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SERVICE TRÈS PERSONNEL
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Author: Darkness

Chapitre 1 : Soufflé coupable 1

Author: Darkness
last update Last Updated: 2025-12-09 06:29:23

CARLA

La pointe de mon couteau d’office s’enfonce dans le citron avec un petit schlick satisfaisant. Acide. Net. Comme l’état d’esprit requis pour survivre à ce soir. Je jette un œil au miroir sans tain qui sépare ma cuisine de la salle. Un calme trompeur y règne. Nappes blanches impeccables, argenterie étincelante, bougies déjà allumées pour créer cette ambiance feutrée et chaleureuse dont raffolent les guides. Tout est parfait. Et c’est précisément ce qui me terrifie. Le parfait, c’est comme un soufflé : ça peut s’effondrer d’un seul souffle.

— Chef ? Le vin pour l’amuse-bouche est en temp’, annonce Antoine, mon second, d’une voix qu’il voudrait posée mais que je perçois tendue comme la peau d’un tambour.

Je hoche la tête, sans cesser de ciseler la ciboulette en brunoise si fine qu’elle en devient vapeur verte entre mes doigts. Mon regard revient à l’horloge au-dessus de la porte. 19h48. Dans douze minutes, il sera là. Mathis Lambert. Le critique le plus craint et le plus adulé de la région. Celui dont la plume peut vous graver dans le marbre d’un éloge mythique ou vous transpercer le cœur d’une métaphore assassine. Il a choisi mon restaurant, L’Éclat, pour son prochain papier. L’étoile Michelin frôle mes doigts, je la sens. Mais elle pourrait tout aussi bien se transformer en lame de rasoir.

19h55. La porte d’entrée s’ouvre dans un léger carillon. Mon estomac se serre, devient un nœud de tension pure. Je m’essuie les mains sur mon tablier, prends une profonde inspiration, et franchis la porte battante.

Il est déjà assis. Pas à la table que je lui avais réservée, au centre, sous la meilleure lumière. Non. Il s’est installé dans un coin, le dos à la majeure partie de la salle, près de la sortie des toilettes. Stratège. Ou simplement sadique. Je m’approche, un sourire professionnel figé sur les lèvres.

— Monsieur Lambert, bienvenue à L’Éclat. C’est un honneur.

Je le regarde. Vraiment. Et ma première pensée est : ce n’est pas possible. Sur les photos, il a toujours l’air d’un intellectuel sec, empesé. L’homme devant moi porte un costume trois-pièces… en velours bordeaux. Sa chemise est ouverte d’un bouton de trop, révélant une chaîne en argent avec un pendentif qui a la forme d’une petite fourchette. Ses cheveux, d’un châtain désordonné, semblent avoir été coiffés par un vent contraire. Mais ses yeux… Ses yeux sont d’un gris acier perçant, et ils me parcourent des pieds à la tête avec une lenteur délibérée, comme s’il évaluait la qualité de ma tenue de chef, la résistance de mon tablier, la fermeté de…

— Carla. Enchanté. L’honneur est partagé, murmure-t-il. Sa voix est plus grave que je ne l’imaginais, avec une rondeur presque caressante qui contredit totalement la sécheresse de ses écrits.

Il ne me lâche pas du regard. Un frisson me parcourt l’échine. De colère ? D’autre chose ? Je ne sais pas.

— J’espère que le menu dégustation saura vous plaire. Nous avons…

— La carte, l’interrompt-il avec un sourire en coin. Je préfère choisir. Me surprendre, vous surprendre. L’alchimie, vous voyez ?

L’alchimie. Je vois surtout mon planning de service minutieux s’envoler en fumée. Je garde le sourire, les muscles de mes mâchoires douloureux.

— Bien sûr. Antoine vous l’apportera.

Le service commence. Et avec lui, la descente aux enfers burlesque.

Premier acte : Antoine, mon sommelier, en présentant le bourgogne aligoté, se met à faire des moulinets avec le verre de dégustation comme s’il s’agissait d’un partenaire de tango. Je le vois, pétrifiée derrière ma vitre, incapable d’intervenir. Mathis Lambert l’observe, l’air fasciné, un sourcil imperceptiblement levé. Il goûte le vin, hoche la tête d’un air entendu, puis murmure quelque chose qui fait pâlir Antoine. Je n’entends pas, mais je devine.

Acte deux : le soufflé au fromage de chèvre et aux herbes fraîches. Mon orgueil. Ma signature. Je le sors du four, il est magnifique, doré, gonflé à la perfection. Je le pose sur le passe, le cœur battant. C’est à ce moment-là que le nouveau commis, Pierre, pressé de m’impressionner, fonce vers la salle en trébuchant sur un torchon mal rangé. Il ne tombe pas. Mais son bras, dans un mouvement de balancier épique, frôle le plat. Le soufflé oscille. Lentement, tragiquement, il s’affaisse sur lui-même avec un petit soupir mou, se transformant en une flaque digne et jaunâtre.

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