MasukLuck
Deux semaines.
Quatorze jours à observer la pieuvre se débattre dans le filet. Mon bureau est mon poste de commandement. La ville, mon terrain de chasse.
Mon interphone sonne.
—Monsieur, un appel de M. Thorne, de la société « Apex Solutions ». Il est en ligne 2.
Un sourire fugace.Thorne. Un homme redevable. Je décroche.
—Lucian.
—M. Blackwood. Au sujet de la candidate, Alessandra Valenti. Son CV est arrivé ce matin. Comme convenu, nous l’avons rejetée.
—Bien. Faites suivre le mail de refus à mon assistant. Je veux les voir.
C’est devenu une routine. Mon assistant imprime et dépose sur mon bureau chaque refus qu’elle reçoit. Une collection. Je les lis parfois. « Malheureusement… » « Après mûre réflexion… » « Nous sommes certains que vous trouverez votre voie… » Des mensonges polis. Des arrêts de mort signés de ma main.
Un autre appel. Une amie d’une amie, directrice des ressources humaines dans une agence de design.
—Luck, bonjour. Cette Valenti… elle a l’air désespérée. Son portfolio n’est pas mauvais, tu sais.
—Et ton financement pour ton nouveau projet ? Il est toujours en suspens, n’est-ce pas ? lui rappelé-je doucement.
Un silence à l’autre bout du fil.Puis :
—Je comprends. Son dossier est… inadapté , encore un refus.
Je raccroche. C’est un jeu d’enfant. Un mot de moi, une suggestion, une menace voilée, et toutes les portes se ferment. Une à une. J’ai verrouillé le système contre elle. Elle pourrait être la candidate la plus brillante du monde, elle échouerait. Elle se bat contre des murs que j’ai érigés. Elle court après des ombres que je contrôle.
Je me lève et marche jusqu’à la baie vitrée. Quelque part, en bas, elle erre. Plus maigre, j’en suis sûr. Plus pâle. La faim et l’inquiétude font leur œuvre. Je l’imagine, serrant son téléphone, espérant une bonne nouvelle qui ne viendra jamais. Parce que je l’ai décidé.
C’est une sculpture. Je suis en train de sculpter son désespoir, de lui donner la forme parfaite, aiguisée, qui convient à mes besoins. J’ôte tout espoir superflu, toute possibilité de fuite. Je la prépare. Je l’affame. Pas seulement de nourriture. D’avenir.
L’appel de l’hôpital a dû avoir lieu aujourd’hui. Je le sais. J’ai aussi des contacts là-bas. L’étau se resserre. La corde autour de son cou est presque tendue à son maximum.
Bientôt. Très bientôt, le craquement.
Alessandra
Ce soir, c’est le point de rupture.
Je suis assise par terre dans mon studio, le dos contre le radiateur froid. Il n’y a plus de nourriture dans le frigo. Plus d’argent sur mon compte. Juste des dettes. Des dettes qui s’accumulent comme des corbeaux sur une branche.
Mon téléphone sonne. Pas l’hôpital. Un numéro inconnu. Un dernier espoir, fou, insensé, jaillit en moi. Un entretien ? Une offre ?
— Allô ? dis-je, la voix tremblante d’un espoir misérable.
— Mademoiselle Valenti ? Ici l’agence immobilière. Concernant le loyer de ce mois et les deux derniers impayés. Nous sommes obligés de vous donner un préavis d’expulsion si…
Je ne l’écoute plus. La voix n’est qu’un bourdonnement lointain. Je laisse tomber le téléphone sur le sol. Il n’y a plus de bruit. Plus de lumières. Juste un vide immense, un silence assourdissant.
Je me lève, je marche jusqu’à la fenêtre. La ville scintille, cruelle et magnifique. Je vois, au loin, la tour de Blackwood Holdings. Une étoile noire dans la nuit.
Je revois son visage. Ses yeux sans âme. Ses mots.
« Vous reviendrez. Et vous me supplierez. »
Les larmes ne viennent pas. Je suis trop vide, trop sèche. Trop brisée.
Je baisse les yeux sur mes mains. Des mains qui ont tenu des coupes de champagne, qui ont caressé les joues de mon frère, qui ont essayé de se raccrocher à toutes les branches.
Il ne reste plus qu’une seule branche. Celle tendue par le diable.
Je ferme les yeux. Un frisson violent me parcourt tout le corps. La décision ne se prend pas. Elle s’impose. Comme une fatalité.
Je sais ce que je dois faire.
Demain.
Demain, je vais revenir.
Et je vais supplier.
Je finis mon petit-déjeuner en silence. Il reste là, à boire son café, à me regarder par-dessus sa tasse. Quand j'ai terminé, il se lève, va chercher un téléphone dans un tiroir fermé à clé. Un vieux modèle, sans Internet, sans GPS.— Le numéro est pré-enregistré. Appelle. Je te laisse seul.— Tu ne vas pas écouter ?— Je n'ai pas besoin d'écouter. Je sais ce que tu vas dire.Il pose le téléphone sur la table et s'éloigne, disparaissant dans une autre pièce. Je prends l'appareil. Mes mains tremblent tellement que j'ai du mal à appuyer sur les touches. La sonnerie résonne dans le vide. Une fois. Deux fois. Trois fois.— Allô ?Sa voix. Faible. Fatiguée. Mais vivante. Tellement vivante.— Leo ? C'est moi.Un silence. Puis
AlessandraLe soleil se lève sur l'océan comme un œil qui s'ouvre lentement, indifférent à ma prison dorée. Je suis réveillée par cette lumière qui filtre à travers les voilages blancs, par ce bruit des vagues qui n'en finit pas, comme une respiration géante, comme le souffle de cette maison qui m'engloutit jour après jour.Trois jours.Trois jours depuis que j'ai couru pieds nus sur les rochers, depuis que mes chevilles ont cogné contre la pierre, depuis que le sang a coulé sur mes jambes. Trois jours depuis que Cormac m'a rattrapée comme on rattrape un oiseau tombé du nid, depuis qu'il m'a portée jusqu'ici, depuis qu'il a nettoyé mes plaies avec des doigts trop doux, trop lents, trop attentifs.Je me lève. Le parquet est froid sous mes pieds. Je m'approche de la baie vitrée et je colle mon front contre
Luck4h du matin.Je ne dors toujours pas. Je regarde le plafond de cette chambre d'hôtel minable, les taches d'humidité qui dessinent des cartes imaginaires. Des pays où je ne suis jamais allé. Des océans que je ne traverserai jamais sans elle.Le foulard est sur ma poitrine. Je le respire encore. L'odeur faiblit. Bientôt, il ne restera que du tissu.Mon téléphone sonne.Je bondis, attrape l'appareil. Numéro inconnu.— Blackwood.— Bonjour, Luck.Cette voix. Calme. Posée. Ce sourire qu'on entend.— Cormac.— Tu ne dors pas ? Moi non plus. On a des insomnies similaires, on dirait. À cause de la même femme.— Où est-elle ?— En sécurité. Dans ma salle de bain, pour être précis. Elle prend un bain. Elle est nue. Elle est belle
Alessandra---Il est minuit passé quand je prends ma décision.Je n'ai pas dormi. Je n'ai pas pu. Chaque fois que je ferme les yeux, je vois Leo. Son visage pâle à l'hôpital, ses yeux qui cherchent les miens. Je l'imagine seul, sans moi, sans personne pour lui tenir la main pendant les nuits de douleur.Je ne peux pas rester ici une minute de plus.La maison est silencieuse. Cormac doit dormir. J'ai passé la soirée à repérer les lieux, à noter chaque porte, chaque fenêtre. Il y a une issue au sous-sol. Une porte-fenêtre qui donne sur les rochers. Je l'ai vue quand il m'a fait visiter, en disant « tu peux aller partout sauf dans mon bureau ».Il a oublié de préciser « ne cherche pas à t'enfuir ».Je me lève sans bruit. La robe de nuit est légère, trop légère pour
Je me lève, contourne la table, m'accroupis près d'elle. Elle se raidit mais ne s'éloigne pas.— Tu dois comprendre que Luck n'est pas ton salut. Que l'amour qu'il te porte est empoisonné par sa haine. Que tu mérites mieux.— Et toi ? Tu es mieux ?— Non. Je ne suis pas mieux. Je suis différent. Et c'est à toi de choisir ce que tu préfères.Je retourne m'asseoir. Le repas continue en silence. Elle mange, boit un peu de vin. Ses joues rosissent. Elle est si belle que ça me fait mal.— Parle-moi de toi, dit-elle soudain.— De moi ?— Ton enfance. Les foyers. Comment tu t'en es sorti.Je la regarde, surpris. Elle veut vraiment savoir ?— Pourquoi ça t'intéresse ?— Parce que si je dois être ici, autant comprendre qui me retient prisonnière.— Je ne
CormacJe n'ai pas dormi.Après l'avoir laissée sur le canapé, je suis monté dans mon bureau. J'ai regardé les écrans de surveillance. Elle ne dort pas non plus. Elle regarde le feu, perdue dans ses pensées.Pourquoi j'ai cédé ? Pourquoi je lui ai promis d'appeler Leo ?Parce que je suis faible. Parce qu'elle a raison. Parce que je ne peux pas la regarder souffrir sans rien faire.C'est nouveau pour moi. La souffrance des autres, je m'en foutais. J'ai construit ma vie sur cette indifférence. Survivre, coûte que coûte. Les autres, c'est leur problème.Mais elle... elle est différente.Je la regarde sur l'écran. Elle bouge, grimace en touchant son pied bandé. Elle a mal. À cause de moi.Je descends. J'entre dans le salon sans frapper. Elle sursaute.— Quoi encore ?&m







