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Chapitre 5

Author: Histoire
last update publish date: 2026-07-12 15:30:32

 Chapitre 5

Elena

Le mannequin se dresse devant moi comme un échafaud recouvert de soie, et je me tiens debout sur l'estrade, les bras légèrement écartés, tandis que les mains froides du couturier ajustent la traîne de la robe de mariée autour de mes chevilles. La pièce est baignée d'une lumière crue, et le grand miroir ovale devant lequel on m'a placée me renvoie une image que je ne reconnais pas.

Monsieur Lefèvre, le couturier que mon père a fait venir de Paris, tourne autour de moi comme un fauve autour de sa proie, ses doigts osseux pinçant le tissu, lissant les plis, épinglant un ourlet invisible. Il est vêtu de noir des pieds à la tête, et sa voix est un filet sec et autoritaire qui ne cesse de commenter chacun de mes défauts.

— Redressez les épaules, Mademoiselle. Un port de reine, je vous prie. Le seigneur Volkov n'épouse pas une paysanne.

Je ravale la réplique acide qui me brûle les lèvres et j'obéis, tirant mes épaules vers l'arrière. La robe est une merveille de dentelle et de satin ivoire qui épouse mes formes avec une précision mathématique. Je devrais me sentir belle. Je me sens disséquée.

— Le corsage est encore trop lâche, décrète Lefèvre en s'agenouillant derrière moi. Il faut que votre silhouette soit parfaite. Le seigneur Volkov doit être fier de son acquisition.

Le mot claque dans l'air comme une gifle. Acquisition. Pas épouse, pas fiancée. Acquisition. Je ne suis pas en train d'essayer une robe de mariée, je suis en train d'être emballée pour la livraison. Mes doigts se crispent sur le tissu de la jupe, froissant la soie. Lefèvre pousse un petit cri offusqué et écarte mes mains avec brusquerie.

— Ne touchez pas le tissu, Mademoiselle ! Cette soie vient de Lyon, elle est irremplaçable. Votre futur époux attendra de vous une conduite irréprochable.

— Mon futur époux attend surtout que je me taise et que je signe le contrat.

Lefèvre fait mine de ne pas avoir entendu. Il se plante devant moi, les mains sur les hanches, examinant son travail avec un mélange de satisfaction professionnelle et d'agacement. Ses yeux, petits et brillants derrière des lunettes cerclées d'or, me détaillent sans la moindre once de chaleur humaine. Je ne suis pas une jeune femme à la veille du jour le plus important de sa vie. Je suis un mannequin de chair, une toile sur laquelle il appose sa signature.

— Vous avez de la chance, dit-il enfin. Avec une taille comme la vôtre, la robe tombe à la perfection. Le seigneur Volkov sera satisfait du résultat. Maintenant, tournez. Lentement.

J'obéis, pivotant sur l'estrade dans un bruissement de soie et de dentelle. La traîne ondule derrière moi, une rivière de tissu précieux. Une poupée mécanique qui exécute sa rotation pour l'inspection. Une ballerine de boîte à musique dont on remonte la clé. Je ne ressens rien d'autre qu'un vide étrange, une distance entre mon corps et mon esprit.

— Bien, très bien. La longueur est parfaite. Le voile sera ajouté demain matin, avec le diadème que la famille Volkov a envoyé. Un héritage, m'a-t-on dit. Des diamants russes du dix-neuvième siècle.

Des diamants russes. Un héritage. Une famille qui m'ouvre ses portes sans m'avoir jamais rencontrée, sans se soucier de savoir qui je suis vraiment. Je ne suis pas Elena. Je ne suis pas la fille qui riait aux éclats dans les jardins, qui lisait des romans d'amour en cachette sous les draps. Cette fille-là est morte le jour de ses vingt-trois ans.

— Vous ne souriez pas, Mademoiselle. Une mariée doit sourire. C'est le plus beau jour de sa vie.

— C'est ce qu'on dit, oui.

— Alors souriez. Le seigneur Volkov n'attend pas une martyre. Il attend une femme éclatante de joie et de gratitude.

La colère monte en moi, soudaine et brûlante. Je tourne la tête vers Lefèvre et le fixe avec une intensité qui le fait reculer d'un pas.

— De la gratitude ? Pour avoir été vendue sans mon consentement ? Pour avoir perdu ma liberté en une seule conversation ? Dites-moi, Monsieur Lefèvre, vous êtes-vous déjà réveillé un matin en découvrant que votre vie ne vous appartenait plus ?

Le couturier cligne des yeux, interloqué. Il ouvre la bouche, la referme, puis hausse les épaules.

— Je ne fais que mon travail, Mademoiselle. Je crée de la beauté. Ce que vous en faites ne me regarde pas.

— Alors faites votre travail en silence, et épargnez-moi vos commentaires sur ma gratitude.

Il pince les lèvres, offensé, et retourne à ses épingles sans ajouter un mot. Son assistante, une jeune femme timide, me jette un regard furtif où je lis une étincelle de compassion. C'est la première expression humaine que je reçois depuis que je suis entrée dans cette pièce, et elle me serre le cœur plus sûrement que toutes les cruautés.

Je ramène mon regard vers le miroir. La femme qui me fait face est une inconnue vêtue de soie et de dentelle, une princesse de conte de fées aux yeux cernés et au teint pâle. Je cherche, derrière ce masque de perfection, un vestige de la jeune femme libre que j'étais quelques jours auparavant. Je ne la trouve pas. Elle s'est évaporée, dissoute dans les larmes de la nuit précédente.

Lefèvre termine ses ajustements et se redresse avec un soupir satisfait.

— Voilà, Mademoiselle. Vous êtes prête. Demain, vous serez la plus belle femme de la cérémonie. Le reste vous appartient.

Il rassemble ses outils et quitte la pièce dans un froissement d'étoffe. La porte se referme avec un déclic feutré, et je reste seule face au miroir, enveloppée dans la robe de mariée qui pèse sur mes épaules comme une armure de plomb.

Je lève une main et effleure mon reflet dans la glace, mes doigts rencontrant la surface froide. La femme en face de moi fait le même geste, et pendant un instant, nous sommes deux étrangères qui se saluent sans se reconnaître. Demain, elle portera un diadème de diamants russes et descendra l'allée d'une cathédrale au bras d'un père qui l'a vendue. Demain, elle deviendra Madame Damon Volkov, et la jeune fille qui courait pieds nus dans l'herbe du domaine ne sera plus qu'un souvenir effacé par le temps.

La robe est magnifique, le tissu est doux, les perles scintillent sous la lumière. Mais sous la soie et la dentelle, mon cœur bat avec la lenteur résignée d'un condamné qui attend l'aube.

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