ログインChapitre 8
Ysmera
La nuit est tombée sur Florence depuis longtemps quand je quitte enfin le bureau de Domenico, les yeux brûlants de fatigue et l'esprit alourdi par les révélations de la journée, et c'est au moment où je traverse le hall pour rejoindre ma chambre que le monde explose dans un fracas de verre brisé et de métal tordu, un bruit assourdissant qui déchire le silence et me jette au sol avant même que j'aie compris ce qui se passait, les éclats de la fenêtre du salon qui volent autour de moi comme une pluie de couteaux, la détonation qui résonne encore dans mes oreilles, et le goût du sang dans ma bouche, le mien ou celui de quelqu'un d'autre, je ne sais pas, je ne sais plus rien, je rampe sur le marbre en essayant de me mettre à l'abri pendant que les cris des domestiques retentissent dans le manoir et que les pas précipités des gardes du corps martèlent les escaliers.
— Madame Kaelis ! hurle Cesare en se précipitant vers moi, son visage ridé déformé par la panique. Madame Kaelis, vous êtes blessée !
Il m'aide à me relever, et c'est seulement quand je porte la main à mon front que je sens le sang chaud et poisseux qui coule le long de ma tempe, un éclat de verre qui m'a entaillé la peau à quelques centimètres de l'œil, une cicatrice qui aurait pu être une tombe si la balle avait été mieux ajustée ou si je m'étais trouvée un pas plus à gauche. La fenêtre du salon est pulvérisée, les rideaux de velours déchiquetés par le projectile qui est allé se ficher dans le mur derrière moi, et sur le marbre les éclats de verre scintillent comme des diamants sous la lumière des lustres.
Quelqu'un a tiré sur moi. Quelqu'un a essayé de me tuer dans ma propre maison.
Mes gardes du corps ratissent le jardin mais ils ne trouveront personne, je le sais déjà, le tireur s'est enfui dans la nuit aussitôt après avoir pressé la détente, et pendant que Cesare nettoie ma blessure avec des gestes tremblants et que la douleur pulse dans ma tempe comme un second cœur, je comprends une chose que j'aurais dû comprendre bien plus tôt. Je ne peux compter sur personne. Ni sur les gardes que j'ai engagés et qui n'ont pas su empêcher un assassin de s'approcher assez près pour tirer. Ni sur les chefs mafieux qui sourient devant moi et complotent dans mon dos. Ni sur les domestiques qui me servent avec loyauté mais ne peuvent pas me protéger.
Personne. Personne ne me sauvera si je ne me sauve pas moi-même.
Les heures qui suivent sont un tourbillon de rapports de sécurité, de questions posées par les hommes que j'ai chargés de l'enquête, de visages décomposés et de regards qui se détournent. Au petit matin, la nouvelle s'est répandue dans tout Florence, et c'est presque pire que la tentative d'assassinat elle-même, les sourires en coin que j'imagine sur les lèvres de Don Matteo et de ses complices, les rires étouffés dans les salons feutrés où les hommes se félicitent d'avoir eu raison de penser qu'une femme ne survivrait pas une semaine dans ce monde de prédateurs. Une semaine s'est écoulée, presque deux, et voilà que la mort est venue frapper à ma porte, et si elle a manqué son coup cette fois, elle reviendra, elle reviendra toujours, jusqu'à ce que je tombe ou jusqu'à ce que je sois assez forte pour l'arrêter.
Assise dans ma chambre, devant le miroir qui me renvoie l'image d'une femme au visage pâle barré d'un bandage rouge, je prends une décision qui va changer le cours de mon existence. Domenico m'a préparée à régner sans que je le sache, il m'a donné les armes sans me dire qu'il m'armait, il a fait de moi son héritière en secret, et aujourd'hui, pour la première fois depuis sa mort, je comprends vraiment ce que cela signifie. Je ne suis pas une victime. Je ne suis pas une proie. Je suis la Marraine, l'héritière de Domenico Kaelis, la femme qu'il a choisie entre toutes pour diriger son empire, et il est temps que mes ennemis apprennent ce que cela signifie. Il est temps qu'ils apprennent ce qui arrive à ceux qui s'en prennent à la veuve du Parrain.
Chapitre 44VaeronLe banquet se poursuivit dans une atmosphère de plus en plus irrespirable, une atmosphère que je percevais avec une acuité décuplée par la colère qui grondait en moi comme un orage prêt à éclater, et chaque regard que ces hommes posaient sur Ysmera, chaque sourire entendu qu'ils échangeaient entre eux, chaque murmure étouffé derrière les serviettes de lin blanc, tout cela m'atteignait comme autant de coups de fouet qui lacéraient ma patience déjà mise à rude épreuve. Je les observais sans en avoir l'air, adossé à ma chaise, les mains posées sur la table dans une pose faussement décontractée, et je voyais dans leurs yeux cette lueur de mépris et de convoitise mêlés qui me donnait envie de renverser la table et de les jeter tous dehors à cou
Chapitre 43YsmeraLe banquet devait avoir lieu dans la grande salle de réception de la villa Matteo, une salle immense aux plafonds voûtés ornés de fresques représentant des scènes de chasse et de guerre, et ce choix de Don Matteo n'était pas innocent, il était une mise en scène destinée à me rappeler que je n'étais qu'une invitée dans un monde qui ne m'avait jamais vraiment acceptée, une étrangère tolérée par charité, une veuve que l'on supportait tant qu'elle ne dérangeait pas trop. Les invitations avaient été envoyées sans me consulter, les plans de table avaient été établis sans mon accord, et quand j'entrai dans la salle au bras de Vaeron, vêtue d'une robe de soie noire qui tombait sur mes chevilles et dont le décolleté vertigineux &eacut
Chapitre 42VaeronLe poids de la culpabilité est une chose étrange et insidieuse, une présence invisible qui s'accroche à l'âme comme une ombre que l'on ne peut jamais fuir, et plus j'observais Ysmera, plus je la voyais se déplacer dans les pièces de la villa avec cette grâce grave qui la caractérisait, plus je comprenais que cette culpabilité la rongeait de l'intérieur, qu'elle la poursuivait depuis des années, depuis l'enfance peut-être, depuis ces nuits de Naples où elle dormait sous les porches des églises en se demandant ce qu'elle avait fait pour mériter tant de souffrance. Elle portait son passé comme un cilice invisible, et chaque sourire qu'elle affichait devant les chefs de famille, chaque décision qu'elle prenait avec une autorité glaciale, chaque démonstration de force qu'elle offrait au monde
Chapitre 41YsmeraLe baiser de l'aube avait ouvert en moi une brèche par laquelle s'engouffrait une lumière que je n'avais pas vue depuis des années, une lumière douce et tiède qui réchauffait les régions les plus froides de mon âme, et pour la première fois depuis la mort de Domenico, depuis les funérailles sous la pluie de novembre, depuis les nuits sans sommeil passées à pleurer dans une chambre vide, je me sentais moins seule, je me sentais accompagnée d'une présence qui ne demandait rien, qui n'exigeait rien, qui se contentait d'être là, silencieuse et fidèle, comme un phare dans la tempête qui guide le navire vers le port sans jamais réclamer de récompense. Mais cette sensation elle-même m'effrayait, elle me terrifiait plus que toutes les menaces de mort que j'avais reçues, parce que j'a
Chapitre 40VaeronL'aube me trouva éveillé, assis dans le fauteuil près de la fenêtre de ma chambre, les yeux fixés sur le paysage toscan qui émergeait lentement de la nuit comme une gravure ancienne, les collines enneigées qui se teintaient de rose et d'or sous les premiers rayons du soleil, les cyprès noirs qui se dressaient comme des sentinelles immobiles, et je compris, avec une clarté qui me glaça le sang, que plus rien ne serait comme avant, que la nuit passée dans les bras d'Ysmera avait aboli les dernières frontières qui nous séparaient, que cette femme qui m'avait été destinée comme une ennemie était devenue la seule personne au monde capable de comprendre mes ténèbres, de les regarder sans reculer, de les accepter sans les juger.Elle n'était plus mon ennemie. Elle n
Chapitre 39YsmeraLa dispute avait éclaté dans le bureau de la villa, au sujet d'une alliance que je voulais nouer avec les familles du Sud et que Vaeron jugeait trop dangereuse, trop précipitée, trop exposée aux trahisons, et nos voix avaient monté dans la pièce close comme deux orages qui se heurtent, nos mots s'étaient entrechoqués comme des lames, nos regards s'étaient affrontés avec une violence qui n'avait rien de feinte, et quand il avait claqué la porte en sortant, j'étais restée seule au milieu des dossiers éparpillés sur le bureau, le cœur battant à tout rompre, les mains tremblantes de colère et de chagrin mêlés, incapable de retenir les larmes qui coulaient sur mes joues sans que je puisse les arrêter.La nuit était tombée depuis longtemps quand







