ANMELDENSalvatoreIl y a cinq ans. Le 14 mars. Un mercredi.Je me souviens de tout. De chaque détail, de chaque seconde, de chaque sensation. C'est gravé en moi comme une marque au fer rouge, une cicatrice qui ne guérira jamais.Maria était sortie avec sa sœur, Elena. C'était l'anniversaire d'Elena, quarante ans, et elles devaient fêter ça dans un petit restaurant italien de Little Italy, celui où on allait quand on était jeunes, avant les enfants, avant les affaires, avant que tout devienne compliqué. Maria m'avait demandé de venir, mais j'avais des choses à régler, des rendez-vous importants. Je lui avais dit que je les rejoindrais pour le dessert.-Je compte sur toi, avait-elle dit en m'embrassant. Tu sais qu'Elena t'adore. Elle sera déçue si tu viens pas.-Je viendrai. Promis.Elle avait souri. Son sourire, ce sourire qui éclairait tout, qui faisait battre mon cœur plus vite même après dix ans de mariage. Elle était belle, Maria. Belle comme le jour, belle comme la vie, belle comme tout c
SalvatoreLes jours suivants, je deviens fou. Littéralement fou. Il n'y a pas d'autre mot.Je ne dors plus. Je ne mange plus. Je tourne en rond dans l'appartement comme un lion en cage, à écouter les bruits de l'hôpital dans ma tête, les phrases des médecins, leurs regards gênés. Le nouveau protocole ne marche pas. Les métastases progressent. On peut essayer autre chose, mais les chances sont minces.Minces. Ce mot me hante. Minces comme un cheveu. Minces comme une feuille de papier. Minces comme la vie de ma fille.Vito essaie de me parler des affaires. Des livraisons à organiser, des comptes à vérifier, des hommes à recadrer. Je l'envoie paître. Je l'envoie paître avec une violence qui le fait reculer, lui qui me connaît depuis vingt ans.-Laisse-moi tranquille, Vito. Occupe-toi de tout. Je ne veux pas être dérangé.-Patron, je comprends, mais il y a des choses qui ne peuvent pas attendre. Vittorio commence à grignoter du terrain, on a des entrepôts à sécuriser, des...-J'ai dit lai
Il me regarde, interloqué. Comme s'il ne comprenait pas ce que je viens de dire. Comme s'il cherchait le piège.-Pourquoi tu ferais ça ?-Parce que j'ai une fille. Et que si je meurs demain, j'aimerais que quelqu'un veille sur elle.Je n'attends pas sa réponse. J'appuie sur la détente. Le bruit est étouffé par le silencieux, une sorte de toussotement mat, presque dérisoire. Le corps de Carlo s'effondre sur le côté, la tête dans une flaque d'huile. C'est fini.Je range l'arme. Je regarde Vito.-Occupe-toi du corps. Et trouve un moyen de faire parvenir de l'argent à ses gamins. Je veux pas de trace, je veux pas de lien avec nous. Juste que ça arrive.Vito hoche la tête. Il ne pose pas de question. Il est le seul à qui je fais vraiment confiance, et il sait que quand je prends une décision, elle est irrévocable.Je sors de l'entrepôt. L'air de la nuit me frappe au visage, chargé des odeurs du fleuve. Je reste là un moment, à regarder les lumières de Manhattan au loin. Ces putains de lumi
SalvatoreLa nuit tombe sur Brooklyn comme une chape de plomb. Je suis dans l'entrepôt, au bout de la jetée. L'odeur du fleuve mélangée à celle de la rouille et de l'huile de vidange. Mes hommes ont amené Carlo Ferrante ici il y a trois heures. Il est à genoux au milieu du cercle de lumière que projettent les projecteurs, les mains liées dans le dos, le visage tuméfié par le voyage et par ce que Vito lui a fait subir en chemin pour le faire parler.Carlo a volé. Il a volé dans mes caisses, dans mes affaires, dans ce qui m'appartient. Deux cent mille dollars qu'il a détournés vers des comptes au Panama, croyant que je ne le saurais jamais. Et le pire, le vrai crime, c'est qu'il a parlé à Vittorio. Il a vendu des informations sur mes circuits d'approvisionnement. Il a trahi.-Agenouille-toi correctement, Carlo. T'as perdu ta dignité ou t'essaies de me faire de la peine ?Il lève la tête vers moi. Ses yeux sont deux fentes gonflées, à peine ouvertes. Il a du sang séché au coin des lèvres
SalvatoreElle rentre dans sa chambre et ferme la porte. Je reste là, dans le couloir, à regarder le bois verni qui me sépare d'elle. Une prisonnière qui dicte ses conditions. Une victime qui promet son aide. Une inconnue qui pourrait sauver ma fille.Le monde est devenu fou. Mais pour la première fois depuis l'annonce du diagnostic, j'ai un espoir. Fragile, ténu, minuscule. Mais un espoir.ÈveLes jours suivants, j'apprends à connaître Isabella. Je viens la voir chaque après-midi. Je m'assieds près de son lit, et je lui parle. Elle me parle de ses livres préférés, de ses rêves, de sa vie d'avant la maladie. Elle me parle de son père aussi. Avec des mots si tendres, si remplis d'amour, que j'en oublie presque qui il est vraiment.-Mon Papà, il est fort, dit-elle. Le plus fort du monde. Mais avec moi, il est tout doux. Il me racontait des histoires, quand j'étais petite. Il me faisait des dessins. Il me chantait des chansons napolitaines.-Et maintenant ?-Maintenant, il me regarde. To
ÈveLa nuit est étrange. Pour la première fois depuis des jours, je ne suis pas dans une cave. Je suis dans un lit moelleux, propre, et pourtant je ne dors pas. Je regarde le plafond, je compte les ombres que la lune dessine sur les murs, et je pense à demain.Isabella a seize ans. Elle aime les livres et les histoires de fées. Elle va mourir.Pourquoi est-ce que je fais ça ? Pourquoi est-ce que j'accepte de me jeter dans cette folie ? Parce que je peux la sauver, peut-être. Parce que j'ai ce pouvoir, et que le garder pour moi, dans ma petite maison au fond des bois, c'est peut-être égoïste. Ma grand-mère disait que c'était un cadeau empoisonné. Mais un cadeau, ça se partage, non ?Ou alors je me mens à moi-même. Peut-être que je fais ça parce que ses yeux, à lui, quand il a parlé d'elle... ces yeux-là, je ne les avais jamais vus chez personne. Pas même chez ma mère. Une douleur si absolue qu'elle en devient presque belle.Je finis par m'endormir aux premières lueurs de l'aube.Le len







