LOGINChapitre 9
Vaeron
Les rues de Florence n'ont pas changé en huit ans, les mêmes pavés usés par les siècles qui luisent sous la lumière dorée de ce matin d'automne, les mêmes façades ocre et les mêmes volets verts qui se découpent sur le ciel toscan d'un bleu presque irréel, les mêmes cloches de la cathédrale qui sonnent les heures avec une indifférence majestueuse comme si le temps lui-même s'était arrêté pour attendre mon retour, et pourtant tout est différent parce que je ne suis plus l'héritier que tout le monde appelait « le prince de l'ombre » avec ce mélange de respect et de crainte qui faisait se retourner les passants sur mon passage, mais un fantôme qui revient d'entre les morts, un spectre vêtu de noir dont le nom est murmuré avec terreur par ceux qui le croyaient oublié, un revenant qui a passé huit années à errer dans les ténèbres en attendant l'heure de la vengeance.
La limousine noire qui me conduit à travers les rues étroites du centre historique ralentit devant chaque carrefour comme si la ville elle-même retenait son souffle, et derrière les vitres teintées j'observe les visages des Florentins qui vaquent à leurs occupations matinales, les commerçants qui ouvrent leurs boutiques, les vieilles femmes qui secouent leurs tapis aux fenêtres, les enfants qui courent vers l'école avec leurs cartables trop lourds, et je me demande combien d'entre eux se souviennent de moi, combien d'entre eux ont entendu les histoires que l'on racontait sur le fils prodigue de la mafia italienne, le jeune homme aux yeux gris qui était destiné à régner avant que la trahison ne le précipite dans l'abîme.
La villa que j'ai louée sous un faux nom se trouve sur les hauteurs de Fiesole, une bâtisse discrète entourée de cyprès centenaires d'où l'on aperçoit le dôme de Brunelleschi et le campanile de Giotto qui se dressent au-dessus de la mer de toits rouges, et c'est là que j'ai passé les derniers jours à me préparer, à rassembler mes alliés, à tisser la toile qui allait me permettre de reprendre ce qui m'appartient. Ce matin, pourtant, je ne me dirige pas vers une planque secrète ou vers une réunion clandestine avec des informateurs, je me dirige vers le manoir Kaelis, vers le cœur de l'empire que Domenico m'a volé, vers la femme qui ose porter mon héritage comme s'il était le sien.
— Monsieur Sorel, murmure mon chauffeur en se garant devant le portail, nous sommes arrivés.
Je ne réponds pas tout de suite, je prends le temps d'observer les grilles en fer forgé qui se dressent devant moi, ces mêmes grilles que j'ai franchies pour la première fois à l'âge de seize ans quand Domenico m'avait pris sous son aile en me promettant de faire de moi son successeur, ces mêmes grilles que j'ai franchies pour la dernière fois il y a huit ans, la veille de l'explosion qui devait me tuer, quand j'étais encore jeune et confiant et aveugle à la trahison qui se tramait dans l'ombre. Les grilles n'ont pas changé, mais l'homme qui les franchit aujourd'hui n'a plus rien à voir avec l'adolescent naïf qui croyait aux promesses d'un père de substitution.
Je descends de voiture sans hâte, mes chaussures de cuir noir se posant sur le gravier avec un crissement qui résonne dans le silence soudain du parc, et le garde qui s'approche pour contrôler mon identité s'arrête à quelques pas, son visage se décomposant lentement comme une fresque qui s'effrite, sa main qui se fige sur l'étui de son arme sans oser la dégainer, ses yeux qui s'écarquillent avec une expression d'horreur et d'incrédulité qui me fait sourire malgré moi.
— Ouvrez, dis-je simplement, et ma voix est calme, presque douce, mais elle porte en elle toute l'autorité de celui qui n'a pas besoin d'élever le ton pour être obéi.
Les grilles s'ouvrent dans un grincement de métal qui semble protester contre mon retour, et je remonte l'allée bordée de cyprès à pied, lentement, savourant chaque pas comme on savoure une victoire longtemps attendue. Les jardiniers qui taillaient les rosiers cessent leur travail en me voyant passer, leurs outils suspendus dans l'air comme des offrandes immobiles, leurs visages déformés par une stupeur qui confine à l'effroi, et je sens leur regard qui me suit tandis que je m'avance vers la façade majestueuse du manoir, cette masse de pierre ocre et de lierre grimpant qui se dresse devant moi comme un défi.
Le hall est rempli d'hommes en costumes sombres quand je pousse la porte monumentale, les chefs de famille que Domenico a passé sa vie à dominer et qui se sont réunis ce matin pour leur réunion hebdomadaire sous la présidence de la veuve, et le silence qui s'abat sur l'assemblée quand j'apparais dans l'encadrement de la porte est plus éloquent que tous les discours, un silence lourd et palpable qui s'accroche aux lustres de cristal et aux fresques du plafond, un silence que l'on pourrait toucher du doigt, un silence de fin du monde.
Don Matteo est le premier à me voir, lui qui pourtant savait que je reviendrais, lui qui a pactisé avec le diable dans la chapelle des Médicis, et son visage ridé se décompose malgré notre accord secret, ses bajoues tremblent comme de la gelée sous l'effet d'une peur qu'il ne parvient pas à dissimuler. Il incline la tête avec une lenteur calculée, un geste de soumission qui pèse des tonnes, et ce mouvement déclenche une réaction en chaîne parmi les autres chefs qui s'inclinent à leur tour comme des dominos que l'on fait tomber. Don Salvatore, malgré sa hargne et sa transpiration abondante, ploie l'échine en serrant les poings. Don Emilio, dont le sourire en lame de couteau s'est figé sur ses lèvres, baisse les yeux avec une rage impuissante qui brûle dans ses prunelles pâles. Don Carlo et Don Riccardo miment le respect comme on récite une prière à un dieu auquel on ne croit plus, leurs corps courbés par une terreur ancestrale qui remonte à l'époque où le nom de Sorel faisait trembler toute l'Italie.
Tous s'inclinent. Tous sauf une.
Elle se tient en haut de l'escalier, immobile comme une statue de marbre antique, sa silhouette noire découpée contre la lumière qui filtre à travers le vitrail de la mezzanine, et cette lumière l'enveloppe d'un halo rouge et or qui lui donne l'apparence d'une madone vengeresse descendue de son piédestal pour affronter le démon en personne. Sa robe noire épouse ses courbes avec une sobriété qui n'enlève rien à son élégance, ses longs cheveux bruns sont relevés en un chignon strict qui dégage la ligne parfaite de son cou, et ses yeux noisette me transpercent avec une intensité qui me coupe le souffle, une intensité qui ne doit rien à la peur et tout au défi.
Elle ne s'incline pas. Elle ne tremble pas. Elle ne détourne pas le regard. Et dans cet instant de défi absolu, dans ce courage qui frôle l'inconscience et qui pourrait lui coûter la vie si j'étais l'homme impitoyable que je prétends être, je vois quelque chose que je n'avais pas vu depuis huit ans, quelque chose que je croyais mort en moi avec tout le reste, une étincelle de fascination et de respect qui s'allume dans les cendres de mon âme comme une braise que l'on croyait éteinte et qui se remet à brûler.
Elle descend les marches une à une, et chacun de ses pas est une déclaration de guerre, chacun de ses mouvements est une provocation calculée, et quand elle arrive au bas de l'escalier, quand elle se tient face à moi dans le silence de mort qui a envahi le hall, je peux sentir son parfum qui flotte jusqu'à moi, un parfum de jasmin et de quelque chose de plus sombre, de plus mystérieux, qui évoque les jardins de Sicile au clair de lune et les secrets que l'on murmure à l'oreille des amants.
— Vaeron Sorel, dit-elle d'une voix qui ne tremble pas, d'une voix claire et tranchante comme une lame que l'on tire de son fourreau. On vous croyait mort. Les journaux ont publié votre nécrologie, les églises ont célébré vos funérailles, et votre nom est gravé sur une pierre tombale dans le cimetière de San Miniato. Que faites-vous dans ma maison, monsieur le fantôme ?
— On se trompait, madame Kaelis, répondis-je en inclinant légèrement la tête, sans la quitter des yeux, sans ciller, sans lui accorder la satisfaction de voir la moindre émotion sur mon visage. Les journaux racontent souvent des histoires, les églises prient pour des âmes qui ne sont pas encore montées au ciel, et les pierres tombales ne sont que des morceaux de marbre que l'on peut briser d'un coup de marteau. Je suis bien vivant, comme vous pouvez le constater.
— Je constate surtout qu'un homme que tout le monde croyait mort depuis huit ans se permet d'entrer chez moi sans y être invité et de perturber une réunion importante. Est-ce ainsi que l'on vous a appris les bonnes manières, monsieur Sorel, ou bien huit années passées à errer dans les ténèbres vous ont-elles fait oublier les règles élémentaires de la politesse ?
Sa voix est acérée comme un poignard, et chacune de ses paroles est une provocation délibérée, une tentative de me faire sortir de mes gonds, de me pousser à la faute devant tous ces hommes qui nous observent avec des yeux écarquillés. Je sens monter en moi une colère qui n'a rien à voir avec la haine que j'étais venu déverser, une colère plus trouble et plus dangereuse qui ressemble au désir de posséder ce qui résiste, de briser ce qui refuse de plier, de faire mienne cette femme qui ose me défier quand tous les autres rampent à mes pieds.
— Je suis venu reprendre ce qui m'appartient, dis-je en avançant d'un pas vers elle, réduisant la distance qui nous sépare à quelques centimètres. Cette maison, cet empire, ce nom. Tout cela aurait dû être à moi. Domenico me l'avait promis avant de me trahir, avant de tenter de m'assassiner, avant de voler mon héritage pour le donner à une orpheline ramassée dans une ruelle de Naples.
Je vois ses yeux s'enflammer à cette dernière phrase, je vois la douleur et la rage qui traversent son regard comme un éclair, et je sais que j'ai touché un point sensible, une blessure encore ouverte sous son armure de glace.
— Vous ne savez rien de moi, monsieur Sorel, répond-elle d'une voix sourde qui contraste avec l'assurance qu'elle affichait il y a un instant. Et vous ne savez rien de ce que Domenico a fait ou n'a pas fait. Vous n'êtes qu'un fantôme amer qui revient hanter les vivants parce qu'il ne supporte pas l'idée d'avoir été oublié.
Nous restons là, face à face, si proches que je pourrais compter les cils qui bordent ses yeux noisette, si proches que je pourrais sentir la chaleur de sa peau à travers l'air immobile du hall, et dans ce silence qui s'étire comme un fil prêt à se rompre, quelque chose se passe entre nous, quelque chose d'indéfinissable et d'irréversible, une reconnaissance muette de deux âmes qui se sont cherchées sans le savoir, deux ennemis qui se découvrent plus semblables qu'ils ne voudraient l'admettre.
— Très bien, madame Kaelis, dis-je enfin en reculant d'un pas, le sourire aux lèvres mais les yeux brûlants. Nous aurons tout le temps de régler nos différends. Pour l'instant, je vous laisse à votre réunion. Messieurs, continuez sans moi.
Je tourne les talons et traverse le hall sans me retourner, sentant son regard planté dans mon dos comme une dague, et quand je franchis la porte du manoir pour retrouver la lumière du soleil toscan, je sais que rien ne sera plus comme avant, que cette femme a éveillé en moi quelque chose que huit années d'exil et de haine n'avaient pas réussi à étouffer, quelque chose qui ressemble à de la curiosité et qui pourrait bien devenir le germe de ma perte.
Chapitre 57VaeronLe message arriva en fin d'après-midi, apporté par un coursier que je n'avais jamais vu, un jeune homme au visage fermé qui refusa de me regarder en me tendant l'enveloppe. Je l'ouvris sans méfiance, pensant qu'il s'agissait d'un rapport de mes informateurs, d'une mise à jour sur les mouvements de Don Matteo ou sur les préparatifs de nos ennemis. Mais ce que je lus me glaça le sang.Un seul nom. Écrit à la main, en lettres capitales, comme une signature ou une malédiction.Elena.Je restai immobile, l'enveloppe tremblant entre mes doigts, les yeux fixés sur ces cinq lettres qui venaient de rouvrir des blessures que je croyais cicatrisées, que je croyais mortes, que je croyais enterrées avec tout le reste de ma vie d'avant. Elena. Ce nom seul suffisait à faire ressu
Chapitre 56YsmeraLa maison de campagne était silencieuse. Vaeron était sorti depuis une heure pour retrouver un informateur, et je m'étais retrouvée seule, pour la première fois depuis des jours. J'avais entrepris de ranger les quelques affaires que nous avions emportées dans notre fuite, des vêtements, des dossiers urgents, et un vieux sac de cuir que Cesare avait glissé dans mes mains avant que nous ne quittions la villa en flammes. Je ne l'avais pas ouvert depuis. Je n'en avais pas eu le courage.Ce matin, je l'ouvris. À l'intérieur, des papiers personnels, quelques photographies de Domenico et moi, et un livre relié de cuir noir, un recueil de poésie sicilienne qu'il lisait souvent le soir. Je le feuilletai, et une enveloppe glissa entre les pages. Une enveloppe cachetée de cire rouge, à mon nom, de l'écriture de
Chapitre 55VaeronJe la tenais contre moi, son corps blotti dans le mien, et je sentais encore le goût de ses lèvres sur les miennes, la chaleur de sa peau à travers le tissu fin de sa robe. La cuisine était silencieuse, seulement troublée par le crépitement des braises dans la cheminée. Elle avait posé sa tête contre ma poitrine, sa main à plat sur mon cœur, et elle respirait lentement, apaisée.Moi, je ne respirais pas. Je ne pouvais pas. Parce que dans le silence, une pensée s'était insinuée, une pensée que je repoussais depuis des semaines, une pensée qui me rongeait de l'intérieur comme un acide. Et cette pensée, c'était la peur. Une peur que je n'avais jamais connue, pas même quand j'étais allongé dans le fossé, le corps en feu, à attendre la mor
Chapitre 54YsmeraAprès l'assemblée, nous étions rentrés à la maison de campagne près de Sienne. La nuit était tombée, enveloppant les collines d'un voile sombre, et je m'étais retirée dans la chambre, prétextant la fatigue. Mais je ne dormais pas. Je fixais le plafond, les mains croisées sur le ventre, et les pensées tournaient en boucle dans ma tête. Salvatore Viscardi s'était incliné. Devant tous. Il avait demandé pardon. Et Vaeron avait menacé l'assemblée entière pour moi. Pour moi. Pas pour son héritage, pas pour son nom, pas pour son pouvoir. Pour moi.Je me levai, incapable de rester en place. Je le trouvai dans la cuisine, assis à table, un verre de whisky à la main, les yeux perdus dans le vide. Il ne m'entendit pas approcher. Je m'arrêtai sur le s
Chapitre 53VaeronYsmera m'avait tout raconté. L'église, les accusations, les mots qui l'avaient lacérée, la lettre de Domenico brûlée par pure rancune. Elle m'avait parlé d'une voix blanche, sans larmes, et c'était pire que si elle s'était effondrée. Je l'avais écoutée sans l'interrompre, les poings serrés, les mâchoires contractées. Quand elle avait terminé, je m'étais levé, j'avais embrassé son front, et je lui avais dit une seule chose.— Attendez-moi ici. Je reviens.Salvatore Viscardi vivait dans une petite maison de pierre à la sortie de Sienne. Je m'y rendis seul, sans arme visible, sans gardes du corps. Je ne voulais pas d'un règlement de comptes. Je voulais une conversation dont tout le monde se souviendrait.J'entrai sa
Chapitre 52YsmeraIl s'appelait Salvatore Viscardi et il était l'un des plus anciens membres du clan, un homme qui avait servi Domenico pendant trente ans, qui avait connu mon mari avant qu'il ne devienne le Parrain, avant qu'il ne construise son empire, avant qu'il ne me rencontre. Il m'attendait devant la petite église de la place principale de Sienne, appuyé contre une colonne de pierre, le visage buriné par les années et les secrets, les yeux durs comme des silex. Je ne l'avais pas convoqué, je ne savais même pas qu'il était en vie, et pourtant il était là, dans son manteau noir, sa canne à la main, me regardant approcher avec une expression qui n'annonçait rien de bon.— Madame Kaelis, dit-il d'une voix rauque en s'inclinant à peine. Je suis venu vous parler. Seule.J'aurais pu refuser. J'aurais pu a







