Se connecterChapitre 90
Clara
Une lettre glissée entre les pages.
Je l'avais vue tout à l'heure, sans y prêter attention. Un papier plus épais, plié en quatre, glissé entre deux pages du journal, vers la fin. Je l'avais laissée de côté, absorbée par les mots de Leïla.
Maintenant, elle glisse sur mes genoux, tombe sur le marbre.
J
Chapitre 102ClaraPour la première fois, Rahim pleure devant quelqu'un.Les larmes coulent sur ses joues. Je les vois. Des perles brillantes, transparentes, qui roulent lentement, traçant des sillons sur sa peau, sur ses pommettes, sur sa mâchoire crispée. Elles glissent le long de son menton, tombent sur le marbre, éclatent en gouttelettes minuscules.Il n'a jamais pleuré devant personne. Il me l'a dit. Il ne pleure jamais. Il a appris à retenir ses larmes, à les étouffer, à les enterrer vivantes, comme on enterre les morts qu'on n'a pas le droit de pleurer. Sa mère. Sa femme. Ses illusions.Mais ce soir, les murs se sont effondrés. L'armure s'est brisée. La glace a fondu.Il est à genoux. Ses épaules sont voûtées. Sa tête
Chapitre 101RahimJe lis.Mes doigts tremblent sur les pages jaunies, sur le papier si fragile qu'il menace de se réduire en poussière à chaque frottement. Les jointures sont blanches, les veines saillantes, les phalanges tremblantes comme des feuilles mortes agitées par un vent d'automne. Mes yeux parcourent les lignes, l'encre violette qui danse sous ma vision troublée, les lettres fines et nerveuses qui s'étirent, se contractent, se penchent à droite, se penchent à gauche, au gré des humeurs de celle qui les a tracées.« Je suis prisonnière. Prisonnière des murs. Prisonnière du protocole. Prisonnière de Rahim. »Les mots s'enfoncent en moi comme des lames. Chaque syllabe est une entaille, chaque phrase est une blessure qui saigne. Mes yeux glissent sur la page suivante, puis sur la suivante, puis sur la suivante encore, avides, dévorants, comme un homme perdu dans le désert boit l'eau d'une oasis empoisonnée.« Il croit que je l'aime. Il ne voit rien. Il ne veut rien voir. »Mon s
Chapitre 100ClaraJe ne peux pas m'enfuir.Je ne peux pas le laisser croire cela. Le laisser croire que je l'ai trahi. Le laisser croire que je suis comme Leïla. Une intrigante. Une comédienne. Une menteuse. Une manipulatrice qui fouille dans les secrets des morts pour détruire les vivants.Mes pas s'arrêtent.Mes jambes se figent. Les muscles de mes cuisses se contractent, se bloquent. Mes mollets se tendent. Mes pieds s'immobilisent sur le marbre froid.Mon cœur, qui battait trop vite, trop fort, comme un tambour affolé, se calme. Une respiration. Puis une autre. L'air entre dans mes poumons, gonfle ma poitrine, s'échappe, lentement, régulièrement. L'air du couloir est froid, sec, chargé de poussière et de silence. Il sent la pierre, la cire des bougies, l'encens des chapelles lointai
Chapitre 99Rahim— Tu n'es qu'une intrigante, comme elle !Les mots sont des poignards.Je les vois s'enfoncer dans sa chair. Ils traversent la peau, si fine à la gorge, presque transparente, laissant voir les veines bleutées courir sous la surface. Ils traversent les muscles, les cordes vocales qui vibrent encore, les tendons qui se tendent. Ils traversent les os, les vertèbres, le sternum, les côtes. Ils atteignent son cœur. Ils le transpercent. La lame invisible, froide, acérée, s'enfonce profondément, tourne, déchire.Elle recule.Son dos est plaqué contre la porte. Je l'entends. Le bois craque sous la pression. Les planches de cèdre se tordent, gémissent, les fibres se déchirent. La poignée de cuivre s'enfonce plus profond dans sa chair, laisse un cercl
Chapitre 98RahimJe la confronte.Elle vient de rentrer. J'ai entendu ses pas dans le couloir, lents d'abord, traînants, comme si elle hésitait à revenir, comme si elle voulait prolonger l'instant avant de franchir le seuil. Puis plus rapides, comme si elle avait hâte de retrouver la chaleur de ses appartements, la douceur de son lit, l'intimité de ses murs. Ses babouches glissaient sur le marbre, frottant à peine, un bruit feutré, presque silencieux. La semelle de cuir usé effleurait les dalles polies, laissant à peine une trace, un frôlement à peine audible.Ses joues sont encore rouges du vent du soir. Le froid du désert, même au printemps, même au crépuscule, pique la peau, la colore d'un rose vif qui contraste avec la pâleur habituelle de son visage. Des petites veines éclatée
Chapitre 97RahimJe découvre le journal.Je ne l'ai pas cherché. Je ne l'ai pas voulu. Il est tombé devant moi, comme une évidence, comme une fatalité, comme un verdict que je n'avais pas demandé mais qui m'était destiné depuis le début.Ce soir-là, Clara est sortie. Elle est allée voir Yasmina, la guérisseuse. Ses pas se sont éloignés dans le couloir, ses babouches glissant sur le marbre, frottant à peine, un bruit feutré, presque silencieux. Le bruit s'est éteint peu à peu, avalé par le silence du palais, par l'épaisseur des murs, par la distance.Je suis resté dans ses appartements.Je ne sais pas pourquoi. Une intuition. Une ombre. Un doute. Une voix intérieure qui murmurait, insistante, que quelque cho
Chapitre 1ClaraLa chaleur du désert m'enveloppe comme un manteau de soie brûlante dès que je pose le pied hors de la voiture climatisée. Le trajet depuis l'aéroport m'a semblé interminable, chaque kilomètre m'éloignant un peu plus de tout ce que je connais pour m'enfoncer dans un monde qui semble
Chapitre 4ClaraJe ne dors pas cette nuit-là. Pas une seconde. Pas un instant.Allongée dans mon lit à baldaquin, les yeux grands ouverts dans l'obscurité, je repasse en boucle les événements de la journée. Sa voix. Ses mots. Ses règles absurdes. Et ce regard, ce regard qui m'a transpercée comme un
Chapitre 3ClaraSes yeux rencontrent les miens.Et le monde s'arrête.Je n'ai jamais rien vu de pareil. Ces yeux ne sont pas simplement sombres, ils sont noirs. D'un noir si profond, si absolu, qu'ils semblent absorber la lumière autour d'eux comme des puits sans fond creusés dans son visage. Mais
Chapitre 2ClaraJe passe l'heure suivante à me préparer avec un soin méticuleux. J'ai choisi une robe sobre mais élégante, bleu marine, qui souligne ma silhouette sans être provocante. Mes cheveux sont relevés en un chignon strict qui dégage mon visage. Un maquillage léger, des bijoux discrets. Je







