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Ce que la forêt garde pour elle

Penulis: Veldra
last update Tanggal publikasi: 2026-05-03 11:17:58

La forêt de l’île de Motu iti n'avait pas l'air d'une forêt. Elle avait l'air d'un organisme vivant ; vert sombre, humide, respirant ; qui vous regardait entrer avec la patience tranquille de quelque chose qui sait très bien qu'il vous survivra.

Léa regarda le sentier disparaître sous les fougères géantes. Puis elle regarda Mathis, qui consultait sa boussole avec la concentration d'un homme qui refuse par principe de demander son chemin.

« Teva a dit de longer la rivière vers le nord, dit-elle.

- Je sais.

- La boussole indique l'est.»

Un silence.

« Je sais aussi, dit-il sans lever les yeux. »

Léa prit une grande inspiration ; l'air sentait la terre mouillée et quelque chose de fleuri qu'elle ne saurait pas nommer ; et choisit de ne rien ajouter. Elle le laissa décider. Elle le laissa prendre le mauvais embranchement, longer une paroi rocheuse qui ne menait nulle part, et s'arrêter vingt minutes plus tard dans une clairière qu'aucun d'eux ne reconnaissait.

Le silence, cette fois, fut beaucoup plus long.

« On est perdus, dit Léa.

- On est… momentanément désorientés.

- C'est la même chose.

- Ce n'est absolument pas la même chose.»

Elle croisa les bras. Il rangea sa boussole. Quelque part au-dessus d'eux, un oiseau lança un cri bref et moqueur ; Léa décida qu'elle l'aimait beaucoup.

La clairière était petite, bordée de bananiers sauvages et traversée par ruisseau qui courait entre les pierres. La lumière filtrait à travers la canopée en longs rayons dorés, comme si le soleil faisait lui aussi de son mieux pour rendre la situation moins catastrophique qu'elle n'était.

« Il va falloir retrouver la rivière principale, dit Mathis en scrutant la végétation. Si on remonte ce ruisseau…

- Il coule vers le bas, l'interrompit Léa. Donc on remonte vers sa source, pas vers la rivière».

Il se tourna vers elle. Elle soutint son regard sans ciller.

« Tu as fait des études de géographie ? demanda-t-il.

- J'ai fait des randonnées. Ce qui, apparemment, t'as échappé.»

Il ne répondit pas. Ce qui, venant de Mathis Carval, était presque un aveu.

Ils repartirent en silence, cette fois dans la direction que Léa indiqua. Elle marchait en tête, écartant les branches basses, attentive aux racines qui traînaient en traître sous les feuilles mortes. Derrière elle, elle entendait ses pas, réguliers, discrets, et essayait de ne pas penser à combien de fois elle avait entendu ces mêmes pas dans les couloirs de l'agence.

Elle y pensait quand même.

Ils avaient travaillé ensemble pendant deux ans. Deux ans à se disputer sur tout : les stratégies, les clients, les budgets, la température du bureau. Deux ans à se chercher, à se provoquer, à s'éviter aussi souvent qu'ils se croisaient. Et puis un soir, lors du gala annuel, quelque chose s'était produit que Léa avait choisi de classer sous l'étiquette erreur de jugement due au champagne et de ne plus jamais rouvrir.

Elle avait démissionné trois semaines après.

« Tu boites, dit soudain sa voix dans son dos.

- Ta cheville droite. Depuis dix minutes.»

Léa s'arrêta. Elle n'avait pas réalisé. Une racine, sans doute, quelques minutes plus tôt, elle avait à peine trébuché, elle avait continué.

« Ce n'est rien, dit-elle.

- Assieds-toi.

- Mathis…

- Léa.»

Il prononça son prénom comme on pose quelque chose de fragile sur une surface incertaine. Elle s'assit sur un rocher plat au bord du ruisseau.

Il s'accroupit devant elle sans un mot, sortit une bande de son sac, et s'occupa de sa cheville avec une efficacité qui aurait été impressionnante si elle n'avait pas été aussi déstabilisante. Ses mains étaient précises. Concentrées. Il ne la regardait pas, il regardait ce qu'il faisait, et c'était exactement pour ça que Léa pouvait se permettre de le regarder, lui.

Il avait une petite cicatrice au-dessus du sourcil gauche qu'elle n'avait pas remarquée avant. Ou peut-être qu'elle l'avait remarquée et qu'elle avait préféré oublier.

« Merci », dit-elle quand il eut fini.

Il leva les yeux. Leurs visages étaient beaucoup trop proches.

« De rien. »

Ni l'un ni l'autre ne bougea pendant deux secondes qui durèrent considérablement plus longtemps que deux secondes.

Puis Mathis se redressa et s'assit à côté d'elle sur le rocher ; pas collé, mais pas loin non plus ; et ils restèrent là un moment, à écouter le ruisseau, les oiseaux et le souffle de la forêt autour d'eux.

« Pourquoi tu es venu ici ? demanda-t-elle finalement. Dans ce séjour. »

Il réfléchit un instant — vraiment réfléchi, pas pour esquiver.

« Pour arrêter de contrôler les choses, dit-il. Pour voir ce que ça fait. »

Léa tourna la tête vers lui, surprise malgré elle par cette honnêteté.

« Et alors ? demanda-t-elle. Ça fait quoi ? »

Il la regarda. Et pour la première fois depuis qu'elle l'avait vu sur ce ponton, son expression n'était ni fermée ni moqueuse.

« Je te dirai quand j'aurai une réponse. »

Léa sentit quelque chose se déplacer légèrement dans sa poitrine. Une sensation qu'elle n'aimait pas parce qu'elle la reconnaissait trop bien.

Elle se leva, testa prudemment son appui sur sa cheville bandée.

« On devrait repartir. Le camp est probablement à vingt minutes si on suit le ruisseau.

- Vingt-cinq, dit-il en se levant à son tour. Tu marches moins vite avec la

- Je marche très bien, merci.

- Je ne disais pas le contraire.»

Ils repartirent côte à côte cette fois, sans que ni l'un ni l'autre ne propose de marcher devant. La forêt s'éclaircit progressivement. Au loin, Léa entendit la rivière principale.

Elle ne savait pas ce qui s'était passé dans cette clairière.

Elle savait seulement que les quatre prochains jours venaient de devenir beaucoup plus compliqués.

Et peut-être, juste peut-être, un peu moins terribles qu'elle ne l'avait craint.

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