LOGINAlessandra
Ses mots sont des serpents glacés qui s’enroulent autour de mon cou, de mon âme. Ils me paralysent. La vérité qu’ils contiennent est un poison qui anéantit ma rage en une seconde. Il a raison. Monographie. C’est une course contre la montre que je suis en train de perdre.
La porte est là, à un mètre. La liberté. Mais c’est une illusion. La vraie prison, c’est ma réalité.
Je tire sur la poignée, la serre si fort que le métal me fait mal. Je sors sans un regard en arrière, je traverse le hall d’un pas chancelant, l’ascenseur, le rez-de-chaussée.
Dehors, le froid me gifle. Je m’arrête au milieu de la foule pressée, le corps secoué de frissons incontrôlables. Je regarde la tour derrière moi, ce monstre de verre qui abrite le diable.
Et au fond de moi, une petite voix terrible, une voix que je déteste, chuchote qu’il a raison.
Je vais devoir revenir.
Et je vais devoir supplier...non jamais... jamais .
Alessandra
Deux semaines.
Quatorze jours qui ont dévoré mes réserves, mon espoir, ma chair. Je me regarde dans le miroir fêlé de la salle de bain et je vois une étrangère. Mes joues sont creuses, mes yeux sont deux taches sombres au fond d’orbites trop grandes. Ma robe noire, déjà trop large, flotte maintenant sur mon corps comme un linceul. J’ai perdu du poids. Le désespoir est un régime efficace.
Chaque matin, c’est le même rituel. Me lever avec une nausée d’angoisse. Envoyer des CV. Des dizaines. Partout. Des postes pour lesquels je suis surqualifiée, sous-qualifiée, peu importe. J’irais faire des ménages. Je distribuerais des flyers dans le froid.
Chaque après-midi, c’est le même silence. Ou pire, les refus. Des mails polis et vides. Des « nous avons retenu un autre profil ». Des « votre candidature n’a pas été retenue ». C’est une litanie d’échecs qui résonne dans le silence étouffant de mon studio.
Et puis, il y a les appels. L’hôpital. La voix de la responsable administrative est devenue plus froide, plus pressante.
—Mademoiselle Valenti, l’acompte n’a toujours pas été réglé. Les procédures de suspension des soins les plus coûteux vont être engagées.
—Je vous en supplie, encore quelques jours…
—C’était la promesse de la semaine dernière. Nous ne pouvons plus attendre.
Je raccroche, le cœur battant la chamade, la sueur glacée perlant sur mon front. Je suis allée voir Leo hier. Il était si pâle, si faible. Son sourire était un effort. Il a murmuré : « Tout va bien, Allie ? Tu as l’air fatiguée. » J’ai failli m’effondrer là, au pied de son lit.
Je sors, je marche dans les rues. Le monde est devenu un lieu hostile. Les vitrines regorgent de nourriture que je ne peux plus m’offrir. Les gens pressés me bousculent, indifférents à ma lente agonie. Je regarde les buildings, ces forteresses imprenables, et je me demande combien abritent des hommes comme Luck, qui jouent avec des vies comme d’autres jouent aux échecs.
Une pensée me hante, obsédante. Son sourire glacé. Ses mots.
« Vous reviendrez. »
Je serre les poings, les ongles enfoncés dans mes paumes. Non. Pas ça. Il existe une autre solution. Il doit en exister une.
Mais l’étau se resserre. Chaque jour qui passe est un cran de plus. Je le sens, physiquement. Comme une corde autour de mon cou qui se tend, lentement, inexorablement.
Luck---Quelques années plus tard.La plage est exactement la même que celle où je lui ai demandé sa main. Sauvage, préservée, magnifique. Le soleil descend lentement sur l'océan, embrasant le ciel de roses, d'oranges, de pourpres, d'ors. Les vagues viennent lécher le sable fin en murmures tranquilles et réguliers. Rien n'a changé dans ce paysage éternel, et pourtant tout a changé dans nos vies.Leo est là, à quelques mètres, les pieds dans l'eau, une femme à son bras. Elle s'appelle Élise, je l'aime comme une sœur. Elle est douce, patiente, lumineuse. Elle a compris Leo sans chercher à le changer, elle l'a accepté avec ses forces et ses failles, avec son passé et ses cicatrices. Ils se sont rencontrés lors d'une visite de l'association Renaissance à l'hôpital. Élise était bénévole, elle apportait des livres, des fleurs, des sourires aux jeunes malades. Leo faisait une de ses visites régulières, il parlait aux adolescents, leur racontait son histoire, les encourageait. Le coup de fou
Alessandra---Je me réveille en sursaut à trois heures du matin.Quelque chose m'a tirée du sommeil, un bruit, une absence. Le lit est vide à côté de moi. Les draps sont froids, repoussés avec une violence qui me glace le sang. Mon cœur s'emballe immédiatement, une peur ancienne, viscérale, remonte à la surface. Je me redresse, j'allume la lampe de chevet. La chambre est vide, la porte de la salle de bains est ouverte, personne. Le silence est épais, oppressant.Je me lève d'un bond, je passe un peignoir à la hâte, je traverse la maison. Mes pieds nus sont silencieux sur le carrelage froid. Je l'appelle, d'abord doucement, puis plus fort.— Luck ? Luck, où es-tu ?Pas de réponse. Mon angoisse monte d'un cran. Je vérifie le salon, la cuisine, la terrasse. Personne. Et puis j'ouvre la porte de la chambre d'amis, celle que nous n'utilisons presque jamais.Et je le trouve.Luck est assis par terre, dans un coin de la pièce, recroquevillé contre le mur comme un enfant terrifié. Il tremble
Leo---C'est un dimanche après-midi de printemps, je suis venu déjeuner chez eux.La table est dressée sur la terrasse, face à la mer, avec la nappe blanche que ma sœur sort pour les grandes occasions, les assiettes en faïence peintes à la main qu'elle a chinées dans une brocante, un bouquet de fleurs coupées du jardin dans un vase en verre soufflé. Alessandra a cuisiné un plat de pâtes aux fruits de mer, mon préféré depuis toujours, celui qu'elle me faisait les soirs où j'étais au plus mal, quand j'avais du mal à avaler autre chose, quand ma gorge était brûlée par les traitements. Elle se souvient de tout, ma sœur. Elle oublie rien.Luck ouvre une bouteille de vin blanc, un Chablis premier cru qu'il a choisi spécialement pour l'occasion. Il sait que j'aime le vin blanc, maintenant que je peux en boire, maintenant que les médecins ont donné leur accord. Il verse le liquide doré dans les verres, le fait tourner, le hume. Il est devenu un amateur éclairé, mon beau-frère. Il met la même
Luck---C'est un jour ordinaire, dans une rue ordinaire de notre petite ville côtière.Je sors de la boulangerie, un sac de croissants à la main. Alessandra m'a demandé d'en acheter pour le petit-déjeuner, et je me suis porté volontaire avec un plaisir que je ne me connaissais pas autrefois. Ces petits gestes simples, ces courses matinales, ces moments de normalité partagée, je ne m'en lasse pas. Après des années de chaos, de tourments, de nuits sans sommeil, la banalité du quotidien est devenue un luxe. Le simple fait d'aller acheter des croissants pour ma femme est une forme de bonheur.La rue est calme, ensoleillée, elle s'éveille doucement. Des passants flânent sur les trottoirs, des enfants courent vers l'école avec leurs cartables trop grands, des pigeons picorent paresseusement entre les pavés. L'air sent la mer et le pain chaud.Et soudain, je le vois.Il est là, à une dizaine de mètres, arrêté devant une vitrine. La cinquantaine, les cheveux grisonnants et clairsemés, le dos
AlessandraC'est aujourd'hui l'anniversaire de Luck.Quarante-deux ans. Je me souviens encore du premier anniversaire que nous avons passé ensemble, il y a une éternité. C'était avant que je sache la vérité, avant que tout s'effondre. Je lui avais offert une montre, une montre de luxe que j'avais mis des mois à choisir, et il l'avait à peine regardée. Il l'avait remerciée d'un mouvement sec de la tête, puis il l'avait posée sur la table, comme un objet quelconque. À l'époque, je n'avais pas compris. Aujourd'hui, je sais qu'il ne savait pas recevoir. Il ne savait pas accepter l'amour, la tendresse, l'attention. Personne ne lui avait jamais appris.Ce matin, tout est différent.Il les porte bien, ses quarante-deux ans, mon mari. Les années ont adouci ses traits sans les altérer, elles ont tracé quelques rides fines au coin de ses yeux, ces rides qu'on appelle pattes d'oie et qui apparaissent quand on sourit souvent. Il sourit souvent maintenant. Les tempes grisonnent, quelques fils d'ar
LuckLa maison est grande, claire, ouverte sur la mer.Nous l'avons choisie ensemble, quelques semaines avant le mariage. Alessandra et moi avions visité des dizaines de propriétés, des appartements luxueux, des villas modernes, des lofts design. Aucune ne nouscorrespondait. Et puis nous sommes tombés sur celle-ci, par hasard, un dimanche après-midi où nous nous étions perdus sur les routes côtières. Une bâtisse en pierre blanche, typique de la région, avec des volets bleu marine, une façade couverte de vigne vierge, une glycine centenaire qui encadre la porte d'entrée. Une terrasse qui donne directement sur les rochers, avec un escalier qui descend vers une crique privée. Un jardin sauvage planté de tamaris, de pins parasols, de lauriers-roses. Pas un palais. Pas une forteresse. Une maison. Un foyer. Dès que nous avons passé le seuil, Alessandra a souri, et j'ai su.Nous avons emménagé vraiment, en rentrant de lune de miel. Plus question de vivre entre deux appartements, entre deux







