로그인Chapitre 5
Elena
Le mannequin se dresse devant moi comme un échafaud recouvert de soie, et je me tiens debout sur l'estrade, les bras légèrement écartés, tandis que les mains froides du couturier ajustent la traîne de la robe de mariée autour de mes chevilles. La pièce est baignée d'une lumière crue, et le grand miroir ovale devant lequel on m'a placée me renvoie une image que je ne reconnais pas.
Monsieur Lefèvre, le couturier que mon père a fait venir de Paris, tourne autour de moi comme un fauve autour de sa proie, ses doigts osseux pinçant le tissu, lissant les plis, épinglant un ourlet invisible. Il est vêtu de noir des pieds à la tête, et sa voix est un filet sec et autoritaire qui ne cesse de commenter chacun de mes défauts.
— Redressez les épaules, Mademoiselle. Un port de reine, je vous prie. Le seigneur Volkov n'épouse pas une paysanne.
Je ravale la réplique acide qui me brûle les lèvres et j'obéis, tirant mes épaules vers l'arrière. La robe est une merveille de dentelle et de satin ivoire qui épouse mes formes avec une précision mathématique. Je devrais me sentir belle. Je me sens disséquée.
— Le corsage est encore trop lâche, décrète Lefèvre en s'agenouillant derrière moi. Il faut que votre silhouette soit parfaite. Le seigneur Volkov doit être fier de son acquisition.
Le mot claque dans l'air comme une gifle. Acquisition. Pas épouse, pas fiancée. Acquisition. Je ne suis pas en train d'essayer une robe de mariée, je suis en train d'être emballée pour la livraison. Mes doigts se crispent sur le tissu de la jupe, froissant la soie. Lefèvre pousse un petit cri offusqué et écarte mes mains avec brusquerie.
— Ne touchez pas le tissu, Mademoiselle ! Cette soie vient de Lyon, elle est irremplaçable. Votre futur époux attendra de vous une conduite irréprochable.
— Mon futur époux attend surtout que je me taise et que je signe le contrat.
Lefèvre fait mine de ne pas avoir entendu. Il se plante devant moi, les mains sur les hanches, examinant son travail avec un mélange de satisfaction professionnelle et d'agacement. Ses yeux, petits et brillants derrière des lunettes cerclées d'or, me détaillent sans la moindre once de chaleur humaine. Je ne suis pas une jeune femme à la veille du jour le plus important de sa vie. Je suis un mannequin de chair, une toile sur laquelle il appose sa signature.
— Vous avez de la chance, dit-il enfin. Avec une taille comme la vôtre, la robe tombe à la perfection. Le seigneur Volkov sera satisfait du résultat. Maintenant, tournez. Lentement.
J'obéis, pivotant sur l'estrade dans un bruissement de soie et de dentelle. La traîne ondule derrière moi, une rivière de tissu précieux. Une poupée mécanique qui exécute sa rotation pour l'inspection. Une ballerine de boîte à musique dont on remonte la clé. Je ne ressens rien d'autre qu'un vide étrange, une distance entre mon corps et mon esprit.
— Bien, très bien. La longueur est parfaite. Le voile sera ajouté demain matin, avec le diadème que la famille Volkov a envoyé. Un héritage, m'a-t-on dit. Des diamants russes du dix-neuvième siècle.
Des diamants russes. Un héritage. Une famille qui m'ouvre ses portes sans m'avoir jamais rencontrée, sans se soucier de savoir qui je suis vraiment. Je ne suis pas Elena. Je ne suis pas la fille qui riait aux éclats dans les jardins, qui lisait des romans d'amour en cachette sous les draps. Cette fille-là est morte le jour de ses vingt-trois ans.
— Vous ne souriez pas, Mademoiselle. Une mariée doit sourire. C'est le plus beau jour de sa vie.
— C'est ce qu'on dit, oui.
— Alors souriez. Le seigneur Volkov n'attend pas une martyre. Il attend une femme éclatante de joie et de gratitude.
La colère monte en moi, soudaine et brûlante. Je tourne la tête vers Lefèvre et le fixe avec une intensité qui le fait reculer d'un pas.
— De la gratitude ? Pour avoir été vendue sans mon consentement ? Pour avoir perdu ma liberté en une seule conversation ? Dites-moi, Monsieur Lefèvre, vous êtes-vous déjà réveillé un matin en découvrant que votre vie ne vous appartenait plus ?
Le couturier cligne des yeux, interloqué. Il ouvre la bouche, la referme, puis hausse les épaules.
— Je ne fais que mon travail, Mademoiselle. Je crée de la beauté. Ce que vous en faites ne me regarde pas.
— Alors faites votre travail en silence, et épargnez-moi vos commentaires sur ma gratitude.
Il pince les lèvres, offensé, et retourne à ses épingles sans ajouter un mot. Son assistante, une jeune femme timide, me jette un regard furtif où je lis une étincelle de compassion. C'est la première expression humaine que je reçois depuis que je suis entrée dans cette pièce, et elle me serre le cœur plus sûrement que toutes les cruautés.
Je ramène mon regard vers le miroir. La femme qui me fait face est une inconnue vêtue de soie et de dentelle, une princesse de conte de fées aux yeux cernés et au teint pâle. Je cherche, derrière ce masque de perfection, un vestige de la jeune femme libre que j'étais quelques jours auparavant. Je ne la trouve pas. Elle s'est évaporée, dissoute dans les larmes de la nuit précédente.
Lefèvre termine ses ajustements et se redresse avec un soupir satisfait.
— Voilà, Mademoiselle. Vous êtes prête. Demain, vous serez la plus belle femme de la cérémonie. Le reste vous appartient.
Il rassemble ses outils et quitte la pièce dans un froissement d'étoffe. La porte se referme avec un déclic feutré, et je reste seule face au miroir, enveloppée dans la robe de mariée qui pèse sur mes épaules comme une armure de plomb.
Je lève une main et effleure mon reflet dans la glace, mes doigts rencontrant la surface froide. La femme en face de moi fait le même geste, et pendant un instant, nous sommes deux étrangères qui se saluent sans se reconnaître. Demain, elle portera un diadème de diamants russes et descendra l'allée d'une cathédrale au bras d'un père qui l'a vendue. Demain, elle deviendra Madame Damon Volkov, et la jeune fille qui courait pieds nus dans l'herbe du domaine ne sera plus qu'un souvenir effacé par le temps.
La robe est magnifique, le tissu est doux, les perles scintillent sous la lumière. Mais sous la soie et la dentelle, mon cœur bat avec la lenteur résignée d'un condamné qui attend l'aube.
Chapitre 47ElenaL'entrepôt est une cathédrale de rouille et de ténèbres où l'humidité suinte des murs comme une sueur froide, où des chaînes rouillées pendent des poutres métalliques dans un silence que troublent seulement les gouttes d'eau qui tombent une à une des conduites crevées, un bruit régulier et obsédant qui scande les secondes de mon enfermement comme un métronome funèbre. Je suis attachée à une chaise au milieu de cette nef désaffectée, les poignets liés derrière le dossier par des liens de plastique qui scient ma peau à chacun de mes mouvements, creusant des sillons rouges dans ma chair à chaque fois que j'essaie de me libérer, les chevilles entravées aux pieds de la chaise par des cordes épaisses et rugueuses qui m'empêche
Chapitre 46DamonLa nouvelle m'atteint comme une balle en pleine poitrine, une décharge glacée qui traverse ma colonne vertébrale et me fige au milieu du couloir, les doigts crispés sur le rapport que Viktor vient de me tendre, les yeux fixés sur ces mots qui dansent devant mes prunelles sans que je parvienne à en accepter le sens. Elena a disparu, enlevée dans la chapelle du domaine par quatre hommes armés, et les deux gardes qui montaient la garde devant les portes gisent à présent dans une mare de sang qui s'élargit sur les dalles de pierre, leurs corps criblés de balles, leurs visages figés dans une expression de surprise qui en dit long sur la rapidité et le professionnalisme de l'attaque. La chapelle est vide, les bancs renversés dans le chaos de la lutte, les cierges éteints qui fument encore dans leurs photophores de verre
Chapitre 45ElenaLa petite chapelle du domaine est un havre de silence et de pénombre où j'ai pris l'habitude de me réfugier quand le poids du monde devient trop lourd pour mes épaules. Les murs de pierre sont couverts de fresques anciennes représentant des saints aux visages paisibles, des bougies brûlent devant l'autel dans des photophores de verre rouge qui projettent des lueurs dansantes sur les voûtes, et l'odeur de l'encens mêlée à la cire chaude crée une atmosphère de sanctuaire que rien ni personne ne semble pouvoir troubler. Je suis agenouillée sur un prie-Dieu devant la statue de la Vierge, les mains jointes, les yeux fermés, cherchant dans le silence un réconfort que les hommes ne savent pas donner, et je ne prie pas vraiment, je médite, je respire, j'essaie de faire le vide dans mon esprit assailli par les accusations du
Chapitre 44DamonLa salle du conseil est plongée dans un silence de plomb quand je franchis les portes, un silence qui n'a rien de la concentration studieuse que j'attends de mes collaborateurs et qui ressemble plutôt à la gêne coupable de ceux qui viennent d'accomplir une action qu'ils savent condamnable. Viktor est debout près de la fenêtre, le visage plus sombre que jamais, et son regard croise le mien avec une expression qui en dit long avant même qu'il n'ait ouvert la bouche. Les autres membres du conseil sont assis autour de la table, les yeux baissés sur leurs dossiers, les mains croisées sur le bois vernis, et l'un d'eux, le vieux Sergueï, arbore une mine satisfaite qui achève de m'alerter sur ce qui s'est passé en mon absence.— Quelqu'un peut m'expliquer pourquoi ma femme vient de traverser le palais en pleurs ? d
Chapitre 43ElenaLa salle du conseil est une pièce que je n'ai jamais aimée, une vaste rotonde aux murs tapissés de boiseries sombres où les portraits des anciens chefs Volkov vous fixent de leurs yeux peints avec une sévérité qui ne tolère aucune faiblesse. J'y suis entrée sur la pointe des pieds, cherchant Damon pour une question sans importance, et c'est en poussant la porte de chêne massif que j'ai compris mon erreur. Les conversations se sont interrompues d'un coup, comme si ma présence était un interrupteur qui éteignait toutes les voix en même temps, et les visages qui se sont tournés vers moi n'avaient rien de l'accueil réservé à la maîtresse de maison. Ils étaient fermés, hostiles, presque accusateurs, et le silence qui s'est abattu sur l'assemblée était plus lourd que tous le
Chapitre 42DamonLa salle de réunion souterraine est plongée dans une pénombre que les écrans de contrôle illuminent de lueurs bleutées, et les hommes réunis autour de la table de conférence sont les plus fidèles, les plus sûrs, ceux que j'ai choisis un à un pour leur discrétion et leur efficacité sans faille. Viktor est assis à ma droite, sa tablette posée devant lui, et il fait défiler les données que nos analystes ont compilées au cours des dernières quarante-huit heures, des relevés de communications, des historiques de déplacements, des recoupements entre les emplois du temps et les fuites constatées.— Nous avons identifié le schéma, Don Volkov, dit-il en projetant sur l'écran principal un diagramme complexe de flèche