LOGINLe whiskey coule, mais modérément. Pas de bouteilles vides, pas de défis stupides. Juste des verres qu'on sirote lentement, en parlant, en riant, en se souvenant. Gallagher a choisi un single malt de quinze ans d'âge, un liquide ambré qui réchauffe la gorge et libère les langues. Les rires éclatent, francs, sincères, de ces rires qui viennent du ventre. Les souvenirs s'égrènent comme des perles. Gallagher raconte nos débuts, quand nous étions deux jeunes loups affamés prêts à dévorer le monde, fraîchement débarqués de notre province avec nos costumes mal taillés et nos ambitions démesurées. Il imite ma voix, mes colères légendaires, mes coups de gueule qui faisaient trembler les murs du bureau. Il raconte cette fois où j'ai viré un stagiaire parce qu'il avait
Son sourire est malicieux, presque enfantin. C'est rare chez lui, cette expression. Pendant des années, je ne l'ai vu que sombre, dur, fermé. Aujourd'hui, il sourit. Il rit. Il est heureux. Et c'est grâce à nous, grâce à notre amour, grâce à tout ce que nous avons traversé ensemble. Je soupire, faussement exaspérée, mais je suis heureuse. Heureuse de le voir si impliqué, si présent, si différent de l'homme qu'il était.La vendeuse s'approche pour prendre les mesures, son mètre ruban jaune autour du cou, des épingles plein les doigts. Elle est efficace, discrète, professionnelle. Luck retourne s'asseoir, ramasse son dossier tombé, fait semblant de s'y replonger. Mais ses yeux reviennent sans cesse vers moi, attirés comme par un aimant. Et dans ces yeux, je vois tout l'amour du monde. Tout le chemin parcouru. Toutes
AlessandraLa robe est là, devant moi, suspendue dans la lumière douce de la boutique.Je ne l'ai pas encore essayée. Pas vraiment. Je l'ai vue en vitrine il y a trois semaines, un samedi matin où je passais par hasard dans cette rue que je ne prends jamais. Le hasard, tu parles. Rien n'arrive par hasard. Pas dans ma vie. Pas après tout ce que j'ai traversé. Je me suis arrêtée net sur le trottoir, le souffle coupé, et je suis restée là, immobile, à la regarder pendant de longues minutes. Les passants me contournaient, certains me jetaient des regards intrigués. Je m'en fichais. Cette robe, c'était la mienne. Je le savais. Immédiatement. Comme une évidence. Simple, fluide, élégante. Rien de trop chargé, rien de trop brillant. Juste ce qu'il faut
LuckUn an.Un an exactement depuis le jour où tout a basculé. Depuis cet enlèvement qui aurait pu tout détruire, et qui a finalement tout reconstruit. Un an depuis que Leo a commencé à guérir, vraiment guérir. Un an depuis que nous avons décidé, Alessandra et moi, de nous battre ensemble.Un an. Le temps qu'il fallait.J'ai tout préparé dans le plus grand secret. L'endroit, le moment, les mots. Leo est mon complice. Il est caché derrière un rocher avec son appareil photo, prêt à immortaliser l'instant. Il a tenu à être là, malgré sa fatigue. Il a dit que c'était le moment le plus important de notre histoire, et qu'il ne le manquerait pour rien au monde.La plage est la
LuckLe jour de l'ouverture, le soleil brille.C'est un signe, je le sais. Après des semaines de pluie, de grisaille, de travail acharné, le ciel a décidé d'être clément. Comme s'il voulait célébrer avec nous.La Fondation Delacroix-Vanin ouvre ses portes dans un ancien entrepôt rénové, au cœur d'un quartier populaire. Nous avons voulu être là, au plus près de ceux que nous voulons aider. Pas dans un bureau luxueux du centre-ville. Ici, parmi les gens.L'espace est vaste, lumineux, chaleureux. Des salles de classe, une bibliothèque, une salle informatique, un coin détente avec des canapés et des jeux. Tout a été pensé pour que les enfants se sentent bien, en sécurité, valoris&ea
Alessandra— Elle vit où, ta mère ?La question est sortie toute seule, un soir, alors que nous étions assis dans le salon. Luck lisait un dossier, moi un roman. Il a relevé la tête, surpris.— Pourquoi tu me demandes ça ?— Parce que je ne sais rien d'elle. Tu ne m'en as presque jamais parlé. Et après ce qui s'est passé avec ma mère... je me dis que la vie est trop courte. Qu'il faut essayer de renouer les liens, quand c'est possible.Il repose son dossier, se passe une main sur le visage. Je vois qu'il est tendu, mal à l'aise.— Je ne l'ai pas vue depuis vingt ans, dit-il. Depuis que j'ai quitté la maison. Je ne sais même pas si elle est encore en vie.&mdas
LuckPourquoi ?La question tourne en boucle, un marteau frappant les parois de mon crâne. Le dossier de fusion est ouvert devant moi, une mosaïque de chiffres et de clauses légales. Je ne vois rien.Pourquoi elle ?Il y a eu d’autres femmes. Plus belles, sans doute. Plus complaisantes, certainemen
LuckLe silence de la maison a changé de nature.Il n’est plus lourd de conflit, mais épais d’une attente calculée.Je l’observe à distance, à travers les caméras discrètes de mon bureau, à travers le rythme impeccable de ses matinées, réglées comme une mécanique de précision.Alessandra se mue en
LuckLe dossier Corinthe est impeccable. Une analyse précise, une synthèse percutante. C’est le travail de l’Alessandra d’avant. Celui dont j’avais besoin.Mais je ne vois pas les mots. Je ne vois que le regard. Celui qu’elle a posé sur moi en déposant ces pages. Un éclair d’acier dans la grisaille
MathiasLa maison est silencieuse. Un silence lourd, tissé des non-dits de cette nuit et du cliquetis obsédant de mes pensées. Je suis debout devant la baie vitrée de mon bureau, un verre de whisky à la main, que je ne bois pas. Je regarde le jardin noyé d’ombre, mais je ne vois pas les arbres. Je







