MasukChapitre 3
Elena
La lumière laiteuse du lendemain matin filtre à travers les rideaux de ma chambre, pâle et sans chaleur. Elle éclaire impitoyablement la robe de mariée apparue sur un mannequin au pied de mon lit. Une sentinelle de dentelle et de satin, montant la garde devant mon sommeil agité. Je la fixe, incapable de bouger. Elle est magnifique, une création de dentelle de Calais et de soie sauvage, brodée de minuscules perles d'eau douce. Mais pour moi, elle a la froideur clinique d'un linceul. Chaque perle est une larme solidifiée, chaque pli de soie une chaîne autour de mon avenir.
L'air de la chambre est saturé du parfum entêtant des lys blancs livrés à l'aube, sans carte. Un parfum lourd, presque mortuaire, qui prend à la gorge. Je me dirige vers la coiffeuse sans regarder la robe, comme si l'ignorer pouvait la faire disparaître. Dans le miroir ovale, mon reflet me toise. Mes yeux sont cernés de mauve, mes lèvres pâles. Ma beauté semble s'être évaporée durant la nuit, remplacée par un masque de cire. Le comportement que je dois adopter s'impose à moi : la réserve glacée d'une reine en exil. Une élégance distante, impénétrable. C'est ma seule armure.
La maison est étrangement silencieuse. Un silence ouaté, plein de murmures étouffés et de regards qui se détournent à mon passage. Les domestiques que je connais depuis l'enfance évitent mon visage. Je ne suis déjà plus la fille de la maison ; je suis un fantôme en sursis, un être sacrifié qu'on honore avant l'exécution.
Dans la salle à manger, tout est beau, tout est apprêté, et tout est faux. Mon père est absent, parti régler les derniers détails de ma vente. Ma mère est assise toute droite, une tasse de thé fumant devant elle. Son élégance est irréprochable, une robe chemisier de soie ivoire, un rang de perles parfait. Mais ses yeux d'un bleu délavé trahissent une tempête intérieure. Elle lève les yeux vers moi et je vois une lueur de pitié intense avant qu'elle ne la masque d'un sourire pincé.
— Tu as bien dormi, ma chérie ?
Je ne réponds pas. Je m'assois à ma place, le dos droit. Mes doigts jouent avec la petite cuillère en argent sans la saisir. Le silence devient une arme. Chaque seconde est une accusation silencieuse.
Ma mère repose sa tasse avec un cliquetis trop sec et lisse une mèche invisible derrière son oreille, un geste de nervosité qu'elle ne se permet jamais.
— Tu dois te montrer forte, Elena. La femme d'un Volkov ne montre jamais ses faiblesses. Ton élégance sera ton bouclier, ta beauté ta forteresse. Apprends à sourire quand tu voudras crier. C'est ainsi que nous survivons.
Ses mots sont une confirmation. Elle sait que c'est une prison. Elle l'accepte. Elle me demande de l'accepter aussi. La bile monte dans ma gorge. C'est donc ça l'avenir qu'on me promet ? Devenir une statue souriante dans le palais d'un homme que je hais ?
Je repousse ma chaise sans toucher au pain doré. Le raclement du bois sur le parquet est strident. Ma mère sursaute mais ne dit rien. Je quitte la pièce, ma dignité en lambeaux flottant derrière moi. L'élégance glaciale que l'on attend de moi, je ne la donnerai pas aujourd'hui.
Je me réfugie dans la serre, au fond du jardin, un écrin de verdure luxuriante rempli d'orchidées. La chaleur y est étouffante, mais c'est la seule qui ne soit pas teintée de trahison. Je m'assois près de la fontaine et ferme les yeux. C'est alors que des éclats de voix me parviennent derrière le mur de bougainvilliers. Des voix aiguës, excitées, des lames de rasoir enrobées de sucre.
— Je te le dis, ce sera la prisonnière du diable. On raconte que sa première femme a disparu sans laisser de trace. Volatilisée.
Je me fige. La première femme ? Je n'en avais jamais entendu parler.
— Ne dis pas de bêtises, répond ma cousine Isabella. Disparue parce qu'elle l'a quitté. Il l'a laissée partir à condition qu'elle ne remette jamais les pieds dans le pays. Ce n'est pas un meurtre, c'est de l'exil.
— C'est la même chose ! Pauvre Elena. On la jette en pâture à ce monstre. Son élégance et ses grands airs ne lui serviront à rien. Il va la briser. Elle va se faner en un mois dans son manoir sinistre.
Chaque mot est un coup de marteau sur mon cercueil. Je me lève, chancelante, et contourne le mur de fleurs pourpres. Isabella et ma tante Margaret sont là, figées, un sourire mielleux plaqué sur leurs visages. Leurs toilettes sont impeccables et leurs yeux brillent d'une malveillance à peine dissimulée.
— Elena, ma chérie ! s'exclame ma tante en ouvrant les bras. Nous parlions justement de toi. Comme tu es pâle, ma douce. Un peu de poudre sur ces joues, et tu seras resplendissante pour ton grand jour.
Sa sollicitude est un poison, sa douceur une gifle. Son élégance est celle d'un vautour paré de soie.
— Ne vous inquiétez pas pour mon teint, ma tante. La pâleur est à la mode chez les condamnées.
Leur sourire se fige. Je leur offre un sourire qui ne monte pas jusqu'à mes yeux, parfait et mécanique, celui que ma mère vient de m'enseigner. Puis je tourne les talons et les laisse plantées au milieu des orchidées.
De retour dans le hall, le parfum des lys blancs m'accueille de nouveau. Au moment où je pose la main sur la rampe de l'escalier, la voix de Maria m'interpelle.
— Mademoiselle Elena, la lettre de la maison Volkov. Vous ne l'avez pas ouverte.
Je me retourne. Maria tient un plateau d'argent sur lequel repose une unique enveloppe de papier blanc cassé, scellée d'un cachet de cire noire aux armoiries des Volkov. Je saisis la lettre. Le sceau est froid, lisse, parfaitement intact.
Une fois dans ma chambre, je m'assois au bord du lit et brise le sceau d'un coup sec. L'écriture est élégante et ferme.
« Elena,
Ce mariage n'est pas ce que vous vouliez. Il n'est pas non plus ce que j'avais prévu. Mais il est désormais une réalité. Je ne vous ferai pas de fausses promesses. Je ne vous parlerai pas d'amour. Je vous promets en revanche une chose : sous ma protection, vous ne serez jamais une victime. Vous porterez mon nom, et ce nom sera un bouclier. Vous serez libre, dans les limites de notre monde, de vivre comme vous l'entendez. Je n'attends de vous qu'une chose : que vous respectiez ce pacte comme je le respecterai.
Nous nous rencontrerons demain, avant la cérémonie. D'ici là, reposez-vous. Vous en aurez besoin.
Damon Volkov »
Mes doigts tremblent sur le papier. Pas de menaces, pas de déclarations enflammées. Des mots mesurés, presque froids, mais empreints d'une étrange dignité. Un pacte. Il me propose un pacte. La haine que j'ai cultivée cette nuit se heurte à ces mots inattendus et vacille. Il ne se présente pas en maître, mais en allié.
Je replie la lettre et la glisse sous mon oreiller. La robe de mariée est toujours là, symbole de ma liberté perdue. Mais quelque chose, dans le silence de cette chambre, s'est imperceptiblement déplacé. La peur est toujours là. La rage aussi. Mais une troisième chose est apparue, fragile et ténue : la curiosité. Demain, je rencontrerai Damon Volkov. Demain, je verrai le visage du monstre.
Et demain, je saurai si ses mots sont un bouclier ou un piège.
Chapitre 84DamonLes documents sont étalés sur mon bureau. Trois dossiers épais. Des copies de registres, des rapports d'enquête, des témoignages signés. Viktor se tient debout près de la fenêtre, les bras croisés, le visage fermé. Il attend que je parle. Mais je ne parle pas. Je lis. Je relis. Je tourne les pages. Et chaque page confirme ce que le prisonnier a dit. Chaque ligne enfonce un peu plus le couteau.Je repousse le premier dossier. Je prends le deuxième. Acte de naissance falsifié. Signature d'un médecin mort depuis dix ans. Tampon d'une clinique qui n'a jamais eu de service de maternité. Le nom de Charles Hart apparaît partout, mais toujours en marge, jamais comme père biologique. Jamais comme tuteur légal. Un simple dépositaire. Un homme payé pour garder un secret.Je jette le dossier sur la table. Je
Chapitre 83ElenaLa maison est petite, vieille, perdue au fond d'une ruelle que je n'aurais jamais trouvée sans l'adresse que Viktor m'a donnée. Les murs sont lézardés, la peinture s'écaille, et l'odeur de renfermé me saisit à la gorge dès que la porte s'ouvre. Une femme âgée m'attend, assise dans un fauteuil près de la fenêtre. Ses mains sont noueuses, son dos voûté, mais ses yeux sont clairs, vifs, et ils me fixent avec une intensité qui me glace.— Vous êtes Elena, dit-elle. Je le vois. Vous avez ses yeux.— Ses yeux ? demandé-je en m'asseyant en face d'elle.— Ceux de votre mère. Natalia. Je l'ai servie pendant dix ans. Je l'ai vue mourir.Mon cœur se serre. Je serre les poings sur mes genoux. Je ne dis rien. J'attends.— Vous voulez savoir qui vous êtes. Qui &
Chapitre 82DamonJe convoque Viktor et trois de mes meilleurs hommes dans mon bureau. La porte se referme. Personne ne parle. Ils attendent mes ordres.— Je veux toutes les archives concernant la naissance d'Elena. Actes de naissance, registres d'hôpitaux, dossiers d'adoption, certificats de baptême, tout. Remontez aussi loin que possible. Fouillez les mairies, les églises, les cliniques privées. Je veux savoir qui a accouché, où, quand, et qui a signé les papiers.Viktor hoche la tête.— Vous pensez que le prisonnier a dit la vérité ?— Je pense que quelque chose ne colle pas. Charles Hart n'a jamais traité Elena comme sa fille. Il l'a vendue sans hésiter. Sa femme ne l'a jamais aimée. Et ce mariage avec moi n'a jamais été qu'un arrangement. Tout ça sent le mensonge à plein nez.— Et si c'était vrai ? Si elle était vraiment la fille de Corsetti ?— Alors ça change tout. Pour elle. Pour nous. Pour toutes les fami
Chapitre 81ElenaJe marche dans les couloirs du palais, sans but, sans direction. Mes pas résonnent sur le marbre, et chaque écho me renvoie les mots du prisonnier. Charles Hart n'est pas ton père. La femme qui t'a élevée n'est pas ta mère. Toute ta vie est un mensonge. Je voudrais les chasser, ces mots. Je voudrais les arracher de ma tête, les brûler, les enterrer. Mais ils sont là. Ils tournent en boucle. Ils me poursuivent. Comme une malédiction.Je m'arrête devant une fenêtre. Dehors, les jardins s'étendent, indifférents à ma détresse. Les jardiniers taillent les haies. Les gardes patrouillent. Le monde continue. Le monde ne sait pas que je viens de perdre mon nom. Mon histoire. Mon identité. Je regarde mon reflet dans la vitre. Le même visage. Les mêmes yeux. Les mêmes cheveux blonds. Mais ce n'est plus moi. Ou plutôt, ce n'est plus la personne que je croyais être. Elena Hart. Cette femme n'existe pas. Elle n'a jamais existé. Elle était un pe
Chapitre 80DamonLa cellule est un trou de béton sans fenêtre, éclairé par une ampoule nue qui grésille au plafond. Le prisonnier est attaché à une chaise, les poignets menottés dans le dos, la tête baissée. Je suis seul avec lui. Viktor attend derrière la porte. Je n'ai pas voulu d'autres témoins. Ce qu'il va dire ne regarde personne d'autre que moi.Je m'assois en face de lui, à quelques pas. Je ne le touche pas. Je ne le menace pas. Pas encore.— Tu vas me répéter ce que tu as dit devant Elena. Mot pour mot. Et cette fois, tu ne t'arrêtes pas au milieu.Il lève la tête. Son visage est tuméfié, sa lèvre fendue, mais ses yeux brillent d'une lueur que je connais. La lueur de ceux qui n'ont plus rien à perdre.— Pourquoi je te le répéterais ? Pour que tu puisses pr&eac
Chapitre 79ElenaLe bonheur est une chose fragile. Je l'ai appris à mes dépens. Ces derniers jours, pourtant, j'ai commencé à y croire. Damon m'aime. Je l'aime. Nous avons choisi ce mariage, enfin. Les cauchemars sont encore là, mais moins forts. Les blessures ne guérissent pas, mais elles saignent moins. J'ai osé penser que le pire était derrière nous.Je me trompais.Damon est dans son bureau, penché sur des rapports. Viktor est là, ainsi que deux gardes. Au centre de la pièce, un homme est assis, les poignets liés, le visage tuméfié. Un prisonnier. Un des hommes capturés pendant la guerre. Il lève les yeux quand j'entre, et je vois dans son regard quelque chose qui me glace. Une lueur de jouissance malsaine.— Elena, tu devrais sortir, dit Damon sans se retourner. Ce n'est pas un spectacle pour toi.— Je veux







