FAZER LOGINMAYA
Je regarde l'homme , Kai désespérément. Il est retombé dans l'inconscience, sa respiration un sifflement faible.
Ils le cherchent. Ce sont eux qui l'ont fait ressembler à un plan de métro. Et ils sont là. À quelques mètres de nous. Séparés seulement par une fine tôle de van rouillé.
Mes options défilent à toute vitesse dans mon esprit. Sortir en courant ? Ils me verront. Ils ont sûrement vu le van. Rester ici ? Une boîte de conserve sans issue. Une prison.
Les pas reprennent, plus proches. Une voix d'homme, basse et autoritaire, résonne dans la nuit :
— Il ne peut pas être loin. Il perdait trop de sang.
Une autre voix répond, plus jeune, nerveuse :
—On a vérifié les poubelles. Rien. Il a dû être emmené.
— Ou il se cache. Cherchez partout. Les voitures. Les recoins.
Je jette un dernier regard à Kai. Ses yeux sont fermés, son visage d'une pâleur de cire sous la lueur de la lampe torche de mon téléphone que j'ai posée à côté de lui.
Une folie. Une pure folie s'empare de moi. Le genre de folie qui me fait sauter d'un toit pour le frisson, qui me pousse à résoudre des énigmes dans des endroits interdits.
Je ne vais pas le laisser. Pas maintenant.
D'un geste vif, j'attrape la couverture duveteuse qui traîne dans un coin, je la jette sur lui, le camouflant tant bien que mal. J'éteins la lampe torche, plongeant le van dans un noir d'encre. Puis, avec des mouvements furtifs, je me glisse vers l'avant, vers le siège du conducteur. Les pas sont tout près, à quelques mètres seulement. Je perçois l'ombre d'un homme qui passe devant le pare-brise.
Je me tasse sur le siège, retenant mon souffle. Mes doigts cherchent le trousseau de clés dans la poche de mon sweat. Je les serre si fort que le métal m'entre dans la paume.
Le van n'est pas verrouillé de l'intérieur. Une simple poignée nous sépare de l'extérieur.
Clac.
Le bruit est infime. Celui d'une main qui tâte la poignée de la porte latérale.
Je ferme les yeux. Ne bouge pas. Ne respire pas.
Le silence est insoutenable. Puis, la voix de l'homme, si proche qu'elle semble venir de l'intérieur même du van :
— Il y a un van. À vérifier.
La poignée tourne.
C'est à cet instant précis que mon téléphone, posé près de Kai sous la couverture, se met à vibrre. La vibration, contre la tôle du van, résonne comme un tambour dans le silence.
Un juron étouffé à l'extérieur.
— Il y a quelqu'un là-dedans !
C'en est trop. L'instinct de survie, ce vieil inconnu, prend enfin le dessus. Je fais ce qu'il y a de plus stupide et de plus évident.
Je mets la clé dans le contact. Je tourne. Le moteur diesel tousse, grogne, et rugit soudain dans la nuit.
Et j'écrase l'accélérateur.
Le van bondit en avant, aveugle dans le noir, projetant tout ce qui n'est pas attaché à l'arrière. J'entends un cri de surprise à l'extérieur, le bruit d'un corps qui se jette sur le côté. Les phares balayent des silhouettes sombres qui se dispersent comme des cafards.
Je ne regarde pas en arrière. Je fonce droit devant, dans l'allée étroite, le volant vibrant dans mes mains moites. Dans le rétroviseur, je vois deux hommes se relever, puis disparaître dans la nuit alors que je prends le virage en dérapage, les pneus crissant sur l'asphalte mouillé.
Je roule pendant dix minutes, quinze, sans but, tournant à gauche, à droite, jusqu'à ce que mon cœur cesse de vouloir jaillir de ma poitrine. Je finis par me garer dans une rue calme et résidentielle, sous un grand arbre dénudé. Les lumières des maisons sont éteintes. Le monde dort.
Je coupe le moteur. Le silence revient, mais c'est un silence différent. Brisé par le souffle rauque et précipité que j'essaie de calmer, et par un autre son, faible, venu de l'arrière.
Une toux. Sèche, douloureuse.
Je me retourne lentement sur mon siège. Dans la pénombre, je vois deux points gris briller. Il est réveillé. Et il me regarde.
Son visage est toujours aussi pâle, mais ses yeux sont pleinement conscients, pleinement présents. Et cette fois, ce n'est pas de la confusion animale que je lis dans son regard. C'est de la colère. De la méfiance. Et une interrogation intense.
Il ouvre la bouche. Sa voix est ravagée, un gravier dans une boîte rouillée, mais chaque mot est net et pesant.
— Qui… es-tu ?
La question tourne dans l'air, chargée de tous les dangers que nous venons de fuir. Je le fixe, mes propres mains tremblant légèrement sur le volant.
— Maya, je dis enfin, le nom semblant trop petit, trop normal pour cette nuit. Je m'appelle Maya.
Il cligne des yeux, comme si le nom ne signifiait rien. Puis ses yeux se posent sur le bandage sur son torse, sur le van, sur moi, dans mon sweat de misère.
— Pourquoi ?
Une seule question. Pourquoi l'avoir sauvé ? Pourquoi avoir risqué sa peau ?
Un sourire que je ne sens pas monter aux lèvres étire ma bouche. Un sourire de défi, de folie assumée.
— Parce que tu étais le puzzle le plus intéressant que j'aie jamais trouvé. Et j'ai horreur de laisser un puzzle inachevé.
Il ne sourit pas. Ses yeux gris se plissent. Il semble évaluer chaque mot, chaque micro-expression sur mon visage.
— Ils vont revenir, il dit enfin, sa voix plus forte, plus menaçante. Ils ont vu le van. Ils vont te trouver. Et ils vont te tuer pour me retrouver.
Le frisson qui me parcourt cette fois n'a rien d'excitant. C'est la certitude glacée de la vérité.
— Bienvenue dans mon monde, Maya, murmure-t-il, avant de laisser sa tête retomber sur le matelas, épuisé. Tu viens de signer ton arrêt de mort.
CINQ ANS PLUS TARDMayaLe soleil de cette fin d'après-midi est doux et doré, il baigne le vallon d'une lumière chaude qui fait scintiller les feuilles des arbres et dessine des ombres longues sur l'herbe de la prairieUn vent léger souffle de l'ouest, portant avec lui l'odeur de la terre humide et des fleurs sauvages qui poussent à la lisière de la forêt. Quelque part dans le ciel, un busard plane paresseusement, dessinant des cercles lents au-dessus de nos têtes.Une petite fille court dans l'herbe haute, ses cheveux bruns flottant derrière elle comme un étendard. Elle rit aux éclats, un rire clair et cristallin qui résonne dans l'air pur de la montagne et me remplit le cœur d'une joie si intense qu'elle en est presque douloureuse. Elle poursuit un papillon blanc qui volette devant elle, se jouant d'elle, tantôt à portée de ses petites mains, tantôt s'élevant hors d'atteinte pour se poser quelques mètres plus loin sur une fleur sauvage.— Attends-moi, papillon ! crie-t-elle. Attend
MayaSix mois ont passéSix mois entiers depuis notre retour à l'auberge de Madame Ivanova. Six mois depuis que nous avons enterré Leo dans cette clairière, au cœur de la forêt, et laissé derrière nous les cadavres calcinés de nos ennemis. Six mois que nous vivons cachés, loin de tout, dans une petite maison de pierre nichée au creux d'un vallon sauvage que Kaï a découvert il y a des années et qu'il gardait précieusement pour le jour où nous pourrions enfin nous poser.La maison est simple, rustique, presque spartiate, mais elle est devenue notre foyer. Des murs de pierre épais qui gardent la fraîcheur en été et la chaleur en hiver. Un toit de lauzes couvert de mousse. Une cheminée qui fume doucement, signalant notre présence aux rares voyageurs égarés. Un potager que j'ai commencé à cultiver, avec des tomates, des haricots, des herbes aromatiques. Des poules qui caquettent dans la cour, un chat tigré qui paresse au soleil. Une vie simple, paisible, comme je n'aurais jamais osé en rêv
KaïJe me réveille brusquement au milieu de la nuit, le cœur battantLa chambre est plongée dans une obscurité presque totale, seulement troublée par les braises rougeoyantes qui finissent de se consumer lentement dans la cheminée, jetant des lueurs intermittentes et fantomatiques sur les murs de pierre. Le vent est tombé complètement, le silence est presque absolu, à peine troublé par le tic-tac lointain et régulier d'une vieille horloge quelque part dans les profondeurs de la maison et le souffle léger et paisible de Maya endormie contre moi.Elle dort profondément, paisiblement, pour la première fois depuis des jours, des semaines peut-être. Son visage est complètement détendu, ses traits apaisés, ses lèvres légèrement entrouvertes sur un souffle régulier et confiant. La cicatrice sur son cou forme une ligne pâle et sinueuse dans la pénombre, souvenir indélébile de ce qu'elle a traversé, de ce qu'elle a survécu contre toute probabilité. Je la regarde dormir, et mon cœur se gonfle d
Il lève une main, lentement, précautionneusement, et effleure du bout des doigts la cicatrice sur mon cou. Ses doigts sont calleux, rugueux, durcis par des années de combat et de survie, mais leur contact est d'une douceur infinie, presque insoutenable. Il suit le tracé exact de la blessure refermée, cette ligne pâle et légèrement boursouflée qui barre ma gorge, souvenir indélébile du couteau d'Elena, de ce moment où tout a failli basculer.— J'ai cru te perdre, dit-il d'une voix étranglée par l'émotion. Quand j'ai vu le sang couler sur ton cou, quand j'ai compris que j'avais failli arriver trop tard, que quelques secondes de plus et tu serais morte. J'ai cru que j'allais devenir fou de douleur.— Tu n'es pas arrivé trop tard. Tu es arrivé exactement au moment où il fallait. Tu m'as sauvée, Kaï. Comme tu m'as toujours sauvée.— J'aurais dû être plus rapide. J'aurais dû la tuer avant qu'elle ne puisse même poser les yeux sur toi.— Kaï. Arrête de te torturer. Tu es arrivé exactement au
MayaL'auberge de Madame Ivanova est exactement comme dans mon souvenir le plus précis, comme si le temps s'était figé dans une bulle d'ambre depuis notre premier passageLa même bâtisse de pierre grise, trapue et massive, avec ses murs épais qui semblent défier les siècles et les intempéries. Le même toit de tuiles moussues, d'un vert profond et velouté, qui s'incurve légèrement sous le poids des années et des hivers rigoureux. Les mêmes volets de bois délavés par les pluies et les soleils successifs, dont la peinture s'écaille par longues plaques, révélant le bois gris et noueux en dessous. La même fumée paresseuse qui s'élève de la cheminée de pierre, se découpant en volutes paresseuses sur le ciel gris et bas de cette fin d'après-midi d'automne, comme un signal silencieux adressé aux voyageurs égarés. Les mêmes poules qui picorent dans la cour boueuse, indifférentes et appliquées, grattant la terre de leurs pattes griffues à la recherche de vers et d'insectes, sans même lever la t
KaïLa nuit est tombée sur la forêtNous sommes de retour à la cabane de chasseurs, tous les quatre — Maya, Anastasie, Dmitri et moi. Les derniers survivants. Ceux qui ont traversé l'enfer et en sont ressortis vivants, mais pas indemnes. Personne ne ressort jamais indemne de ce genre d'épreuve.Dmitri est assis dans un coin, silencieux, le regard perdu dans le vide. Il n'a presque pas parlé depuis que nous avons enterré Leo. Il rumine son chagrin, sa colère, ses regrets. Je sais ce qu'il ressent. Je le ressens aussi. Leo était son ami, son frère d'armes, peut-être plus que ça. Et il est mort sans que Dmitri ait pu lui dire tout ce qu'il avait sur le cœur.Je m'approche de lui, m'assois à côté de lui. Il ne réagit pas, ne tourne même pas la tête vers moi. Il continue de fixer le mur, les yeux vides.— Je suis désolé, dis-je à voix basse. Pour Leo. Je sais que vous étiez proches.— Proches, répète-t-il d'une voix sans timbre. Oui, on peut dire ça.— Si tu as besoin de parler, je suis là
Il n'attend pas. Il n'a jamais attendu quand il s'agit de nous.Ses mains deviennent plus audacieuses, plus pressantes, animées par cette urgence nouvelle que la perspective de la mort imminente donne à chaque geste. Elles glissent sous mes vêtements, écartent les couches de tissu sales et usées, t
Elle se redresse sur un coude. Elle regarde autour d'elle, redécouvrant la cabane, la misère, la réalité. Je vois le moment exact où tout lui revient. La traque, la fuite, Chernov, la vidéo d'Anastasie. Son visage se ferme légèrement, perd un peu de sa paix matinale.
Ma mâchoire se serre. Le souvenir suivant est moins agréable. — Il est mort. Empoisonné par un voisin qui en avait marre de l'entendre aboyer la nuit. J'avais dix ans. Je l'ai trouvé au petit matin, allongé sur le trottoir, raide, froid. Il avait les yeux ouverts, comme s'il regar
Un silence. Lourd de tout ce qu'on ne dit pas.— Dmitri, je finis par dire. Il va revenir ?— Il a promis.— Je sais. Mais je lui ai dit que je voulais pas de promesses. Je voulais des actes.— Il reviendra. Pour toi.Je fer







