LOGINChapitre 3 — La convocation
Laura
La lettre arrive un mardi matin, glissée sous ma porte comme une invitation ordinaire. Papier épais, en-tête doré, signature élégante. Moretti Industries. J'ai failli la jeter sans l'ouvrir, pensant à une erreur. Moretti. Ce nom me brûle encore les pupilles depuis l'autre soir. Ce regard gris acier qui ne m'a pas lâchée pendant trois nuits. J'ai rêvé de lui. Je ne veux pas l'admettre, mais j'ai rêvé de cet homme que je ne connais pas et qui n'a rien à faire dans mes pensées.
Je déplie la lettre. Mes doigts tremblent légèrement.
Mademoiselle Castellano,
Dans le cadre de notre programme de mécénat pour les talents prometteurs, nous avons le plaisir de vous convier à un entretien au siège de Moretti Industries. Votre dossier académique a retenu toute notre attention. Une bourse d'excellence pourrait vous être attribuée pour la poursuite de vos études en architecture.
Veuillez vous présenter ce jeudi à 14 heures au 88e étage de la Tour Moretti.
Cordialement,
Marcus Thorne, Assistant de direction.
Je relis trois fois. Une bourse. Une vraie bourse. Pas un regard glacé, pas une humiliation, pas un plateau de champagne. Une opportunité. Mon cœur s'emballe. Maman pourrait... Les frais médicaux... L'opération...
Je téléphone à l'hôpital. Maman dort, me dit l'infirmière. Elle a passé une mauvaise nuit. Sa voix s'affaiblit de jour en jour. Je raccroche, les yeux brûlants. Cette bourse, il me la faut. Je ne sais pas encore que je viens de mettre le doigt dans un piège.
Jeudi arrive trop vite. Je passe ma seule robe correcte — un fourreau bleu marine acheté en solde — et je lace mes chaussures usées. Dans le métro, je répète mon discours. Bonjour, je suis Laura Castellano. Merci de me recevoir. L'architecture est ma passion depuis... Les mots sonnent faux. Je ne sais pas vendre mon âme.
La Tour Moretti est un monstre de verre et d'acier qui déchire le ciel de Manhattan. Quatre-vingt-huit étages de puissance verticale. Dans le hall, tout est marbre blanc et silence feutré. Les gens marchent vite, parlent bas, portent des costumes qui valent mon année de loyer. Je me sens minuscule. Ridicule. Une fourmi égarée dans un palais.
La réceptionniste m'examine des pieds à la tête. Son sourire professionnel cache à peine son mépris.
— Vous avez rendez-vous ?
— Oui. Laura Castellano. Pour la bourse.
Elle consulte son écran. Son sourcil se lève imperceptiblement.
— Quatre-vingt-huitième étage. L'ascenseur de droite.
L'ascenseur monte si vite que mes oreilles se bouchent. Les portes s'ouvrent sur un couloir blanc, minimaliste, presque irréel. Une autre réceptionniste, plus belle encore, m'attend.
— Mademoiselle Castellano ? Par ici, je vous prie.
Trop de politesse. Trop de sourires. Quelque chose ne va pas, mais je n'arrive pas à mettre le doigt dessus. Je la suis jusqu'à une double porte en acajou massif. Elle les ouvre sans bruit.
— M. Moretti va vous recevoir.
Moretti.
Pas un assistant. Pas un responsable des bourses. Moretti lui-même. Le PDG. Le milliardaire. L'homme au regard de glace.
Mes jambes se figent. Mon cerveau hurle fuis, mais mes pieds refusent d'obéir. La porte se referme derrière moi, et je suis prisonnière de ce bureau immense, baigné de lumière, avec Manhattan qui s'étend derrière les baies vitrées comme un tapis de buildings.
Et lui.
Debout devant la fenêtre, de dos, les mains dans les poches. Il se retourne lentement. Ses yeux gris me transpercent exactement comme au gala. Sauf que cette fois, il n'y a pas de foule entre nous. Rien que le silence. Rien que lui et moi.
— Mademoiselle Castellano, dit-il d'une voix grave et lente. Merci d'être venue.
Je ne réponds pas. Je ne peux pas. Ma gorge est nouée.
— Asseyez-vous, je vous prie.
Il désigne un fauteuil face à son bureau. J'obéis machinalement, les jambes tremblantes. Il ne s'assoit pas tout de suite. Il reste debout, me dominant, m'observant comme un entomologiste observe un insecte rare.
— Vous savez qui je suis.
Ce n'est pas une question.
— Lorenzo Moretti, dis-je dans un souffle.
— Exactement. Et vous savez pourquoi vous êtes ici.
— Pour une bourse, dis-je. C'est ce que disait la lettre...
Il esquisse un sourire. Enfin, ce que les gens appellent un sourire. Sur lui, c'est juste une légère courbure des lèvres, sans chaleur, sans joie. Un mouvement mécanique.
— La lettre était un prétexte, mademoiselle Castellano. Vous n'êtes pas ici pour une bourse.
Mon sang se glace.
— Alors pourquoi ?
Il contourne son bureau, s'assoit face à moi. Il est si proche maintenant que je peux sentir son parfum — bois de santal, cuir, quelque chose d'épicé. Ses yeux ne quittent pas les miens.
— Je vais être direct. C'est ma façon de faire. Je déteste les détours et les hypocrisies.
Il marque une pause. Je sens mon cœur battre dans ma gorge.
— Je vous veux, Laura. Pendant six mois. Vous serez ma maîtresse. En échange, je vous verserai cinq mille euros par mois.
Le silence qui suit est assourdissant. Les mots flottent dans l'air comme des lames suspendues. Ma maîtresse. Six mois. Cinq mille euros. Mon cerveau refuse de comprendre. C'est une blague. C'est forcément une blague.
— Pardon ? dis-je, la voix étranglée.
— Vous m'avez parfaitement entendu. Un contrat. Six mois. Votre corps contre mon argent. Pas de sentiments. Pas d'attaches. Uniquement du sexe.
Je me lève d'un bond. Le fauteuil recule en crissant sur le parquet.
— Vous êtes... Vous êtes un monstre.
— On me l'a déjà dit.
— Je ne suis pas à vendre !
— Tout le monde est à vendre, Laura. C'est juste une question de prix.
Il prononce mon prénom comme une caresse empoisonnée. Ses yeux ne me lâchent pas. Il est calme, parfaitement calme, comme s'il discutait d'une transaction commerciale ordinaire.
— J'ai étudié votre dossier, poursuit-il. Votre mère, Elena, est en attente d'une greffe. L'opération coûte quatre-vingt-cinq mille euros. Vous n'avez pas cette somme. Votre assurance ne couvre pas l'intervention. Sans traitement, il lui reste moins de six mois.
Chaque mot est un coup de poing.
— Comment... Comment osez-vous...
— Je sais tout de vous, Laura. Votre adresse. Vos notes. Vos heures de travail à la bibliothèque. Je sais que vous n'avez personne vers qui vous tourner. Personne pour vous aider. Sauf moi.
Il se lève, contourne le bureau, s'approche de moi. Je recule jusqu'à ce que mon dos heurte le mur. Il est tout près maintenant. Trop près. Sa main se lève, frôle une mèche de mes cheveux. Je frissonne malgré moi.
— Six mois, murmure-t-il. Cinq mille euros par mois. Et je paie l'intégralité des frais médicaux de votre mère. Dans six mois, vous êtes libre. Votre mère est sauvée. Vous reprenez votre vie comme si de rien n'était.
— Et si je refuse ?
— Votre mère meurt.
C'est dit sans émotion. Sans cruauté non plus. Juste un fait. Une équation. Je sens mes yeux s'embuer de larmes. Je ne pleurerai pas. Pas devant lui. Pas maintenant.
— Vous êtes le diable.
— Peut-être. Mais je suis le seul qui peut vous aider.
Il recule, retourne à son bureau, me laisse respirer.
— Je vous laisse réfléchir. Vous avez quarante-huit heures. Passé ce délai, l'offre expire.
Je ne réponds pas. Je ne pourrais pas articuler un mot même si je le voulais. Je tourne les talons, j'ouvre la porte, je fuis. Mes pas résonnent dans le couloir. L'ascenseur. Le hall. La rue. L'air glacé de Manhattan sur mon visage. Je cours presque jusqu'à la bouche de métro.
Ce n'est qu'une fois assise dans la rame, entourée d'inconnus indifférents, que je laisse les larmes couler. Silencieuses. Brûlantes. Interminables.
Maman.
Six mois.
Cinq mille euros.
Votre mère meurt.
Les mots tournent dans ma tête comme un manège infernal. Je voudrais le haïr. Je le hais. Mais sous la haine, sous la peur, sous le dégoût, il y a autre chose. Quelque chose que je refuse de nommer.
Je pense à ses yeux. À sa main frôlant mes cheveux. Au frisson qui a parcouru mon dos quand il s'est approché.
Je me déteste pour ce frisson.
Chapitre 42 — L'orage approcheLorenzoSamedi matin. Le jour J.Je me lève avant l'aube, incapable de dormir plus longtemps. Laura repose paisiblement à côté de moi, ses cheveux bruns étalés sur l'oreiller, son visage détendu. Elle a traversé tant d'épreuves. Elle en a triomphé. Aujourd'hui, elle triomphera encore.Je m'habille en silence, descends dans mon bureau. Marcus m'a laissé un dossier sur la table — le récapitulatif des preuves contre Isabella. Tout y est. Les relevés bancaires, les témoignages, les enregistrements. De quoi l'envoyer en prison pour plusieurs années.À sept heures, j'appelle le procureur que je connais depuis mes débuts dans les affaires. Un homme intègre, qui ne se laisse pas acheter.— Moretti ? Vous m'appelez bien tôt.— J'ai un dossier pour vous, Richard. Violation de la vie privée, diffamation, chantage, tentative d'intrusion dans un établissement médical. Des preuves solides. Une accusée qui ne pourra pas s'en sortir avec de l'argent.— Qui est l'accusée
Chapitre 41 — Le bonheur fragileLauraLe vendredi s'étire comme un élastique prêt à rompre. Chaque minute qui passe me rapproche de la soirée de charité, de la confrontation avec Isabella, de ce moment où tout va basculer. Mais pour l'instant, enfermée dans le penthouse avec Lorenzo, je fais semblant. Semblant d'être calme. Semblant d'être sereine. Semblant de ne pas savoir ce qui nous attend.Le mensonge me pèse comme une chape de plomb. La vidéo. Les caméras cachées. Le plan d'Isabella. Je devrais tout dire à Lorenzo. Il a le droit de savoir. Il a les moyens d'agir. Mais si je parle, Nathan sera démasqué. Sa famille sera en danger. Et Lorenzo, fou de rage, risquera de commettre l'irréparable. Je dois tenir. Jusqu'à demain soir. Jusqu'à ce que Nathan récupère la clé USB.— À quoi penses-tu ? demande Lorenzo en posant sa tasse de café sur la table.Nous sommes dans la cuisine. Maria est sortie faire des courses. Viktor vérifie les systèmes de sécurité à l'étage inférieur. Nous sommes
Chapitre 40 — La déclaration masquéeLauraVendredi matin. Le compte à rebours a commencé.Le penthouse est en effervescence. Des agents de sécurité vont et viennent. Des fleuristes livrent des compositions pour la soirée de charité. Marcus fait des allers-retours entre le bureau de Lorenzo et l'extérieur, des dossiers plein les bras. Maria prépare des plateaux de nourriture pour nourrir tout ce monde. Viktor coordonne les équipes, donne des ordres brefs dans son oreillette.Dans ce tourbillon, je me sens étrangement calme. Peut-être est-ce le calme qui précède la tempête. Peut-être est-ce la certitude que, quoi qu'il arrive, nous sommes prêts.En fin de matinée, Nathan m'envoie enfin un message.Laura, je sais ce qu'elle prépare. Retrouve-moi à la bibliothèque de l'université à quatorze heures. Viens seule. N'en parle à personne, pas même à Lorenzo. C'est trop dangereux.Mon cœur s'emballe. Nathan a découvert le plan d'Isabella. Il veut me le révéler. Mais pourquoi me demande-t-il de
Chapitre 39 — Le retour volontaireLorenzoLa nuit est tombée depuis longtemps quand je retrouve Laura dans l'ancienne galerie des fantômes. Elle a passé la journée à travailler sur les plans de son futur atelier d'architecte. Les murs nus sont couverts de croquis punaisés à la hâte — des esquisses de la pièce, des plans en coupe, des dessins de meubles. Une table à dessin trône au centre de la pièce, achetée le matin même sur mes instructions. Laura est assise devant, un crayon à la main, absorbée dans son travail.— Tu devrais dormir, dis-je depuis le seuil. Il est tard.— Je n'arrive pas à dormir. Chaque fois que je ferme les yeux, je vois le visage d'Isabella. Cette expression qu'elle avait en partant. Ce n'était pas de la haine, Lorenzo. C'était de la douleur.— Isabella ne mérite pas ta compassion.— Peut-être. Mais je ne peux pas m'en empêcher. Je sais ce que c'est que d'être prisonnière. Pas d'une cellule, mais d'une vie qu'on n'a pas choisie. Isabella est prisonnière de sa ri
Chapitre 38 — L'histoire de ViktorLauraLe lendemain matin, je me réveille avec une détermination nouvelle. La fugue d'hier, les révélations de Viktor, les excuses de Lorenzo tout cela a clarifié quelque chose en moi. Je ne suis pas une prisonnière. Je ne suis pas une victime. Je suis une femme qui a choisi d'aimer un homme puissant, avec tout ce que cela comporte de risques et de contraintes. Et je ne fuirai plus.Au petit-déjeuner, je trouve Viktor dans la cuisine, en grande conversation avec Maria. C'est la première fois que je les vois parler ensemble aussi longtemps. D'habitude, Viktor se contente de quelques mots brefs avant de retourner à son poste.— Señorita Laura ! s'exclame Maria. Venez vous asseoir. Viktor était en train de me raconter son enfance en Russie.— Votre enfance ? dis-je en m'installant au comptoir. Viktor, vous ne parlez jamais de vous.— C'est vrai, dit-il. Mais aujourd'hui, j'ai envie de parler. Avec tout ce qui se passe, je me suis dit que mon histoire po
Chapitre 37 — La fugueLauraJe n'aurais pas dû sortir seule. Je le sais maintenant, tandis que je cours dans les rues glacées de Manhattan, mes poumons en feu, mes jambes tremblantes, le bruit de mes pas résonnant sur le trottoir gelé. Mais je n'en pouvais plus. Le penthouse était devenu une prison. Les murs se refermaient sur moi. Chaque minute qui passait me rapprochait de la soirée de charité, de la confrontation finale avec Isabella, de ce moment où tout allait basculer.Alors j'ai fui.Pas pour longtemps. Juste une heure. Juste pour respirer, pour sentir le froid sur mon visage, pour me rappeler que j'existe en dehors de cette guerre, de ce contrat, de cet amour qui me consume. J'ai attendu que Lorenzo soit en réunion avec ses avocats, que Maria soit absorbée par ses fourneaux, que Viktor vérifie les caméras de surveillance. Puis je me suis glissée hors du penthouse, j'ai pris l'ascenseur jusqu'au rez-de-chaussée, et je suis sortie dans la rue sans me retourner.La neige s'est r







