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Chapitre 4

Auteur: Histoire
last update Date de publication: 2026-07-12 15:27:33

Chapitre 4

Damon

La grande salle de réception du domaine Hart est un écrin de luxe tapissé de velours pourpre et de dorures qui scintillent sous la lumière des lustres de cristal. Je me tiens dans un angle, un verre de vodka à la main, le dos contre le mur lambrissé de bois sombre, et j'observe la foule qui se presse entre les colonnes de marbre. Les chefs des clans rivaux sont tous venus, convoqués par ce pacte que j'ai signé, par cette alliance que je leur impose. Moretti, Romano, Chen, Orlov. Chaque nom est une lame potentielle, chaque visage un masque derrière lequel se cachent des ambitions sanglantes.

L'air est saturé des parfums mêlés des fleurs blanches disposées en cascades sur les tables et des eaux de toilette hors de prix que portent les invités. Un quatuor à cordes joue une mélodie douce, presque ironique dans ce rassemblement de prédateurs. Les robes de soirée scintillent, les bijoux jettent des éclats froids, et les sourires sont des crocs polis à la hâte. Mon regard balaie l'assemblée avec la lenteur méthodique d'un radar, enregistrant chaque détail, chaque geste, chaque micro-expression qui trahit une pensée inavouable.

Je cherche les regards hostiles. Et je les trouve, sans effort, disséminés dans la foule comme des mines antipersonnel sous un tapis de soie. Enzo Moretti, le fils cadet de la famille rivale, me fixe depuis l'autre bout de la salle avec une intensité qui frôle l'insolence, ses yeux noirs brillant d'une haine à peine contenue, ses doigts crispés sur un verre de champagne qu'il n'a pas bu. Sa mâchoire est serrée, ses épaules trop rigides sous le tissu coûteux de son smoking. Il n'accepte pas cette paix. Il la subit, et chaque minute passée dans cette salle est une torture qu'il m'impute.

À quelques pas de lui, Viktor Orlov, le patriarche du clan de l'Est, échange des murmures avec son conseiller. Le vieil homme ne me regarde pas directement, mais l'inclinaison de sa tête, la lenteur calculée de ses gestes, la façon dont ses lèvres minces s'étirent en un sourire qui n'atteint jamais ses yeux, tout dans son comportement hurle la dissimulation. Il est venu en paix, officiellement, mais son corps tout entier est un mensonge. Il est venu pour observer, pour évaluer, pour chercher la faille dans l'armure de cette union.

Je prends une gorgée de vodka. L'alcool brûle ma gorge sans altérer la netteté glaciale de mes pensées. Quelqu'un dans cette salle souhaite que cette union échoue avant même qu'elle ne commence. Quelqu'un espère que le mariage n'aura pas lieu, que le pacte se brisera avant d'être scellé, que le sang remplacera l'encre sur le contrat. Je le sens avec la certitude viscérale d'un animal qui flaire le piège avant de le voir, une tension dans l'air, une électricité sous la musique, une odeur de trahison qui flotte derrière les parfums de luxe.

Viktor, mon bras droit, s'approche de moi sans un bruit, se matérialisant dans mon ombre avec la discrétion d'un spectre. Son visage est impassible, mais je connais chaque nuance de son silence. Il a vu la même chose que moi. Il s'arrête à ma hauteur, les mains croisées dans le dos, le regard fixé sur la foule.

— Ils sont tous venus, dis-je à voix basse sans tourner la tête vers lui. Comme des chacals attirés par l'odeur du sang.

— Oui, Monsieur. Et certains sourires sont plus tranchants que d'autres.

— Enzo Moretti. Il n'a pas détourné les yeux depuis mon arrivée. Il veut ma mort, et il ne prend même pas la peine de le cacher.

— Il est jeune, Viktor. L'imprudence est le luxe de ceux qui n'ont jamais perdu. Mais ce n'est pas lui qui m'inquiète. Regarde Orlov.

Viktor suit mon regard jusqu'au vieil homme qui continue de chuchoter avec son conseiller, ses doigts parcheminés jouant avec la chaîne en or de sa montre à gousset.

— Il prépare quelque chose, reprends-je. Il est trop calme. Il a accepté les termes du pacte sans négocier, sans résister. Un Orlov ne plie jamais sans arrière-pensée.

— Vous pensez qu'il tentera quelque chose pendant la cérémonie ?

— Je pense qu'il est assez intelligent pour ne pas se salir les mains directement. Mais il financera volontiers ceux qui le feront à sa place. Il faut surveiller chaque invité, Viktor. Chaque visage, chaque geste, chaque conversation. Je veux des hommes à chaque entrée, à chaque issue, derrière chaque porte. Personne ne s'approche de cette cérémonie sans que je le sache.

Viktor hoche la tête, mais son regard dérive un instant vers l'escalier de marbre qui mène aux étages. Vers la chambre où Elena doit se trouver en ce moment, entourée de couturières et de domestiques.

— Et Mademoiselle Hart ? demande-t-il d'une voix plus basse encore. Si quelqu'un veut empêcher le mariage, elle est la cible la plus évidente.

La seule évocation d'une menace dirigée contre elle fait monter en moi une vague de fureur froide, un instinct de protection qui me surprend par sa violence. Je vide mon verre d'un trait et le pose sur le plateau d'un serveur qui passe, le geste sec, précis, contrôlé.

— Place deux hommes devant sa porte. Des hommes de confiance, discrets, armés. Personne ne monte à l'étage sans mon autorisation expresse. Pas un fleuriste, pas une couturière, pas un domestique. Si quelqu'un essaie de s'approcher d'elle, je veux être prévenu immédiatement.

— Compris.

— Et Viktor, une dernière chose. Trouve-moi la liste complète du personnel temporaire embauché pour la cérémonie. Traiteurs, musiciens, décorateurs, renforts de maison. C'est par là que frappent les gens prudents. Par une porte de service, avec un uniforme emprunté.

Viktor esquisse un signe de tête et se fond dans la foule, disparaissant entre les smokings et les robes de soirée avec l'aisance d'un poisson dans l'eau trouble. Je reste seul contre le mur, les bras croisés, la mâchoire crispée. Le quatuor entame un nouveau morceau, une valse lente et mélancolique qui plane sur l'assemblée comme un présage.

Je promène une dernière fois mon regard sur la salle. Enzo Moretti s'est rapproché de la table des boissons, mais ses yeux sont toujours fixés sur moi, deux braises sombres dans un visage trop pâle. Orlov s'est éloigné de son conseiller et serre à présent la main de Charles Hart avec une chaleur exagérée, une comédie d'amitié qui me donne la nausée. Les Romano sont regroupés près des portes-fenêtres, le patriarche discutant avec un homme que je n'identifie pas, un visage nouveau qui n'était pas sur la liste des invités officiels.

Je grave chaque détail dans ma mémoire. Les alliances silencieuses qui se nouent derrière les sourires, les regards qui s'évitent ou se cherchent, les mains qui se frôlent pour échanger autre chose que des politesses. Cette soirée n'est pas une célébration de paix. C'est un échiquier sur lequel chaque joueur avance ses pions, et la mariée est la reine que tout le monde veut capturer avant que la partie ne commence.

Elena ne le sait pas encore, mais elle est au centre d'une guerre silencieuse. Elle dort peut-être en ce moment même, épuisée par les émotions de la journée, ignorant que des ombres rôdent déjà autour de son destin. Je lève les yeux vers le plafond, comme si je pouvais voir à travers les étages, à travers le marbre et le bois, jusqu'à la chambre où elle repose. Je ne l'ai jamais rencontrée. Je ne connais pas le son de sa voix, la couleur exacte de ses yeux ailleurs que sur une photographie. Mais elle est déjà sous ma protection, et cette protection est une armure que personne ne franchira.

La valse s'achève dans un murmure de violons. Les applaudissements polis crépitent dans la salle. Je quitte mon poste contre le mur et me dirige vers la sortie, traversant la foule sans un regard pour les invités qui s'écartent sur mon passage. Le temps des mondanités est terminé. La nuit sera longue, et chaque minute qui me sépare de la cérémonie est une minute que mes ennemis peuvent utiliser pour frapper. Je ne leur en laisserai pas l'occasion.

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