MasukLes hommes valides se dispersent, leurs pas résonnent sur le bois, leurs voix s'appellent dans les profondeurs du navire. Je reste debout au milieu du chaos, ma robe blanche est une tache de lumière dans toute cette grisaille, et je sens le poids des regards sur moi. Des regards suspicieux, accusateurs, qui me jugent sans preuve, qui me condamnent sans procès.Cora sort de la cambuse, ses mains sont encore couvertes de farine, son visage est un masque d'inquiétude.— Le pain, murmure-t-elle. J'ai préparé le pain avec la même eau, la même farine, les mêmes ingrédients que la bouillie. Mais le pain n'est pas encore cuit. Si le poison était dans l'eau ou dans la farine, le pain serait contaminé aussi.— Il n'était pas dans l'eau, dit Kaelan. Il n'était pas dans la farine. Il a été versé directement dans le chaudron, après la cuisson, avant le service. Quelqu'un est entré dans la cuisine pendant que Cora était occupée ailleurs, et a versé le poison.— Mais qui ? demandé-je. Qui ferait une
NerinaL'aube se lève sur une mer d'huile, si calme que le reflet du ciel dans l'eau est un miroir parfait, une illusion qui donne le vertige. La Veuve glisse sans bruit sur cette surface lisse, ses voiles à peine gonflées par une brise paresseuse, et le silence qui règne sur le pont est presque surnaturel. Pas de craquements de bois, pas de claquements de cordages, pas de cris d'oiseaux. Juste le silence, lourd et épais comme un linceul.Je suis dans la cambuse avec Cora, les mains dans la farine, les bras couverts de poudre blanche jusqu'aux coudes. Nous préparons le pain du matin, une fournée de miches rondes qui cuiront dans le four de brique que Sao Feng a construit il y a des années, quand La Veuve était encore un navire de guerre et qu'il fallait nourrir cent hommes d'équipage. Cora pétrit la pâte avec ses doigts déformés par l'arthrite, ses articulations noueuses s'enfoncent dans la masse blanche comme des racines dans la terre, et elle chantonne une vieille mélopée que je ne
NerinaLes jours passent, les semaines s'écoulent, et la vie à bord s'installe dans une routine que je commence à connaître, à comprendre, à aimer. Je ne suis plus une étrangère sur ce navire. Je ne suis plus un Tribut, une captive, une épouse de circonstance. Je suis la maîtresse de La Veuve, la femme du capitaine, la compagne des damnés.Mais il y a des choses que je ne sais pas encore. Des secrets que le navire garde, des mystères que les hommes taisent, des histoires qui ne sont pas les miennes et qui pourtant m'habitent.Ce matin, je suis dans la cuisine du navire, une petite pièce au fond de la cale, où l'air est chaud et humide, où les casseroles dansent sur les feux. Cora est là, elle prépare un ragoût de poisson, ses doigts déformés par l'arthrite s'affairent avec une précision qui m'émerveille.— Cora, dis-je en m'approchant. Il y a quelque chose que je veux te demander.Elle lève les yeux, ses sourcils gris se haussen
NerinaTrois jours après la tempête, un navire apparaît à l'horizon.Il est d'abord un point dans le lointain, un grain de poussière sur la ligne mouvante de l'horizon. Puis il grandit, il se précise, il prend forme. Un galion, lourd et massif, ses voiles gonflées par le vent, ses canons pointés vers l'horizon. Les couleurs qui flottent à son mât sont celles d'une flotte marchande, mais les hommes qui le montent ressemblent à des pirates.— Des corsaires, dit Kaelan, sa voix est basse, presque un murmure. Ils font la chasse aux navires de commerce, mais ils ne dédaignent pas un butin plus conséquent.Il me prend par le bras, une pression ferme qui n'est pas une demande.— Tu vas jouer la maîtresse du navire. La maîtresse de La Veuve. La femme du capitaine.Il marque une pause, et ses yeux d'argent plongent dans les miens.— Et tu vas le faire avec la même autorité que quand tu tenais la barre.Mon cœur
Je tiens le cap.La barre vibre dans mes mains, elle s'agite, elle essaie de m'échapper, elle veut suivre la houle, elle veut se laisser porter par la mer. Mais je la maintiens, je la force à rester dans l'axe, je lui impose ma volonté comme on impose une vérité.L'équipage me regarde. Je vois leurs yeux, leurs bouches ouvertes, leurs visages mouillés. Ils me regardent comme on regarde un miracle, comme on regarde une prophétie, comme on regarde l'impossible en train de se réaliser.Torv est accroupi derrière le grand mât, son visage est un rictus de haine et d'incrédulité. Il voulait me voir échouer, tomber, me noyer. Il voulait que la tempête me prenne, que la mer me réclame, que je sois rendue à l'océan comme un Tribut qui a cessé d'être utile. Mais je tiens la barre.Sereia, perchée dans les haubans, ses cheveux humides collés à son visage, ses yeux verts sont deux couteaux plantés dans ma nuque. Elle voulait me voir trembler, faibli
NerinaL'aube se lève sur une mer grise et houleuse, une mer d'encre et d'écume qui semble rouler sous un ciel de plomb. Le vent est fort, chargé d'embruns salés qui cinglent les visages des marins postés sur le pont, et les voiles claquent au-dessus de nos têtes comme des drapeaux de guerre. L'air est électrique, chargé d'une tension que je sens dans mes os, dans mes dents, dans le creux de mon ventre. La tempête n'est pas encore là, mais elle se prépare, elle se rassemble à l'horizon, elle prend son temps avant de frapper.Je suis sur le gaillard d'arrière, debout à côté de Sao Feng, mes doigts crispés sur la rambarde. Le bois est glacé sous mes paumes, trempé par les embruns, et je sens chaque vibration du navire à travers mes paumes, chaque effort des mâts, chaque plainte des cordages. Le vent hurle dans le gréement comme une bête en cage.Sao Feng me regarde, ses yeux noirs sont deux braises sous sa frange grise. Il n'aime pas me voir là, su
Zorah Nous franchissons les grandes portes au galop, sans ralentir. Des gardes en turban blanc s'inclinent sur notre passage, leurs lances scintillant dans la lumière déclinante. Nous traversons une première cour, puis une deuxième, puis une troisième, chacune plus somptueuse que la précédente. De
Zorah Je vois le premier de nos gardes tomber. Un jeune homme que je connais depuis l'enfance, qui s'appelait Hakim et qui rêvait de devenir poète. Un cimeterre s'abat sur sa gorge, et un flot de sang jaillit, rouge vif, presque irréel dans la lumière éclatante du soleil. Son corps bascule de sa s
ZorahMon cœur s'arrête.— Il est vivant. Mes hommes l'ont assommé, pas tué. Il est prisonnier dans une forteresse à trois jours d'ici. Ta tante aussi. Et ils le resteront tant que tu te montreras... coopérative.Un flot de soulagement me submerge, aussitôt suivi par une vague de terreur encore plu
Zorah Le palais est un monde en soi, une cité close où tout semble régi par des règles invisibles que je ne connais pas. Les femmes que je croise baissent les yeux sur mon passage. Les hommes détournent le regard. Personne ne me parle, personne ne semble même me voir. Je suis un fantôme, une ombre







