LOGINLa cascade était petite. Honnête. De l'eau noire et froide qui tombait sans chercher à impressionner, dans un bassin cerné de fougères penchées comme des curieuses. Le genre d'endroit qui ne figure dans aucun guide : et qu'on n'oublie jamais.C'était, pensa Léa en arrivant au bord, absolument parfait.
« On s'arrête ici trente minutes, annonça Teva. Vous pouvez vous baigner. Mais restez groupés : le courant sous la cascade est plus fort qu'il n'y paraît. »
Les autres plongèrent avec des cris joyeux. La femme aux allures de survivante professionnelle ( Léa avait appris qu'elle s'appelait Jeanine et qu'elle avait soixante-deux ans et trois enfants en Nouvelle-Calédonie) entra dans l'eau avec la sérénité d'une personne qui a depuis longtemps réglé ses comptes avec l'univers.
Léa s'assit sur une pierre plate au bord du bassin et retira ses chaussures de randonnée, empruntées à l'équipement collectif, depuis que Teva avait regardé ses ballerines avec une expression de pitié professionnelle.
« Tu ne te baignes pas ? dit Mathis derrière elle.
- La cheville.
- Elle va mieux, tu marchais normalement ce matin.
- Je surveille."
Il s'assit à côté d'elle, à la même distance que la nuit précédente au bord du feu, ni trop près ni vraiment loin. Il commença lui aussi à retirer ses chaussures.
« Tu peux tremper les pieds, dit-il. Ça ne demande pas beaucoup d'effort à une cheville. »
Léa le regarda. Il regardait le bassin.
« Tu essaies d'être gentil, là ?
- J'essaie d'être logique.
- Avec toi c'est souvent la même chose.»
Il tourna la tête vers elle. Un sourire bref,pas le sourire calculé, l'autre, le vrai, traversa son visage.
« C'est un reproche ou une observation ?
- Les deux. Ni l'un ni l'autre. Je ne sais pas encore.»
Ils glissèrent leurs pieds dans l'eau en même temps. Elle était froide … vraiment froide, d'une fraîcheur presque choquante après deux heures de marche sous la chaleur humide de la forêt. Léa laissa échapper un petit son involontaire, quelque chose entre le soupir et le rire.
Mathis ne dit rien. Mais elle l'entendit expirer lentement, comme si la fraîcheur de l'eau avait relâché quelque chose en lui aussi.
Ils restèrent silencieux un moment. Au-dessus d'eux, la cascade bruissait avec constance. Les autres barbotaient et riaient. La lumière filtrait entre les fougères en taches mobiles sur la surface de l'eau.
« Tu te souviens du client Marchand ? » dit Léa sans réfléchir.
Elle ne savait pas pourquoi elle avait dit ça. Ça lui avait traversé l'esprit : une image ancienne, une réunion catastrophique et les mots étaient sortis avant qu'elle puisse les retenir.
Mathis eut un silence éloquent.
« Le type qui avait apporté son chien à la réunion de présentation.
- Et le chien avait mangé la maquette.
- La maquette en carton que tu avais passé deux nuits à construire.
- Et toi tu avais gardé ton sérieux pendant que Marchand s'excusait.
- Jusqu'au moment où le chien avait régurgité un morceau de la tour principale sur le bureau.»
Léa éclata de rire, un vrai rire, qui lui surprit elle-même, qui rebondit sur les rochers et se mélangea au bruit de la cascade. À côté d'elle, Mathis riait aussi, les épaules secouées, le visage tourné vers l'eau.
C'était la première fois qu'ils riaient ensemble depuis des années.
Ça faisait un effet étrange, doux et douloureux en même temps, comme quand on retrouve un objet perdu depuis si longtemps qu'on avait oublié qu'il vous manquait.
« On avait quand même signé ce contrat, dit Mathis quand ils reprirent leur souffle.
- Parce que tu avais sorti une vanne tellement bonne que Marchand avait ri aux larmes et oublié l'incident.
- Je ne m'en souviens plus.
- Tu t'en souviens très bien.»
Il ne nia pas. Léa remua les pieds dans l'eau froide et regarda les cercles qui se formaient à la surface.
Il y avait eu beaucoup de moments comme celui-là, à l'époque. Des fous rires dans les couloirs, des regards complices en réunion, des cafés avalés en silence mais ensemble parce que c'était mieux qu'en silence et seul. Elle avait mis du temps à comprendre que c'était précisément ça le problème : que ce n'était pas la tension entre eux qui l'épuisait, mais les moments où la tension disparaissait et où quelque chose de bien plus dangereux prenait sa place.
« Je t'en ai voulu, dit-elle, plus doucement. Le lendemain du gala. Je t'en ai voulu vraiment. »
Mathis ne bougea pas. Il écoutait.
« Pas parce que tu n'avais rien dit. Mais parce que tu avais fait comme si même le silence n'avait pas eu lieu. Comme si la soirée entière avait été… effacée.
- Je sais, dit-il. C'était lâche.»
La simplicité de l'aveu la désarçonna. Elle s'était préparée à une esquive, à une explication rationnelle, à la version Mathis-en-réunion de l'histoire. Pas à ça.
« Oui, dit-elle. C'était lâche.
- Je ne te demande pas de l'oublier.
- Je ne l'ai pas oublié."
Un silence. Puis :
« Mais tu es là quand même », dit-il.
C'était une observation. Factuelle, neutre, à la manière de Mathis. Et pourtant quelque chose dans le ton, quelque chose d'infime, ressemblait à une question.
« Je suis là quand même », confirma Léa.
Elle ne savait pas ce que ça signifiait exactement. Elle décida que ce n'était pas urgent de le savoir.
À cet instant précis, Teva glissa sur une roche mousse à l'entrée du bassin, agita les bras de manière spectaculaire, et parvint à se rattraper de justesse, mais son chapeau en ni’au, lui, plongea dans l'eau avec une dignité résignée.
« Mon chapeau ! » cria-t-il avec une détresse sincère.
Mathis plongea le bras dans l'eau et l'attrapa avant qu'il ne dérive vers la cascade. Il le tendit à Teva, qui le prit avec la solennité d'un homme qui récupère quelque chose d'inestimable.
« Vous voyez ! dit Teva en le posant sur sa tête, trempé et avachi. Les meilleurs binômes sont toujours ceux qui savent quand agir sans qu'on leur demande. »
Il s'éloigna, rayonnant.
Léa regarda Mathis. Mathis regarda Léa. Et ils eurent, ensemble, exactement le même demi-sourire, au même moment, sans se concerter.
Ce fut si inattendu, si parfaitement synchrone, que Léa sentit quelque chose se fissurer doucement quelque part dans la région de sa poitrine.
Elle remit ses chaussures. Lui aussi. Ils se levèrent sans se bousculer, reprirent leurs sacs, attendirent que le groupe se regroupe autour de Teva et de son chapeau rescapé.
Et quand ils repartirent sur le chemin du retour, Mathis marcha à sa hauteur. Pas devant. Pas derrière.
À côté.
Comme si c'était la place qu'il aurait toujours dû occuper.
La forêt de l’île de Motu iti n'avait pas l'air d'une forêt. Elle avait l'air d'un organisme vivant ; vert sombre, humide, respirant ; qui vous regardait entrer avec la patience tranquille de quelque chose qui sait très bien qu'il vous survivra.Léa regarda le sentier disparaître sous les fougères géantes. Puis elle regarda Mathis, qui consultait sa boussole avec la concentration d'un homme qui refuse par principe de demander son chemin.« Teva a dit de longer la rivière vers le nord, dit-elle.- Je sais.- La boussole indique l'est.»Un silence.« Je sais aussi, dit-il sans lever les yeux. »Léa prit une grande inspiration ; l'air sentait la terre mouillée et quelque chose de fleuri qu'elle ne saurait pas nommer ; et choisit de ne rien ajouter. Elle le laissa décider. Elle le laissa prendre le mauvais embranchement, longer une paroi rocheuse qui ne menait nulle part, et s'arrêter vingt minutes plus tard dans une clairière qu'aucun d'eux ne reconnaissait.Le silence, cette fois, fut b
Il y avait quelque chose d'injuste dans la beauté de cette nuit.Le ciel au-dessus de la rivière était d'un noir profond et dense, troué de milliers d'étoiles que Léa n'avait jamais vues aussi nettes, comme si quelqu'un avait décidé d'en faire trop, exprès, juste pour la déstabiliser. L’écoulement régulier de l’eau et la mélopée des animaux nocturnes de la vallée rendaient ce moment irréel.Et au centre du camp, le feu de bois que Teva avait allumé en fin de soirée crépitait avec une douceur presque domestique.Les autres s'étaient retirés dans leurs abris une heure plus tôt. Léa aurait dû faire pareil. Elle avait même commencé à se lever, et puis elle s'était rassise, sans trop savoir pourquoi.Mathis, lui, n'avait jamais bougé.Il était assis de l'autre côté du feu, les coudes sur les genoux, le regard perdu dans les flammes. La lumière orangée lui dessinait des ombres sur le visage : creusait ses pommettes, adoucissait la ligne de sa mâchoire. Il avait l'air de quelqu'un qui pense
La cascade était petite. Honnête. De l'eau noire et froide qui tombait sans chercher à impressionner, dans un bassin cerné de fougères penchées comme des curieuses. Le genre d'endroit qui ne figure dans aucun guide: et qu'on n'oublie jamais.C'était, pensa Léa en arrivant au bord, absolument parfait.«On s'arrête ici trente minutes, annonça Teva. Vous pouvez vous baigner. Mais restez groupés: le courant sous la cascade est plus fort qu'il n'y paraît.»Les autres plongèrent avec des cris joyeux. La femme aux allures de survivante professionnelle ( Léa avait appris qu'elle s'appelait Jeanine et qu'elle avait soixante-deux ans et trois enfants en Nouvelle-Calédonie) entra dans l'eau avec la sérénité d'une personne qui a depuis longtemps réglé ses comptes avec l'univers.Léa s'assit sur une pierre plate au bord du bassin et retira ses chaussures de randonnée, empruntées à l'équipement collectif, depuis que Teva avait regardé ses
Le dernier soir, Teva organisa un repas sur la plage.Poisson grillé sur des pierres chaudes, fruits coupés en quartiers, eau de coco bu directement dans la noix. Simple, parfait, le genre de repas dont on se souvient non pas parce qu'il était exceptionnel mais parce que tout ce qui l'entourait l'était: la nuit tiède, le sable encore chaud sous les pieds, le sentiment diffus que quelque chose touchait à sa fin.Léa mangea peu. Elle regardait beaucoup.Le groupe était différent de celui qui avait débarqué cinq jours plus tôt. Plus détendu, plus bruyant, avec cette familiarité un peu mélancolique des gens qui savent qu'ils ne se reverront probablement jamais. Les deux couples s'étaient rapprochés. Le photographe solitaire avait montré ses clichés sur son appareil en souriant pour la première fois. Henriette racontait une histoire de camping au Spitzberg qui rendait tout le monde silencieux d'admiration.Et Mathis était assis en face de Léa, de l'autre
La navette sentait l'essence et le plastique chaud.Après cinq jours de forêt, de lagon et d'air salé, le retour vers la civilisation avait quelque chose de légèrement brutal — comme sortir d'un rêve en pleine lumière. Les huit passagers étaient silencieux, chacun regardant s'éloigner Motu Iti depuis le pont arrière. L'île rapetissait lentement, sa ligne verte se fondant dans le bleu, jusqu'à n'être plus qu'un point sur l'horizon.Puis plus rien.Léa regardait l'eau. Mathis était debout à côté d'elle, les avant-bras posés sur le bastingage, et ils ne parlaient pas, mais c'était un silence choisi, pas subi. Le genre de silence qu'on partage quand on n'a plus besoin de remplir l'espace.À l'aéroport de Tahiti, ils échangèrent leurs numéros. Geste simple, presque banal, qui aurait pu n'être rien. Mathis entra son numéro dans le téléphone de Léa avec le même sérieux qu'il mettait à signer un contrat. Elle faillit sourire.« Ton vol, c'est quand ? demanda-t-il.- Demain matin. Je rentre ch
La seule chose que Léa n'avait pas prévue en s'inscrivant à ce séjour de survie cette petite île en Polynésie, c'était lui.Mathis Carval. Debout sur le ponton, les bras croisés, une expression d'ennui souverain sur le visage ; comme si le soleil lui-même avait besoin de sa permission pour briller. Il portait un sac de randonnée impeccable, du matériel visiblement hors de prix, et cette façon agaçante de regarder les autres comme s'il les jaugeait au millimètre.Léa s'arrêta si brusquement que la roue de sa valise lui écrasa le talon.« Sérieusement ? » murmura-t-elle pour elle-même.Trois ans. Trois ans qu'elle avait quitté l'agence, qu'elle s'était promis de ne plus jamais croiser Mathis Carval. Et là, à huit mille kilomètres de Paris, sur une île dont la moitié des habitants ne connaissait probablement pas son nom, l'univers avait décidé de se moquer d'elle.Il tourna la tête. Leurs regards se croisèrent.Une seconde. Deux. Puis le coin de sa bouche esquissa quelque chose qui n'éta







