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La convocation

last update publish date: 2026-08-06 15:52:23

Chapitre 3 — La convocation

Laura

La lettre arrive un mardi matin, glissée sous ma porte comme une invitation ordinaire. Papier épais, en-tête doré, signature élégante. Moretti Industries. J'ai failli la jeter sans l'ouvrir, pensant à une erreur. Moretti. Ce nom me brûle encore les pupilles depuis l'autre soir. Ce regard gris acier qui ne m'a pas lâchée pendant trois nuits. J'ai rêvé de lui. Je ne veux pas l'admettre, mais j'ai rêvé de cet homme que je ne connais pas et qui n'a rien à faire dans mes pensées.

Je déplie la lettre. Mes doigts tremblent légèrement.

Mademoiselle Castellano,

Dans le cadre de notre programme de mécénat pour les talents prometteurs, nous avons le plaisir de vous convier à un entretien au siège de Moretti Industries. Votre dossier académique a retenu toute notre attention. Une bourse d'excellence pourrait vous être attribuée pour la poursuite de vos études en architecture.

Veuillez vous présenter ce jeudi à 14 heures au 88e étage de la Tour Moretti.

Cordialement,

Marcus Thorne, Assistant de direction.

Je relis trois fois. Une bourse. Une vraie bourse. Pas un regard glacé, pas une humiliation, pas un plateau de champagne. Une opportunité. Mon cœur s'emballe. Maman pourrait... Les frais médicaux... L'opération...

Je téléphone à l'hôpital. Maman dort, me dit l'infirmière. Elle a passé une mauvaise nuit. Sa voix s'affaiblit de jour en jour. Je raccroche, les yeux brûlants. Cette bourse, il me la faut. Je ne sais pas encore que je viens de mettre le doigt dans un piège.

Jeudi arrive trop vite. Je passe ma seule robe correcte — un fourreau bleu marine acheté en solde — et je lace mes chaussures usées. Dans le métro, je répète mon discours. Bonjour, je suis Laura Castellano. Merci de me recevoir. L'architecture est ma passion depuis... Les mots sonnent faux. Je ne sais pas vendre mon âme.

La Tour Moretti est un monstre de verre et d'acier qui déchire le ciel de Manhattan. Quatre-vingt-huit étages de puissance verticale. Dans le hall, tout est marbre blanc et silence feutré. Les gens marchent vite, parlent bas, portent des costumes qui valent mon année de loyer. Je me sens minuscule. Ridicule. Une fourmi égarée dans un palais.

La réceptionniste m'examine des pieds à la tête. Son sourire professionnel cache à peine son mépris.

— Vous avez rendez-vous ?

— Oui. Laura Castellano. Pour la bourse.

Elle consulte son écran. Son sourcil se lève imperceptiblement.

— Quatre-vingt-huitième étage. L'ascenseur de droite.

L'ascenseur monte si vite que mes oreilles se bouchent. Les portes s'ouvrent sur un couloir blanc, minimaliste, presque irréel. Une autre réceptionniste, plus belle encore, m'attend.

— Mademoiselle Castellano ? Par ici, je vous prie.

Trop de politesse. Trop de sourires. Quelque chose ne va pas, mais je n'arrive pas à mettre le doigt dessus. Je la suis jusqu'à une double porte en acajou massif. Elle les ouvre sans bruit.

— M. Moretti va vous recevoir.

Moretti.

Pas un assistant. Pas un responsable des bourses. Moretti lui-même. Le PDG. Le milliardaire. L'homme au regard de glace.

Mes jambes se figent. Mon cerveau hurle fuis, mais mes pieds refusent d'obéir. La porte se referme derrière moi, et je suis prisonnière de ce bureau immense, baigné de lumière, avec Manhattan qui s'étend derrière les baies vitrées comme un tapis de buildings.

Et lui.

Debout devant la fenêtre, de dos, les mains dans les poches. Il se retourne lentement. Ses yeux gris me transpercent exactement comme au gala. Sauf que cette fois, il n'y a pas de foule entre nous. Rien que le silence. Rien que lui et moi.

— Mademoiselle Castellano, dit-il d'une voix grave et lente. Merci d'être venue.

Je ne réponds pas. Je ne peux pas. Ma gorge est nouée.

— Asseyez-vous, je vous prie.

Il désigne un fauteuil face à son bureau. J'obéis machinalement, les jambes tremblantes. Il ne s'assoit pas tout de suite. Il reste debout, me dominant, m'observant comme un entomologiste observe un insecte rare.

— Vous savez qui je suis.

Ce n'est pas une question.

— Lorenzo Moretti, dis-je dans un souffle.

— Exactement. Et vous savez pourquoi vous êtes ici.

— Pour une bourse, dis-je. C'est ce que disait la lettre...

Il esquisse un sourire. Enfin, ce que les gens appellent un sourire. Sur lui, c'est juste une légère courbure des lèvres, sans chaleur, sans joie. Un mouvement mécanique.

— La lettre était un prétexte, mademoiselle Castellano. Vous n'êtes pas ici pour une bourse.

Mon sang se glace.

— Alors pourquoi ?

Il contourne son bureau, s'assoit face à moi. Il est si proche maintenant que je peux sentir son parfum — bois de santal, cuir, quelque chose d'épicé. Ses yeux ne quittent pas les miens.

— Je vais être direct. C'est ma façon de faire. Je déteste les détours et les hypocrisies.

Il marque une pause. Je sens mon cœur battre dans ma gorge.

— Je vous veux, Laura. Pendant six mois. Vous serez ma maîtresse. En échange, je vous verserai cinq mille euros par mois.

Le silence qui suit est assourdissant. Les mots flottent dans l'air comme des lames suspendues. Ma maîtresse. Six mois. Cinq mille euros. Mon cerveau refuse de comprendre. C'est une blague. C'est forcément une blague.

— Pardon ? dis-je, la voix étranglée.

— Vous m'avez parfaitement entendu. Un contrat. Six mois. Votre corps contre mon argent. Pas de sentiments. Pas d'attaches. Uniquement du sexe.

Je me lève d'un bond. Le fauteuil recule en crissant sur le parquet.

— Vous êtes... Vous êtes un monstre.

— On me l'a déjà dit.

— Je ne suis pas à vendre !

— Tout le monde est à vendre, Laura. C'est juste une question de prix.

Il prononce mon prénom comme une caresse empoisonnée. Ses yeux ne me lâchent pas. Il est calme, parfaitement calme, comme s'il discutait d'une transaction commerciale ordinaire.

— J'ai étudié votre dossier, poursuit-il. Votre mère, Elena, est en attente d'une greffe. L'opération coûte quatre-vingt-cinq mille euros. Vous n'avez pas cette somme. Votre assurance ne couvre pas l'intervention. Sans traitement, il lui reste moins de six mois.

Chaque mot est un coup de poing.

— Comment... Comment osez-vous...

— Je sais tout de vous, Laura. Votre adresse. Vos notes. Vos heures de travail à la bibliothèque. Je sais que vous n'avez personne vers qui vous tourner. Personne pour vous aider. Sauf moi.

Il se lève, contourne le bureau, s'approche de moi. Je recule jusqu'à ce que mon dos heurte le mur. Il est tout près maintenant. Trop près. Sa main se lève, frôle une mèche de mes cheveux. Je frissonne malgré moi.

— Six mois, murmure-t-il. Cinq mille euros par mois. Et je paie l'intégralité des frais médicaux de votre mère. Dans six mois, vous êtes libre. Votre mère est sauvée. Vous reprenez votre vie comme si de rien n'était.

— Et si je refuse ?

— Votre mère meurt.

C'est dit sans émotion. Sans cruauté non plus. Juste un fait. Une équation. Je sens mes yeux s'embuer de larmes. Je ne pleurerai pas. Pas devant lui. Pas maintenant.

— Vous êtes le diable.

— Peut-être. Mais je suis le seul qui peut vous aider.

Il recule, retourne à son bureau, me laisse respirer.

— Je vous laisse réfléchir. Vous avez quarante-huit heures. Passé ce délai, l'offre expire.

Je ne réponds pas. Je ne pourrais pas articuler un mot même si je le voulais. Je tourne les talons, j'ouvre la porte, je fuis. Mes pas résonnent dans le couloir. L'ascenseur. Le hall. La rue. L'air glacé de Manhattan sur mon visage. Je cours presque jusqu'à la bouche de métro.

Ce n'est qu'une fois assise dans la rame, entourée d'inconnus indifférents, que je laisse les larmes couler. Silencieuses. Brûlantes. Interminables.

Maman.

Six mois.

Cinq mille euros.

Votre mère meurt.

Les mots tournent dans ma tête comme un manège infernal. Je voudrais le haïr. Je le hais. Mais sous la haine, sous la peur, sous le dégoût, il y a autre chose. Quelque chose que je refuse de nommer.

Je pense à ses yeux. À sa main frôlant mes cheveux. Au frisson qui a parcouru mon dos quand il s'est approché.

Je me déteste pour ce frisson.

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