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Chapitre 6 : Démasquée

Penulis: Déesse
last update Tanggal publikasi: 2026-05-01 04:51:47

Blanche

Ce n'est pas de la compassion. Pas exactement. C'est une curiosité vertigineuse, comme si je me tenais au bord d'une falaise et que je ressentais l'appel du vide. Qu'est-ce que ça fait de sauter ? Qu'est-ce que ça fait d'être celle qui reçoit ? Qu'est-ce que ça fait d'être la toile, et non le peintre ?

Une main se pose sur la mienne.

Je sursaute si violemment que je manque renverser mon verre.

Damien Cross se tient à côté de moi.

Il n'était pas là une fraction de seconde auparavant. Il s'est matérialisé, comme si l'ombre elle-même l'avait porté jusqu'ici sans un bruit, sans un froissement d'air, sans un déplacement de lumière. Je ne l'ai ni vu ni entendu approcher, et pourtant il est là, à quelques centimètres, sa main posée sur la mienne avec une fermeté qui n'a rien de tendre.

Sa main est chaude. Immense. Pas une main d'homme d'affaires, pas les doigts fins et manucurés que j'attendais. Une main de travailleur, de sculpteur, de combattant. Des jointures saillantes. Des cals légers sur la pulpe des doigts. Une pression qui n'écrase pas, mais qui ne laisse aucun doute sur la capacité à écraser s'il le voulait.

Il se penche vers moi. Je sens son souffle contre mon oreille, chaud et régulier, parfaitement contrôlé. Son eau de toilette est un mélange de bois de santal, de cuir et de quelque chose de plus sombre. De fumée. De métal. De danger.

— Bonsoir, Blanche Sterling.

Mon sang se transforme en glace. Pas métaphoriquement. Je le sens physiquement, cette coulée de froid qui part de ma nuque et descend le long de ma colonne vertébrale, qui fige mes organes un par un, qui paralyse mes poumons.

— Votre article avance bien ?

Le sol s'ouvre sous moi. Pas de manière figurée. Je sens physiquement l'abîme qui se creuse sous mes escarpins, le vide qui aspire mes certitudes, mes mensonges, mes quatre mois de préparation minutieuse. Mes jambes ne répondent plus. Ma langue est soudée à mon palais, épaisse et sèche comme un morceau de cuir. Je fixe la scène de domination comme si elle allait me sauver, comme si le dos zébré de la soumise, les bougies vacillantes, les visages extatiques des spectateurs pouvaient former un bouclier entre cet homme et moi. Mais rien ne peut me sauver.

Il sait.

Il sait mon nom. Mon vrai nom. Il sait pourquoi je suis là, depuis combien de temps j'enquête, quelles sont mes intentions. Il sait tout, et il me l'annonce avec la désinvolture d'un maître d'hôtel qui confirme une réservation.

Il retire sa main, lentement, très lentement. Le mouvement a quelque chose d'obscène dans sa lenteur calculée. Comme si chaque millimètre de peau qu'il abandonnait était une concession qu'il m'accordait, une faveur dont je devrais être reconnaissante. Ses doigts glissent sur mes jointures, sur mes phalanges, s'attardent une seconde de trop sur mon poignet, là où mon pouls bat à une vitesse affolée sous la peau fine.

Puis le contact cesse. Ma main est seule sur le zinc du bar, glacée, abandonnée.

Je tourne la tête vers lui. C'est une erreur. Je le sais au moment où je le fais. Mais je ne peux pas m'en empêcher. C'est plus fort que moi, cet instinct qui pousse l'antilope à regarder le lion en face avant de mourir.

Son visage est à quelques centimètres du mien. Assez près pour que je voie les paillettes d'or dans ses iris noirs, pour que je compte les rides fines au coin de ses yeux, pour que je sente la chaleur de sa peau par-delà l'espace qui nous sépare. Ces yeux qui absorbent la lumière comme deux puits sans fond. Ce demi-sourire qui n'a absolument rien d'un sourire. Cette expression de prédateur qui a déjà gagné et qui savoure l'instant qui précède la curée.

Je cherche une parade. Un mensonge. Une pirouette verbale. N'importe quoi. J'ai passé des années à aiguiser mes réflexes de journaliste infiltrée, à apprendre à mentir sous pression, à improviser des couvertures en une fraction de seconde. Rien ne vient. Mon cerveau est vide, court-circuité par la panique, comme si toutes mes formations s'étaient effacées d'un coup.

— Je… vous faites erreur.

Ma voix est faible. Pathétique. Même moi je n'y crois pas.

— Vraiment.

Son ton est plat comme la pierre. Il ne croit pas à mon mensonge. Il n'y croit pas parce qu'il n'en a pas besoin. Il sait. Et il veut que je sache qu'il sait.

— Blanche Sterling. Née à Boston, quartier de Back Bay. Trente et un ans. Journaliste au Chronicle depuis huit ans. Spécialisée dans les infiltrations en milieu fermé. Vous avez fait tomber un casino clandestin à Atlantic City en vous faisant passer pour une croupière. Une secte millénariste dans le Vermont en jouant la convertie. Un réseau de trafic d'influence à Washington en vous inventant une carrière de lobbyiste.

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