Se connecterChapitre 4
Damon
La grande salle de réception du domaine Hart est un écrin de luxe tapissé de velours pourpre et de dorures qui scintillent sous la lumière des lustres de cristal. Je me tiens dans un angle, un verre de vodka à la main, le dos contre le mur lambrissé de bois sombre, et j'observe la foule qui se presse entre les colonnes de marbre. Les chefs des clans rivaux sont tous venus, convoqués par ce pacte que j'ai signé, par cette alliance que je leur impose. Moretti, Romano, Chen, Orlov. Chaque nom est une lame potentielle, chaque visage un masque derrière lequel se cachent des ambitions sanglantes.
L'air est saturé des parfums mêlés des fleurs blanches disposées en cascades sur les tables et des eaux de toilette hors de prix que portent les invités. Un quatuor à cordes joue une mélodie douce, presque ironique dans ce rassemblement de prédateurs. Les robes de soirée scintillent, les bijoux jettent des éclats froids, et les sourires sont des crocs polis à la hâte. Mon regard balaie l'assemblée avec la lenteur méthodique d'un radar, enregistrant chaque détail, chaque geste, chaque micro-expression qui trahit une pensée inavouable.
Je cherche les regards hostiles. Et je les trouve, sans effort, disséminés dans la foule comme des mines antipersonnel sous un tapis de soie. Enzo Moretti, le fils cadet de la famille rivale, me fixe depuis l'autre bout de la salle avec une intensité qui frôle l'insolence, ses yeux noirs brillant d'une haine à peine contenue, ses doigts crispés sur un verre de champagne qu'il n'a pas bu. Sa mâchoire est serrée, ses épaules trop rigides sous le tissu coûteux de son smoking. Il n'accepte pas cette paix. Il la subit, et chaque minute passée dans cette salle est une torture qu'il m'impute.
À quelques pas de lui, Viktor Orlov, le patriarche du clan de l'Est, échange des murmures avec son conseiller. Le vieil homme ne me regarde pas directement, mais l'inclinaison de sa tête, la lenteur calculée de ses gestes, la façon dont ses lèvres minces s'étirent en un sourire qui n'atteint jamais ses yeux, tout dans son comportement hurle la dissimulation. Il est venu en paix, officiellement, mais son corps tout entier est un mensonge. Il est venu pour observer, pour évaluer, pour chercher la faille dans l'armure de cette union.
Je prends une gorgée de vodka. L'alcool brûle ma gorge sans altérer la netteté glaciale de mes pensées. Quelqu'un dans cette salle souhaite que cette union échoue avant même qu'elle ne commence. Quelqu'un espère que le mariage n'aura pas lieu, que le pacte se brisera avant d'être scellé, que le sang remplacera l'encre sur le contrat. Je le sens avec la certitude viscérale d'un animal qui flaire le piège avant de le voir, une tension dans l'air, une électricité sous la musique, une odeur de trahison qui flotte derrière les parfums de luxe.
Viktor, mon bras droit, s'approche de moi sans un bruit, se matérialisant dans mon ombre avec la discrétion d'un spectre. Son visage est impassible, mais je connais chaque nuance de son silence. Il a vu la même chose que moi. Il s'arrête à ma hauteur, les mains croisées dans le dos, le regard fixé sur la foule.
— Ils sont tous venus, dis-je à voix basse sans tourner la tête vers lui. Comme des chacals attirés par l'odeur du sang.
— Oui, Monsieur. Et certains sourires sont plus tranchants que d'autres.
— Enzo Moretti. Il n'a pas détourné les yeux depuis mon arrivée. Il veut ma mort, et il ne prend même pas la peine de le cacher.
— Il est jeune, Viktor. L'imprudence est le luxe de ceux qui n'ont jamais perdu. Mais ce n'est pas lui qui m'inquiète. Regarde Orlov.
Viktor suit mon regard jusqu'au vieil homme qui continue de chuchoter avec son conseiller, ses doigts parcheminés jouant avec la chaîne en or de sa montre à gousset.
— Il prépare quelque chose, reprends-je. Il est trop calme. Il a accepté les termes du pacte sans négocier, sans résister. Un Orlov ne plie jamais sans arrière-pensée.
— Vous pensez qu'il tentera quelque chose pendant la cérémonie ?
— Je pense qu'il est assez intelligent pour ne pas se salir les mains directement. Mais il financera volontiers ceux qui le feront à sa place. Il faut surveiller chaque invité, Viktor. Chaque visage, chaque geste, chaque conversation. Je veux des hommes à chaque entrée, à chaque issue, derrière chaque porte. Personne ne s'approche de cette cérémonie sans que je le sache.
Viktor hoche la tête, mais son regard dérive un instant vers l'escalier de marbre qui mène aux étages. Vers la chambre où Elena doit se trouver en ce moment, entourée de couturières et de domestiques.
— Et Mademoiselle Hart ? demande-t-il d'une voix plus basse encore. Si quelqu'un veut empêcher le mariage, elle est la cible la plus évidente.
La seule évocation d'une menace dirigée contre elle fait monter en moi une vague de fureur froide, un instinct de protection qui me surprend par sa violence. Je vide mon verre d'un trait et le pose sur le plateau d'un serveur qui passe, le geste sec, précis, contrôlé.
— Place deux hommes devant sa porte. Des hommes de confiance, discrets, armés. Personne ne monte à l'étage sans mon autorisation expresse. Pas un fleuriste, pas une couturière, pas un domestique. Si quelqu'un essaie de s'approcher d'elle, je veux être prévenu immédiatement.
— Compris.
— Et Viktor, une dernière chose. Trouve-moi la liste complète du personnel temporaire embauché pour la cérémonie. Traiteurs, musiciens, décorateurs, renforts de maison. C'est par là que frappent les gens prudents. Par une porte de service, avec un uniforme emprunté.
Viktor esquisse un signe de tête et se fond dans la foule, disparaissant entre les smokings et les robes de soirée avec l'aisance d'un poisson dans l'eau trouble. Je reste seul contre le mur, les bras croisés, la mâchoire crispée. Le quatuor entame un nouveau morceau, une valse lente et mélancolique qui plane sur l'assemblée comme un présage.
Je promène une dernière fois mon regard sur la salle. Enzo Moretti s'est rapproché de la table des boissons, mais ses yeux sont toujours fixés sur moi, deux braises sombres dans un visage trop pâle. Orlov s'est éloigné de son conseiller et serre à présent la main de Charles Hart avec une chaleur exagérée, une comédie d'amitié qui me donne la nausée. Les Romano sont regroupés près des portes-fenêtres, le patriarche discutant avec un homme que je n'identifie pas, un visage nouveau qui n'était pas sur la liste des invités officiels.
Je grave chaque détail dans ma mémoire. Les alliances silencieuses qui se nouent derrière les sourires, les regards qui s'évitent ou se cherchent, les mains qui se frôlent pour échanger autre chose que des politesses. Cette soirée n'est pas une célébration de paix. C'est un échiquier sur lequel chaque joueur avance ses pions, et la mariée est la reine que tout le monde veut capturer avant que la partie ne commence.
Elena ne le sait pas encore, mais elle est au centre d'une guerre silencieuse. Elle dort peut-être en ce moment même, épuisée par les émotions de la journée, ignorant que des ombres rôdent déjà autour de son destin. Je lève les yeux vers le plafond, comme si je pouvais voir à travers les étages, à travers le marbre et le bois, jusqu'à la chambre où elle repose. Je ne l'ai jamais rencontrée. Je ne connais pas le son de sa voix, la couleur exacte de ses yeux ailleurs que sur une photographie. Mais elle est déjà sous ma protection, et cette protection est une armure que personne ne franchira.
La valse s'achève dans un murmure de violons. Les applaudissements polis crépitent dans la salle. Je quitte mon poste contre le mur et me dirige vers la sortie, traversant la foule sans un regard pour les invités qui s'écartent sur mon passage. Le temps des mondanités est terminé. La nuit sera longue, et chaque minute qui me sépare de la cérémonie est une minute que mes ennemis peuvent utiliser pour frapper. Je ne leur en laisserai pas l'occasion.
Chapitre 46DamonLa nouvelle m'atteint comme une balle en pleine poitrine, une décharge glacée qui traverse ma colonne vertébrale et me fige au milieu du couloir, les doigts crispés sur le rapport que Viktor vient de me tendre, les yeux fixés sur ces mots qui dansent devant mes prunelles sans que je parvienne à en accepter le sens. Elena a disparu, enlevée dans la chapelle du domaine par quatre hommes armés, et les deux gardes qui montaient la garde devant les portes gisent à présent dans une mare de sang qui s'élargit sur les dalles de pierre, leurs corps criblés de balles, leurs visages figés dans une expression de surprise qui en dit long sur la rapidité et le professionnalisme de l'attaque. La chapelle est vide, les bancs renversés dans le chaos de la lutte, les cierges éteints qui fument encore dans leurs photophores de verre
Chapitre 45ElenaLa petite chapelle du domaine est un havre de silence et de pénombre où j'ai pris l'habitude de me réfugier quand le poids du monde devient trop lourd pour mes épaules. Les murs de pierre sont couverts de fresques anciennes représentant des saints aux visages paisibles, des bougies brûlent devant l'autel dans des photophores de verre rouge qui projettent des lueurs dansantes sur les voûtes, et l'odeur de l'encens mêlée à la cire chaude crée une atmosphère de sanctuaire que rien ni personne ne semble pouvoir troubler. Je suis agenouillée sur un prie-Dieu devant la statue de la Vierge, les mains jointes, les yeux fermés, cherchant dans le silence un réconfort que les hommes ne savent pas donner, et je ne prie pas vraiment, je médite, je respire, j'essaie de faire le vide dans mon esprit assailli par les accusations du
Chapitre 44DamonLa salle du conseil est plongée dans un silence de plomb quand je franchis les portes, un silence qui n'a rien de la concentration studieuse que j'attends de mes collaborateurs et qui ressemble plutôt à la gêne coupable de ceux qui viennent d'accomplir une action qu'ils savent condamnable. Viktor est debout près de la fenêtre, le visage plus sombre que jamais, et son regard croise le mien avec une expression qui en dit long avant même qu'il n'ait ouvert la bouche. Les autres membres du conseil sont assis autour de la table, les yeux baissés sur leurs dossiers, les mains croisées sur le bois vernis, et l'un d'eux, le vieux Sergueï, arbore une mine satisfaite qui achève de m'alerter sur ce qui s'est passé en mon absence.— Quelqu'un peut m'expliquer pourquoi ma femme vient de traverser le palais en pleurs ? d
Chapitre 43ElenaLa salle du conseil est une pièce que je n'ai jamais aimée, une vaste rotonde aux murs tapissés de boiseries sombres où les portraits des anciens chefs Volkov vous fixent de leurs yeux peints avec une sévérité qui ne tolère aucune faiblesse. J'y suis entrée sur la pointe des pieds, cherchant Damon pour une question sans importance, et c'est en poussant la porte de chêne massif que j'ai compris mon erreur. Les conversations se sont interrompues d'un coup, comme si ma présence était un interrupteur qui éteignait toutes les voix en même temps, et les visages qui se sont tournés vers moi n'avaient rien de l'accueil réservé à la maîtresse de maison. Ils étaient fermés, hostiles, presque accusateurs, et le silence qui s'est abattu sur l'assemblée était plus lourd que tous le
Chapitre 42DamonLa salle de réunion souterraine est plongée dans une pénombre que les écrans de contrôle illuminent de lueurs bleutées, et les hommes réunis autour de la table de conférence sont les plus fidèles, les plus sûrs, ceux que j'ai choisis un à un pour leur discrétion et leur efficacité sans faille. Viktor est assis à ma droite, sa tablette posée devant lui, et il fait défiler les données que nos analystes ont compilées au cours des dernières quarante-huit heures, des relevés de communications, des historiques de déplacements, des recoupements entre les emplois du temps et les fuites constatées.— Nous avons identifié le schéma, Don Volkov, dit-il en projetant sur l'écran principal un diagramme complexe de flèche
Chapitre 41ElenaDepuis plusieurs jours, quelque chose a changé dans l'atmosphère du palais, une modification subtile et insidieuse que je suis la seule à percevoir, comme un changement de pression avant un orage, comme une note fausse dans une mélodie jusque-là familière. Les couloirs sont toujours aussi silencieux, les domestiques toujours aussi empressés, les gardes toujours aussi nombreux à chaque intersection, mais leurs regards ne sont plus les mêmes, leurs attitudes ne sont plus les mêmes, et cette différence imperceptible pour un étranger est pour moi un signal d'alarme qui ne cesse de retentir dans le silence de mes journées.Quand je traverse le hall principal pour me rendre au petit salon où je prends mon petit-déjeuner, les deux gardes postés au pied de l'escalier baissent les yeux à mon passa







