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La reine de Nocthra
La reine de Nocthra
作者: A. Nyxalea

Prologue

作者: A. Nyxalea
last update 公開日: 2026-08-06 22:39:58

La première chose que j’entends est l’eau : une goutte tombe quelque part dans l’obscurité, puis une autre, toujours au même rythme. Cette régularité cruelle finit par mesurer le temps mieux que n’importe quelle horloge. Je ne sais plus depuis combien d’heures je suis enfermée. Deux jours, peut-être trois. Ici, la lumière ne change jamais. Une torche brûle derrière les barreaux, assez loin pour ne rien réchauffer, juste assez près pour empêcher la nuit de m’offrir le sommeil. Je suis assise contre le mur, les genoux repliés contre moi. La pierre glacée traverse l’étoffe froissée de ma robe rouge. C’est encore celle que je portais au banquet, le soir où Morgana s’est effondrée devant toute la cour, une main crispée sur sa gorge et l’autre renversant sa coupe sur la nappe blanche. Ce soir-là, elle m’a regardée comme si elle mourait par ma faute. Ce soir-là également, on a trouvé dans mes appartements un flacon contenant le même poison.

Mes poignets brûlent sous les fers. À chacun de mes mouvements, le métal rouvre la peau déjà entamée. Il n’a rien de magique. Il n’en a pas besoin : je ne possède aucun pouvoir capable de briser ces bracelets. Ils sont seulement trop étroits. Ceux qui les ont choisis ne voulaient pas m’empêcher de fuir. Ils voulaient que je souffre assez pour comprendre ce que j’étais devenue à leurs yeux. Je ferme les yeux et revois la coupe tomber, le vin rouge se répandre comme du sang, Lyssandra crier le nom de sa mère et mon père se lever si brusquement que son trône en avait tremblé. Puis je revois les gardes se refermer autour de moi, pas autour de Morgana.

Une clé tourne dans la serrure. Je relève la tête. Le garde posté dans le couloir s’efface pour laisser passer une silhouette enveloppée d’ivoire. Morgana entre dans ma cellule en relevant légèrement le bas de sa robe afin qu’il ne touche pas le sol humide. Elle ne porte aucune trace de la femme agonisante du banquet. Son teint est pâle, certes, mais ses pas sont assurés et ses yeux parfaitement lucides.

Autour de son cou repose le collier de ma mère. Pendant quelques secondes, je ne vois plus que lui : une chaîne d’or fin, ornée d’un rubis sombre entouré de minuscules diamants. Mon père l’avait enfermé dans le coffre royal après la mort de ma mère. Il répétait que ce bijou me reviendrait le jour de mon couronnement. Morgana suit mon regard et effleure la pierre du bout des doigts.

— Il m’allait mieux que je ne le pensais.

Sa voix est calme. Elle n’a plus besoin de feindre la faiblesse devant moi. Je me redresse malgré la douleur qui traverse mes jambes.

— Enlève-le.

— Tu donnes encore des ordres ?

— Lorsqu’on me vole quelque chose, oui.

Un sourire étroit apparaît sur ses lèvres.

— Il ne t’appartient pas encore. Et il ne t’appartiendra jamais.

Elle s’approche. Le parfum de roses qu’elle porte depuis son arrivée à Eldoria recouvre à peine l’odeur de moisissure et de sang de la cellule.

— Regarde-toi, Vespera. Il aura suffi de quelques jours pour que plus personne ne voie une princesse en toi.

— Et il t’aura fallu des années pour réussir à en devenir une mauvaise imitation.

Son sourire disparaît. Elle s’accroupit devant moi sans se soucier cette fois de sa robe. Sa main se referme sur ma chaîne et tire brusquement. Les fers mordent mes poignets. Je refuse de lui offrir un cri, mais mon souffle se brise entre mes dents.

— Tu devrais apprendre à reconnaître le moment où tu as perdu.

— Tu devrais apprendre à gagner sans cacher un flacon dans la chambre de quelqu’un d’autre.

Ses yeux se durcissent. Ce n’est ni une preuve ni un aveu, seulement la lueur satisfaite qui me confirme ce que je sais déjà.

— Personne ne te croira.

— Mon père me connaît.

Les mots quittent ma bouche trop vite. Morgana les accueille avec un rire bas, sans joie.

— Ton père te connaissait. C’est différent.

Elle relâche ma chaîne et se relève.

— Il connaît désormais les lettres retrouvées dans ton bureau. Le sceau de Nocthra dissimulé parmi tes affaires. Le témoignage de la servante qui t’a vue verser le poison dans ma coupe.

— Une servante que je n’avais jamais vue avant ce soir-là.

— Cela ne l’empêche pas d’avoir une excellente mémoire.

— Combien l’as-tu payée ?

— Moins cher que tu ne l’imagines. La loyauté des gens est toujours décevante lorsqu’on en connaît le prix.

Je la fixe. Elle vient de s’approcher assez près de la vérité pour que je puisse la toucher, mais elle sait que ma parole ne pèsera rien face aux preuves qu’elle a semées.

— Pourquoi ?

— Parce que tu étais encore là.

Sa réponse tombe sans hésitation.

— Après toutes ces années, après chaque place que j’ai prise, chaque conseiller que j’ai écarté, chaque souvenir de ta mère que j’ai fait disparaître, tu étais encore là. L’héritière parfaite. La fille que ton père regardait en se rappelant la femme qu’il avait aimée avant moi.

Ses doigts se posent de nouveau sur le rubis.

— Tu ne m’as jamais laissé d’autre choix.

— Tu aurais pu essayer d’être digne de la couronne que tu portes déjà.

— Je préfère m’assurer que personne ne puisse me la reprendre.

Des pas résonnent dans le couloir. Deux gardes s’arrêtent devant la porte, accompagnés d’un officier qui servait déjà ma mère. Il ne croise pas mon regard lorsqu’il entre. Sa mâchoire est serrée si fort qu’un muscle tressaute sur sa joue.

— Il est temps, annonce Morgana.

— Pour mon procès ?

— Ne sois pas naïve. Ton procès a commencé au moment où j’ai porté la coupe à mes lèvres.

Elle se détourne, puis s’arrête au seuil.

— Ton père aurait pu te sauver. Il ne le fera pas. C’est peut-être la seule chose que tu devrais retenir aujourd’hui.

Elle disparaît dans le couloir. Le garde le plus jeune déverrouille la chaîne fixée au mur, mais laisse les fers autour de mes poignets. Lorsque j’essaie de me lever, mes jambes engourdies cèdent. L’autre garde m’attrape par le bras et me remet debout d’un geste brutal.

— Elle peut marcher, dit l’officier.

— Elle peut surtout apprendre à avancer quand on le lui ordonne.

L’homme me pousse entre les omoplates. Je trébuche, me rattrape au mur et sens la pierre arracher la peau de ma paume. L’officier fait un pas vers lui.

— Touchez-la encore et vous expliquerez vous-même au roi pourquoi sa fille arrive brisée devant toute la cour.

— Ce n’est plus sa fille pour longtemps.

L’officier tourne enfin les yeux vers moi. J’y lis de la honte, de la colère et une impuissance qui me fait plus mal que la chute.

— Pardonnez-moi, princesse, murmure-t-il.

Le titre résonne étrangement dans la prison. Je redresse les épaules.

— Conduisez-moi auprès du roi.

Le trajet jusqu’à la salle du trône se déroule comme un rêve fiévreux. Les couloirs que je connais depuis l’enfance semblent appartenir à un autre palais. Les serviteurs s’écartent. Certains baissent la tête. D’autres me regardent avec cette avidité honteuse réservée aux catastrophes qui frappent les puissants. Personne ne demande ce que l’on m’a fait. Personne ne prononce mon nom.

Les grandes portes s’ouvrent et la lumière me frappe avec une telle violence que je dois cligner des yeux. Puis viennent les visages, des dizaines, peut-être des centaines. La cour entière s’est réunie pour assister à ma chute. On me force à m’agenouiller au centre du marbre blanc. Le silence qui règne dans la salle n’a rien de solennel ; c’est celui que l’on réserve aux condamnés.

Mon père siège au sommet des marches, droit sur le trône d’Eldoria. Sa couronne capte la lumière des vitraux et dessine sur son visage des éclats trop purs pour un homme qui a laissé sa fille pourrir dans une cellule. Il ne me regarde pas.

Morgana a repris sa place à sa droite. Lyssandra se tient près d’elle, vêtue de bleu pâle. Elle ne joue pas la tristesse de sa mère ; son expression ne contient qu’une satisfaction froide. Le chancelier déroule un parchemin, mais je n’en saisis que des fragments : tentative d’empoisonnement de Sa Majesté la reine, conspiration contre la Couronne, correspondance avec une puissance ennemie, lettres retrouvées dans mes appartements, témoignage irréfutable, sceau de Nocthra. Je réponds, je ne sais même plus combien de fois. Ma voix est rauque, mais elle ne tremble pas. Je répète que le flacon n’était pas à moi, que les lettres ont été placées dans mon bureau, que le témoignage vient d’une inconnue et que des preuves aussi parfaites devraient inquiéter des hommes qui prétendent rendre la justice. Le chancelier évite mon regard. Morgana porte une main à son cœur.

Les conseillers murmurent. Mon père se tait.

Puis vient la seule phrase qui compte.

— Continuez, ordonne-t-il.

Quelque chose se fissure en moi. Pendant trois jours, je me suis accrochée à l’idée qu’au fond, il ne pouvait pas me croire coupable. Mon père connaît ma façon de parler, mes silences, mes colères. Il devrait savoir que je n’aurais jamais empoisonné Morgana au milieu d’une salle pleine de témoins, avec un poison assez grossier pour être retrouvé dans ma chambre le soir même. Pourtant, son ordre m’arrache cette dernière certitude. Peut-être croit-il réellement les preuves. Peut-être choisit-il seulement la version qui exige le moins de courage. Je ne sais plus ce qu’il pense. Je sais qu’il décide de poursuivre.

Le chancelier reprend d’une voix plus basse.

— Considérant la gravité des faits et afin d’éviter une rupture de l’accord conclu entre Eldoria et Nocthra, la Couronne vous retire vos titres, vos droits de succession et votre appartenance à la Maison Valerius.

Le monde se resserre autour de moi. Quelques mots : voilà tout ce qu’il faut pour m’arracher mon nom.

— En vertu de la clause d’arbitrage du pacte de frontière, lorsqu’un membre du sang royal est accusé d’avoir agi pour l’un des royaumes signataires, la Couronne mise en cause peut en réclamer la garde afin d’examiner les preuves. Le roi Kaelor Noctis a exercé ce droit. La prisonnière sera remise à son émissaire avant le coucher du soleil.

Cette fois, un souffle horrifié traverse la cour. Nocthra est le royaume noir, celui que tous ici appellent les Enfers. Depuis l’enfance, on nous apprend à craindre ce qui vit au-delà des montagnes de Cendre. On raconte que les diables se nourrissent du désespoir des hommes, que leurs dragons dorment sous les cités et que leur roi n’a pas d’âme. Les mères menacent les enfants désobéissants de les livrer à Nocthra. Mon père vient de le faire.

— Pourquoi ?

Ma question fend le murmure de la cour. Le chancelier s’interrompt. Je ne le regarde pas. Je ne regarde que mon père.

— Pourquoi Nocthra ?

Morgana prend une inspiration.

— Le pacte donne à Nocthra le droit de réclamer celle qui aurait agi pour son roi. Refuser maintenant reviendrait à reconnaître que nous ne cherchons pas la vérité  et offrirait à Kaelor un motif de rompre la paix.

— Je ne vous ai pas posé la question.

Deux gardes resserrent leur prise sur mes bras. Je ne baisse pas les yeux.

— Je parle au roi.

Enfin, mon père se lève. Le mouvement suffit à faire taire la salle. Il descend quelques marches, lentement, comme si chacune d’elles augmentait la distance entre nous.

— Eldoria se trouve au bord d’une guerre qu’elle ne peut pas se permettre, dit-il. Les messages découverts dans tes appartements impliquent directement Kaelor. Il a invoqué la clause d’arbitrage. Si je refuse de te remettre à son émissaire, le pacte est rompu.

— Et tu lui donnes ta fille ?

Une douleur traverse son visage.

— Je remets une prisonnière accusée de haute trahison conformément aux lois du royaume.

Je le fixe longtemps. Morgana avait raison sur un point. Les mots suffisent à tout transformer. Il suffit de dire prisonnière pour ne plus entendre fille. De dire réparation pour ne pas prononcer sacrifice.

— Tu me crois coupable ?

Son silence dure une seconde de trop.

— Les preuves…

— Je ne te parle pas des preuves. Je te demande si toi, tu me crois coupable.

Il serre la mâchoire. Son regard glisse vers Morgana, puis vers les conseillers, vers tous ceux dont il redoute davantage le jugement que le mien. Il ne répond pas.

Et cette absence de réponse m’anéantit bien davantage qu’un mensonge.

Le chancelier roule le décret.

— La sentence est prononcée.

Les gardes me relèvent. Mes jambes vacillent, mais je retrouve seule mon équilibre. On m’entraîne vers les portes.

— Vespera.

Je m’arrête malgré moi. Mon père a descendu les dernières marches. Sans la hauteur du trône, il paraît soudain plus vieux.

— Je suis désolé.

J’attends la suite, mais elle ne vient pas. Ni « je te crois », ni « pardonne-moi ». Seulement trois mots assez faibles pour accompagner une condamnée jusqu’aux portes.

— Tu le seras davantage, dis-je.

Puis je tourne le dos au roi d’Eldoria.

La lumière du jour m’aveugle lorsque les portes du palais s’ouvrent. La place est noire de monde. Des soldats forment une haie jusqu’aux grilles extérieures. Derrière eux, les habitants se pressent par centaines. Certains lèvent les poings. D’autres font le signe de protection contre le mal.

— Traîtresse !

Une pierre heurte mon épaule. La seconde frappe le sol près de mes pieds. Un garde d’Eldoria me pousse pour m’obliger à avancer. Mes chaînes me déséquilibrent et je tombe sur un genou. La foule rit. Une douleur vive remonte le long de ma jambe. Je me relève avant que l’homme puisse me saisir. Le ciel est d’un bleu insolent, les façades de marbre étincellent et les fontaines chantent comme lors des jours de fête. Jamais mon royaume ne m’a paru aussi beau, ni inspiré autant de haine.

Au-delà des grilles, six cavaliers attendent. Leurs montures sont immenses, entièrement noires, avec des yeux aux reflets cuivrés. Les cavaliers portent des armures sombres traversées de fines lignes rouges. Aucun cor, aucune queue, aucun visage monstrueux : ils ressemblent presque à des hommes.

Celui qui se tient au centre met pied à terre. Il est grand, les cheveux argentés attachés à la nuque, une cicatrice courant de sa tempe à sa mâchoire. Ses yeux rouge sombre se posent sur mes chaînes, puis sur la marque laissée par la pierre contre mon épaule, et son expression se ferme.

— Vous l’avez entravée ainsi ?

— Mes ordres étaient de livrer une prisonnière dangereuse.

— Je vois surtout des fers assez étroits pour lui ouvrir les poignets.

— Elle a tenté d’empoisonner la reine.

— Et vous pensez qu’une paire de bracelets l’empêchera de recommencer ?

Le ton est calme, mais quelque chose dans sa voix fait reculer le capitaine d’un pas. L’homme de Nocthra se tourne vers moi.

— Princesse Vespera.

— Ce titre m’a été retiré.

— À Nocthra, votre père ne décide pas de la manière dont nous devons vous nommer.

Je ne sais pas si cette phrase doit me rassurer ou m’effrayer davantage. Il tend la main vers le capitaine.

— La clé.

— Les chaînes doivent rester jusqu’à la frontière.

Le vent fait claquer la longue cape noire dans son dos.

— Le roi Kaelor a demandé qu’on lui remette une prisonnière. Pas une femme mutilée par des hommes qui confondent prudence et cruauté.

Le capitaine finit par décrocher la clé de sa ceinture. Lorsque le cadenas de la longue chaîne cède, un souffle m’échappe. Soren détache le lien qui maintient mes mains contre ma taille, mais laisse les deux anneaux serrés autour de mes poignets. Je retrouve assez de liberté pour monter à cheval, pas assez pour oublier que l’on me livre toujours comme une prisonnière. L’émissaire remarque ma peau à vif, mais ne m’offre ni compassion ni parole inutile. Il retire seulement sa cape et me la tend.

— Je n’ai pas froid.

— Ce n’est pas pour le froid.

Je baisse les yeux vers ma robe déchirée, couverte de poussière et de sang séché. La foule me dévore du regard. Je prends la cape. Elle est lourde, chaude, imprégnée d’une odeur de fumée et de bois sombre. Lorsque je la referme autour de moi, les cris semblent s’éloigner.

— Comment vous appelez-vous ?

— Soren.

— Êtes-vous le bourreau de Kaelor ?

— Certains jours.

Je relève les yeux vers lui. Cette fois, il sourit franchement.

— Aujourd’hui, je suis seulement son émissaire.

— Quelle chance.

Il m’indique un cheval sans cavalier.

— Pouvez-vous monter ?

— J’ai appris avant de savoir lire.

— Bien. Le roi déteste attendre.

Je pose une main sur la selle, puis me retourne. Les portes du palais sont encore ouvertes. Mon père se tient sous l’arche. Morgana est à ses côtés, le collier de ma mère brillant à son cou, tandis que Lyssandra s’est placée légèrement en avant. À eux trois, ils composent une famille parfaite encadrée de marbre blanc. Je cherche une dernière fois dans le regard de mon père un ordre, un signe, n’importe quoi capable d’arrêter cette folie.

Il ne bouge pas. Alors quelque chose en moi se referme.

Je monte en selle. Les cavaliers de Nocthra se déploient autour de moi sans me toucher, formant une garde plus qu’une escorte. Lorsque les grilles s’ouvrent, la foule recommence à crier.

— Traîtresse !

— Qu’ils la dévorent !

— Maudite !

Je ne me retourne pas.

La route descend vers les faubourgs, puis se perd au nord, là où les montagnes de Cendre découpent l’horizon. Tout au bout m’attendent un royaume que l’on m’a appris à craindre et un roi dont les histoires ne laissent aucune place à la pitié. Pour la première fois depuis ma condamnation, la peur me submerge réellement. Ce n’est pas une peur noble ou silencieuse, mais une terreur brutale, animale, qui me donne envie de sauter de cheval et de courir jusqu’à l’épuisement. J’ignore ce que Kaelor fera de moi. Un exemple ? Une monnaie d’échange ? Peut-être ne survivrai-je pas à la nuit.

L’émissaire ralentit pour venir à ma hauteur.

— Vous regardez les montagnes comme si elles allaient vous avaler.

— On raconte qu’elles le font.

— Les humains racontent beaucoup de choses.

— Les diables aussi, j’imagine.

— Nous avons moins besoin d’inventer. Votre royaume se charge de nous fournir de bonnes histoires.

— Est-ce censé me rassurer ?

— Non.

— Pourquoi Kaelor m’a-t-il réclamée ?

Soren garde les yeux fixés sur la route.

— Les lettres retrouvées chez vous étaient censées provoquer une guerre. Elles étaient trop propres. Trop commodes.

— Vous êtes en train de me dire qu’il ne les croit pas authentiques ?

— Je vous dis que mon roi n’aime pas que l’on décide à sa place qui sont ses ennemis.

— Alors il me sauve ?

— Je n’irais pas jusque-là.

Sa franchise m’arrache presque un rire, mais je le ravale. Nous quittons les dernières maisons de la capitale et les cris disparaissent derrière nous, remplacés par le martèlement régulier des sabots. Je regarde une dernière fois les tours blanches d’Eldoria se dresser dans la lumière. J’y suis née. J’y ai enterré ma mère et passé ma vie à croire que ce royaume était le cœur du monde, le rempart de la civilisation contre les ténèbres.

On m’a appris que les monstres avaient des crocs, des cornes, des ailes et parfois un trône d’obsidienne. Je sais désormais qu’ils peuvent aussi porter une couronne d’or et vous appeler leur fille.

Cette pensée m’accompagne tandis que nous chevauchons jusqu’à ce qu’Eldoria ne soit plus qu’une pâleur à l’horizon. Soren n’essaie pas de me faire parler. Ses hommes non plus. Ils m’entourent sans me surveiller ouvertement, me tendent de l’eau lorsque nous nous arrêtons et détournent les yeux quand je nettoie le sang séché sur mes poignets. Leur silence devrait m’apaiser. Il ne fait qu’entretenir les questions que je n’ose pas poser.

Le voyage dure quatre jours. Quatre jours de forêts qui s’assombrissent, de routes désertées à notre approche et de nuits passées sous une toile noire, près d’un feu qui ne semble jamais produire assez de lumière. Personne ne me frappe. Personne ne m’insulte. Cette absence de cruauté me trouble davantage que je ne veux l’admettre, parce qu’elle ne ressemble en rien aux histoires dont on a nourri mon enfance.

À l’aube du cinquième jour, les montagnes de Cendre se dressent enfin devant nous. La route s’enfonce entre deux parois noires, si hautes qu’elles dévorent une partie du ciel. Je m’attends à sentir la chaleur des Enfers, à respirer du soufre, à entendre les hurlements des âmes condamnées. Je ne trouve que le vent, le grondement lointain d’une rivière et le bruit des sabots sur la pierre.

— Déçue ? demande Soren sans se retourner.

— J’attends encore les flammes.

— Elles sont plus bas.

Je ne sais pas s’il plaisante. Son profil ne m’aide pas à le déterminer.

Lorsque nous franchissons le col, Nocthra apparaît. La cité s’étend au fond d’une vallée immense, bâtie dans une roche sombre parcourue de veines rouges. Des ponts relient les tours entre elles au-dessus d’un fleuve qui reflète le ciel comme une lame. Rien n’est blanc, rien n’est doré, et pourtant la ville ne ressemble ni à une tombe ni à une gueule ouverte. Elle est sévère, gigantesque, presque belle, d’une beauté qui ne demande à personne la permission d’exister.

Je resserre la cape de Soren autour de mes épaules.

— C’est donc cela, les Enfers ?

— C’est chez nous.

Sa réponse est simple, mais elle me rappelle que je viens de perdre le seul endroit que j’appelais chez moi.

Les portes de la cité s’ouvrent avant notre arrivée. Je cherche les foules avides, les insultes, les pierres. Les habitants s’écartent seulement pour laisser passer l’escorte. Certains observent ma robe abîmée ; d’autres mes poignets bandés. Je surprends de la curiosité, parfois de la méfiance, jamais cette haine bruyante qui m’a chassée d’Eldoria.

Le palais domine la ville depuis un promontoire de basalte. À mesure que nous gravissons la voie qui y mène, la fatigue alourdit chacun de mes gestes. Je n’ai presque pas dormi. Mes doigts sont engourdis autour des rênes et chaque mouvement du cheval réveille la douleur dans mon genou. Pourtant, lorsque les grilles du palais apparaissent, je redresse le dos : je refuse que le roi des Enfers me voie courbée.

Nous pénétrons dans une vaste cour bordée d’arcades. Des soldats nous attendent, immobiles dans leurs armures noires. Au centre, un homme parle à voix basse avec l’un de ses officiers. Il ne porte pas de couronne, seulement un long manteau sombre brodé de rouge, rejeté derrière ses épaules, et une épée à la garde noire. Je le reconnais avant même que Soren descende de cheval : Kaelor.

Il est plus grand que je ne l’imaginais, les cheveux noirs traversés d’une mèche blanche, le visage dur et trop humain pour le monstre que l’on m’a décrit. Quelque chose de sombre se love sur son épaule ; un serpent noir relève la tête dans ma direction. Autour de nous, tous les hommes se taisent sans qu’aucun ordre soit donné.

Le regard de Kaelor glisse d’abord sur la cape de Soren, puis sur le bas déchiré de ma robe. Il s’arrête sur les bandes qui entourent mes poignets. Sa mâchoire se contracte. Enfin, il lève les yeux vers moi et son regard rencontre le mien.

Et je comprends que les récits avaient menti. Pas parce que le roi des Enfers paraît moins dangereux qu’on ne le prétendait, mais parce qu’aucun d’eux ne disait ce que l’on ressent lorsque le danger vous regarde en retour.

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