentes, les yeux baissés sur son assiette. Elle est un iceberg au milieu de cette pièce tempérée.— Vous lisez beaucoup, Jade ? demande Silas, engageant la conversation.— Oui. C’est un refuge. Une façon de voyager.— Quel est le dernier livre qui vous a marquée ?Je parle. Je parle de littérature, de façon érudite mais accessible. Je joue la femme cultivée, intéressante, non menaçante. Je vois Silas qui m’écoute, vraiment. Il est bon, lui aussi. Il feint l’intérêt avec une sincérité troublante. Nous sommes deux duellistes qui croisent le fer avec des plumes.Pendant ce temps, le vrai duel se joue dans le silence entre Léo et Raven.Il se penche un peu vers elle.— Le jardin d’hiver… v
RavenJe regarde la porte se refermer sur eux. Le rectangle de lumière verte du jardin d’hiver se rétrécit, puis disparaît. L’air est chargé de l’odeur du thé refroidi et de la terre humide des plantes. Un silence épais retombe, mais il est différent. Il vibre maintenant. Il bourdonne de ce qu’ils viennent de dire.— Une sortie.La voix de Jade est un murmure pensif. Je tourne la tête vers elle. Elle n’est plus raide sur son fauteuil. Elle se tient au bord, les yeux brillants d’une intense concentration. Son livre est oublié sur ses genoux.— C’est une manœuvre, dis-je. Ma propre voix me surprend, un frottement de gravier au fond d’un puits.— Évidemment que c’est une manœuvre. La question est : laquelle ? Et quel est leur angle ?Elle se lève, commence à arpenter la petite pièce, ses doigts effleurant les feuilles des fougères. Elle est en ébullition. Je sens l’excitation stratégique émaner d’elle comme une chaleur.— Un dîner « normal ». Une promenade. Ils offrent une corde. Pour no
LéoLa décision s’est prise dans la nuit, dans l’espace silencieux entre nos deux délires. Elle a mûri comme un fruit vénéneux. Nous n’en avons pas reparlé ce matin. Un regard a suffi, une inclinaison de tête. Le piège doit changer de nature. Il doit se parer des atours de la liberté.Je me tiens devant le miroir de ma chambre. Je ne reconnais pas l’homme qui me fait face. Les traits sont les mêmes, la cicatrice, le poids du sang dans le regard. Mais quelque chose a bougé, une fissure qui laisse filtrer une lumière mauvaise. Je noue ma cravate, un geste mécanique. Ce soir, pas de costume-armure. Une chemise sombre, des manches relevées. Une apparence de désinvolture. De normalité. Le plus grand mensonge.Silas frappe à ma porte. Il est impeccable, comme toujours, mais il a choisi une veste de laine souple, une couleur qui adoucit son regard d’acier. Il joue aussi son rôle. L’homme de culture, l’homme de raison. Le protecteur. Nous sommes deux comédiens se préparant pour la même scène
LéoJe baisse la tête, regardant mes mains. Ces mains. Je les vois encore, serrant les épaules de Raven, enfonçant son corps dans l’eau froide et noire. Je ressens encore le choc de son coude dans mes côtes, la dernière tentative désespérée. Puis le relâchement. L’abandon. J’avais gagné. J’avais maté la rebelle. Et c’est à ce moment-là, alors qu’elle était inerte entre mes bras, que tout a basculé. Ce n’était pas de la victoire que j’avais ressenti. C’était de la perte. Une perte abyssale, comme si j’avais éteint la seule lumière dans un tunnel sans fin.— Je la veux vivante.Les mots sortent, crus, laids.— Je ne veux pas d’un fantôme. Je ne veux pas de cette chose muette qui regarde le mur. Je veux celle qui se bat. Je veux le feu qu’il y avait dans ses yeux sur la péniche. Je veux la rage. Je veux qu’elle me regarde et qu’elle me voit. Qu’elle me reconnaisse. Moi. Celui qui l’a mise à genoux. Celui qui peut le refaire. Et celui qui… qui peut l’en empêcher.Je lève les yeux vers Sil







