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AURÉLIA
La pluie frappe les pavés luisants comme un rappel incessant de ma solitude. Je presse le pas, le col de mon manteau noir relevé contre l'humidité qui cherche à pénétrer jusqu'à mes os. Dans mon sac, mes gants de cuir , ma première barrière, ma protection la plus basique contre ce que mes mains peuvent faire. Contre ce que je suis.
Mes cheveux blonds, trop bouclés, trop voyants, s'échappent de mon capuchon. Je les déteste certains jours. Ils attirent les regards dans un monde où je devrais être invisible. Une cascade de boucles dorées qui tombent jusqu'au milieu de mon dos, héritage de ma mère nordique, contraste cruel avec la noirceur de mon existence. Mon visage aux traits fins, trop pâle, est souvent décrit comme une beauté glaciale des pommettes hautes, des lèvres naturellement roses mais rarement souriantes, et des yeux gris-bleu qui, selon ma mère, voient trop. Je suis mince, trop mince, avec une morphologie qui semble faite pour se fondre dans l'ombre : élancée, presque fragile en apparence, mais avec une tension constante dans les épaules, une vigilance qui raidit ma posture.
Je passe devant l'entrée d'une ruelle sombre et mon regard est irrésistiblement attiré vers l'ombre. Un chat gît là, immobile, la fourrure collée par la pluie. Mon cœur se serre. C'est un réflexe, une traction presque physique dans ma poitrine, comme si chaque mort à proximité tirait sur le fil invisible qui relie mon âme à ce pouvoir maudit. Je m'agenouille, l'eau froide transperçant le tissu de mon pantalon. J'ôte mon gant droit, laissant apparaître une main fine, aux doigts longs, à la peau si pâle qu'elle semble presque translucide sous la lumière des réverbères.
L'étincelle jaillit, discrète, à peine visible , un éclair de chaleur dorée qui traverse ma paume, mon poignet, remonte le long de mon avant-bras. Le chat frissonne, ouvre des yeux vitreux, émet un faible miaulement. Il se relève, chancelant, et disparaît dans l'obscurité. Pour une heure, peut-être deux. Puis la vie le quittera à nouveau, cette fois pour de bon.
C'est toujours temporaire. Toujours.
Je remets mon gant, les doigts tremblants. Ce don , cette malédiction , me laisse chaque fois vidée, comme si une partie de moi partait avec celui que je ranime. Une fatigue profonde s'installe dans mes membres, et cette faim étrange, cette soif qui ne s'étanche jamais vraiment. Physiquement, je me sens plus mince encore après chaque utilisation, comme si le pouvoir puisait dans mes propres réserves vitales.
Tu devrais être plus prudente.
La voix intérieure est celle de ma mère, morte depuis cinq ans, mais dont les avertissements résonnent encore en moi. Elle savait, elle seule. Et elle avait peur pour moi. Pour ce qu'ils pourraient me faire s'ils découvraient mon secret. Ta beauté te rend déjà visible, ma chérie, me disait-elle en brossant mes boucles rebelles. Ton pouvoir, lui, te rendrait précieuse. Et les choses précieuses, on les vole, ou on les brise.
Je reprends ma marche vers l'appartement, ce minuscule refuge au-dessus de la librairie où je travaille. La ville, ce soir, semble retenir son souffle. Les enseignes au néon se reflètent dans les flaques, créant un monde inversé, déformé , un peu comme moi. Extérieurement, je ressemble à ces femmes élégantes des vitrines de magazines, avec ma silhouette fine et mes traits délicats. Intérieurement, je suis ce reflet dans l'eau de pluie : difforme, brisé, méconnaissable.
Quand j'atteins ma rue, je les vois.
Deux hommes en costumes sombres, élégants et pourtant menaçants, stationnent devant ma porte. Leur posture trahit une puissance contenue, une violence en laisse. Ils ne regardent pas autour d'eux ; ils attendent. Ils savent.
Mon cœur bat à tout rompre contre ma cage thoracique trop étroite. Je m'immobilise, prête à fuir, mes muscles se tendant pour la course, mais une voiture noire et luisante se range doucement le long du trottoir. La portière arrière s'ouvre.
Et il en sort.
Matteo Rinaldi.
Je ne l'ai jamais vu en personne, mais je le reconnais aussitôt. Les photos dans les journaux , toujours floues, toujours à distance , ne rendent pas justice à sa présence. Il est plus grand que je ne l'imaginais, avec une élégance naturelle qui semble déplacer l'air autour de lui. Ses cheveux noirs sont légèrement grisonnants aux tempes, et son regard… son regard me trouve immédiatement dans l'ombre où je me suis figée.
Je sens son regard parcourir ma silhouette, s'attarder sur mes cheveux qui brillent faiblement sous la lumière du réverbère, sur mon visage qu'il doit trouver trop pâle, trop exposé. Je croise instinctivement les bras sur mon corps, comme pour me faire plus petite, moins visible. En vain.
Il sourit. Pas un sourire chaleureux. Un sourire de possession, de reconnaissance.
— Mademoiselle Aurélia. Nous devons parler.
Sa voix est calme, posée, avec un accent à peine perceptible. Elle porte à travers la distance humide qui nous sépare. Elle n'a pas besoin de crier.
Je reste silencieuse, paralysée. Mes doigts se crispent sur mon sac, cherchant inconsciemment la protection des gants. Je sens la texture du cuir sous mes doigts, et je me demande s'il sait déjà pourquoi je les porte toujours. S'il sait que sous ce cuir se cachent les mains qui peuvent défier la mort.
Il fait froid. Vous devriez rentrer. Ou plutôt, permettre que je vous raccompagne.
AuréliaLe réveil est doux, progressif, inhabituel. J'émerge lentement du sommeil, portée par une chaleur agréable et une odeur de café qui vient de loin. Mes doigts rencontrent le vide à côté de moi Matteo est déjà levé.Je m'étire, sens chaque muscle protester. La nuit a été intense, en émotions comme en sensations. Mon corps garde la mémoire de ses mains, de sa bouche, de cette façon qu'il a de me dévorer des yeux avant même de me toucher.Un peignoir est posé sur la chaise, à portée de main. Je l'enfile, passe mes doigts dans mes cheveux emmêlés, et suis l'odeur du café.Matteo est dans la cuisine, torse nu, en jogging, préparant le petit-déjeuner. Il y a quelque chose de si ordinaire, de si banal dans cette scène que j'en ai le souffl
La voix de Matteo me fait sursauter. Il est dans l'encadrement de la porte, une serviette autour de la taille, les cheveux mouillés, des cicatrices apparentes sur le torse que je n'avais jamais vues.— Tu me faisais suivre ? demandé-je, la voix étranglée.— Au début. Pour te protéger. Après… pour te regarder.Il s'approche, prend la photo de mes mains, la repose sur la commode.— Je suis désolé. Je sais que c'est une intrusion. Je peux l'enlever si tu veux.— Pourquoi l'as-tu gardée ?Il réfléchit. Une main passe dans ses cheveux mouillés, les rejette en arrière.— Parce que sur cette photo, tu es heureuse. Sans savoir que quelqu'un te regarde. Sans peur. Sans ce poids que tu portes toujours. J'avais besoin de voir cela. De me rappeler que c'était possible.Je sens ma gorge se serrer.— Matteo…— Laisse-moi finir. Je sais que je suis un salaud. Je sais que j'ai fait des choses inexcusables. Je sais que je t'ai entraînée dans mon monde, que je t'ai mise en danger, que je t'ai enfermée
AuréliaLa nuit a fini par tomber sur la ville, avalant les dernières lueurs orangées qui traînaient encore à l'horizon. Dans la voiture qui roule silencieusement vers le centre, je regarde défiler les immeubles sans vraiment les voir. Mes mains tremblent encore par moments, résidu de l'orage électrique que j'ai déchaîné au Domaine.Matteo conduit d'une main, l'autre posée sur ma cuisse, comme s'il avait besoin de ce contact permanent pour s'assurer que je suis vraiment là, vivante, entière. Il n'a pas prononcé un mot depuis que nous avons quitté la forêt. Pas besoin. Ses doigts qui serrent doucement mon genou en disent plus long que tous les discours.— Tu saignes, dis-je soudain en remarquant une tache sombre qui s'élargit sur sa manche.Matteo baisse les yeux, hausse les épaules.— Ce n'est pas moi.— Tu es sûr ?— Certain. Je connais l'odeur de mon sang. Ça, c'est celui d'un des gardes de Kael.Je frissonne. J'ai tué ce soir. Pas directement, pas avec mes mains, mais les hommes qu
AuréliaDes images. Des milliers d'images. Kael enfant, battu par un père ivre. Kael adolescent, vendant son corps pour survivre. Kael jeune homme, tuant son premier ennemi avec une froideur absolue. Kael aujourd'hui, seul dans son bureau, regardant des photos de moi, caressant l'écran du doigt.Des noms. Des lieux. Des codes. Des comptes bancaires. Des planques. Des alliés corrompus. Des ennemis éliminés. Des secrets si sombres qu'ils pourraient détruire des gouvernements.Et une image, plus forte que toutes les autres. Kael, dans ce qu'il croit être ses derniers instants, voyant défiler sa vie. Pas de regret. Pas de peur. Juste une question : est-ce que j'ai assez fait ? Est-ce que j'ai assez pris ?La femme lâche ma main. Je vacille. Matteo me rattrape.— Ça va ?Je hoche la tête, mais je sens les larmes couler sur mes joues. Pas de tristesse. D'épuisement. De trop-plein.— Je sais tout, dis-je. Je sais tout de lui.— Qu'est-ce qu'on fait ?Je me tourne vers lui. Mes yeux doivent ê
AuréliaOn avance de bâtiment en bâtiment, utilisant chaque ombre, chaque recoin. Les hommes de Matteo se déploient en silence, neutralisant les gardes isolés avec des gestes précis, presque chirurgicaux. Personne ne crie. Personne ne tire. Juste des corps qui s'effondrent, des armes qu'on récupère, des radios qu'on éteint.Le bâtiment principal est une ancienne caserne reconvertie en laboratoire. Des fenêtres éclairées, des silhouettes en blouse blanche qui passent derrière les vitres. Des éprouvettes. Des écrans d'ordinateur. Des cages.Mon cœur s'arrête.Des cages.— Matteo.— J'ai vu.On s'approche d'une fenêtre, on regarde à l'intérieur. La salle est immense, remplie d'équipements médicaux. Des lits. Des monitors. Des perfusions. Et dans un coin, alignées contre le mur, des cages. Des vraies cages, en métal, assez grandes pour contenir un être humain.Certaines sont vides.D'autres non.— Putain de merde, souffle Léo derrière nous.Dans les cages, des gens. Hommes, femmes, quelqu
AuréliaMatteo ne répond pas. Il regarde les écrans, les images du Domaine. Ce qu'il pense, je ne sais pas. Peut-être qu'il mesure ce qu'il a créé. Peut-être qu'il se demande si c'est ça, la fin de son histoire avec Kael.— Tu as déjà tué quelqu'un ? je demande.— Oui.— Combien ?— Assez.Je laisse le silence s'installer. Dehors, un chien aboie au loin. Dans l'entrepôt, les hommes de Matteo préparent le matériel en silence.— Moi aussi, dis-je. Un. Pour l'instant.— Ça te pèse ?— Non. C'est ça le pire. Ça ne me pèse pas du tout.Il me prend la main. Ses doigts s'entrelacent aux miens.— Alors on est deux.Trois heures du matin.Deux véhicules quittent l'entrepôt. Une berline blindée avec Matteo, moi, Léo et deux tireurs d'élite. Un fourgon banalisé avec le reste de l'équipe : huit hommes, armement lourd, matériel de brèche.On roule vers le sud. La nationale défile, vide à cette heure. Personne ne parle. Chacun est dans sa tête, à préparer l'impact.Je sens la main de Matteo sur ma







