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Chapitre 4 : L'Interrogatoire

Author: Léo
last update publish date: 2026-01-22 03:27:29

Le déclic du verrou résonna longtemps dans le silence.

Rhyse ne bougeait pas. Adossé à la porte qu'il venait de fermer, les bras croisés sur son torse nu, il me regardait. La lumière grise de la fin d'après-midi qui tombait de la baie vitrée creusait les angles de son visage, durcissait sa mâchoire. Quelque chose dans sa posture appartenait encore à la Bête. Une Bête contenue, mais pas endormie.

Il ne disait rien.

Il laissait la pression monter, laissant son silence et son immobilité faire le travail d'une centaine de questions. C'était une technique, je le savais. Une technique d'interrogateur, ou de chasseur attendant que sa proie se trahisse par un mouvement, un tic.

Je me forçai à ne pas bouger. À ne pas croiser les bras sur ma poitrine, geste de protection qui serait perçu comme une faiblesse. À ne pas détourner les yeux, ce qui serait un aveu de culpabilité. Je fixai un point sur le mur, juste au-dessus de son épaule, respirant aussi calmement que je le pouvais. La peur pouvait me paralyser, ou elle pouvait aiguiser mes sens. Je choisis la seconde option.

— Qui es-tu ?

La question tomba comme un couperet. Sa voix avait perdu sa rauquerie de crise, retrouvant un timbre grave, contrôlé, mais sans chaleur. C'était la voix qui commandait aux troupes d'élite.

— Elara Veyne. Archiviste de deuxième classe, section—

— Je sais qui tu es sur le papier, me coupa-t-il, glacial. La fille du sergent Dorian Veyne. La Muette qu'on garde par charité. Ça, ce sont des faits administratifs.

Il fit un pas vers moi. Il ne me toucha pas, mais sa simple proximité était une intimidation. Je sentais la chaleur de son corps, l'odeur fauve et métallique qui lui était propre.

— Ma question est : qui es-tu réellement ? Un espion ? Une sorcière infiltrée ?

Les mots résonnèrent dans la pièce comme des insultes mortelles. Dans leur monde, c'était pire que des insultes. C'était des accusations capitales. Une boule de glace se forma dans mon estomac, mais je maintins mon masque.

— Je ne suis ni l'un ni l'autre, Commandant. Je suis archiviste.

— Les archivistes ne calment pas des unités entières au bord de la psychose furieuse d'un seul mot.

Il avança encore. La distance entre nous n'était plus que d'un mètre.

— Ce que tu as fait... c'était impossible. Même nos psys les plus entraînés ne font qu'endiguer, canaliser. Toi, tu as tout éteint. Comme on souffle une bougie.

Il pencha légèrement la tête, ses yeux gris étincelant.

— Alors, je te le redemande. Qu'es-tu ?

Je levai les yeux pour le rencontrer. Terrifiée mais lucide. C'était le moment de déployer le mensonge que j'avais préparé toute ma vie, au cas où. Un mensonge à moitié vrai, enraciné dans des cas réels mais marginaux.

— J'ai un don. Un réflexe d'empathie hyper-développé. C'est rare, mais documenté. Chez certains humains sensibles aux énergies lycanes.

C'était presque crédible. Il existait des « sensitifs », utilisés comme auxiliaires dans les hôpitaux psychiques pour lycans. Ils ressentaient des ambiances, des vagues émotionnelles. Ils n'entendaient pas les pensées. Ils n'ordonnaient pas le silence. Mais Rhyse n'avait pas besoin de le savoir.

Il me dévisagea, son expression de pierre. Je ne percevais plus directement ses pensées — le choc initial du contact s'était estompé — mais je pouvais lire le scepticisme absolu dans chaque ligne de son visage.

— Un réflexe, répéta-t-il, lentement, comme s'il goûtait l'absurdité du mot. Tu prétends qu'en voyant une douzaine de mes meilleurs guerriers, moi y compris, sur le point de déchirer cette base en lambeaux, ton « réflexe » a été de nous neutraliser ? Par pure empathie ?

— La panique peut provoquer des réactions surprenantes. J'ai senti la souffrance, la terreur. C'était... insoutenable. J'ai agi sans réfléchir. Pour que ça s'arrête.

— Pour que tu arrêtes de souffrir, tu veux dire.

Sa voix avait baissé d'un ton, plus dangereuse encore.

— Tu as crié « Silence » dans ta tête, et nous nous sommes tus. C'est du contrôle mental. Pas de l'empathie.

Un frisson me parcourut. Il avait ressenti le mot. Pas seulement l'effet. Il avait entendu l'intention, la forme. Aucun loup avant lui n'avait jamais eu cette perception.

— Je ne contrôle rien, mentis-je, la voix plus ferme que je ne l'aurais cru. Je ne fais que refléter le calme. Le besoin de calme. C'est tout.

Il tourna les talons, m'offrant son dos large et musclé, parcouru de cicatrices en relief. Il regarda la carte murale, semblant peser chaque mot que je venais de dire. Le silence retomba, encore plus pesant.

— Tu sais ce que je crois, Veyne ?

Il ne se retourna pas.

— Je crois que tu es un atout dormant. Placée ici il y a des années, peut-être par ton père, peut-être par d'autres. Programmée pour activer un pouvoir de manipulation en cas d'extrême nécessité. Pour affaiblir une unité, pour désarmer un Alpha au moment critique.

Il se retourna d'un mouvement vif.

— Une arme psychique.

C'était tellement éloigné de la vérité, tellement paranoïaque, qu'un rire hystérique menaça de jaillir de ma gorge. Je le refoulai, m'accrochant à ma fragile lucidité.

— Je suis une archiviste, Commandant. Je classe des dossiers poussiéreux. Si j'étais une arme, croyez-vous que je l'aurais utilisée pour vous sauver, vous et vos hommes ?

— Justement.

Il posa ses mains à plat sur le bureau derrière moi, m'encerclant sans me toucher.

— C'est la partie la plus intelligente. Gagner la confiance. Se rendre indispensable.

Son visage n'était qu'à quelques centimètres du mien. Je sentais son souffle sur ma peau.

— La prochaine fois, le « silence » pourrait être permanent. Ou pire, il pourrait devenir un ordre.

Le pendentif de ma mère pesa soudain contre ma poitrine. Un petit disque de métal froid qui semblait brûler à travers le tissu de mon chemisier. Comme un avertissement. Comme une présence.

— Voici ce qui va se passer.

Il se redressa, reprenant sa pleine hauteur.

— Tu vas être placée en observation. Non pas à l'infirmerie, mais dans une chambre sécurisée ici, au QG. Tu ne parleras à personne. Tu ne bougeras pas sans escorte. Tu seras surveillée vingt-quatre heures sur vingt-quatre.

Il appuya sur un interphone discret posé sur son bureau.

— Et nous allons découvrir la vérité sur ce « don ». Par tous les moyens nécessaires.

La terreur que j'avais contenue se transforma en une panique froide et acérée. Une cage. Une prison dorée, mais une prison tout de même. Sous son regard, à sa merci.

— Ce n'est pas juste. Je n'ai rien fait de mal. J'ai aidé.

— Tu as interféré avec des esprits lycans.

Sa voix était un grondement sourd.

— C'est le crime ultime. L'enfermement est une clémence, compte tenu des circonstances.

Il pressa le bouton de l'interphone.

— Deux hommes. Mon bureau. Maintenant.

Je voulus protester, trouver d'autres arguments, mais les mots s'étranglaient dans ma gorge. J'étais épuisée, vidée par l'effort mental et le choc. Les battants de la porte s'ouvrirent, et deux soldats lycans de la sécurité interne, l'air grave et impénétrable, entrèrent.

— Emmenez-la en chambre d'observation 7, ordonna Rhyse. Protocole Oméga. Surveillance constante. Aucune visite sans mon autorisation directe.

— À vos ordres, Commandant.

Un des soldats s'approcha de moi, un geste ferme mais pas brutal pour me guider vers la porte. Je me laissai faire, mon corps devenu étrangement lourd, léthargique.

Alors que je franchissais le seuil, je tournai la tête une dernière fois.

Rhyse était debout devant la baie vitrée, sa silhouette découpée contre le ciel gris de la montagne. Mais il ne regardait pas la montagne. Il me regardait, moi. Ses yeux gris, dans la pénombre relative du bureau, semblaient brûler d'une lumière froide et intense. Ce n'était plus de la simple suspicion, ni même de la colère.

C'était une fascination ténébreuse. Une curiosité de possesseur pour un objet précieux, dangereux et incompris. Le regard d'un homme qui venait de trouver un problème qu'il était déterminé à résoudre, quel qu'en soit le prix.

Ce regard me suivit, brûlant, tandis que les soldats m'emmenaient dans les entrailles de la forteresse.

La porte se referma.

Mais le lien, lui, vibrait toujours.

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