LOGINAvaStockholm. La ville s’étalait sous mes yeux comme un désert de verre et d'acier, une étendue d'une propreté insultante, presque clinique, sous un ciel de plomb qui semblait peser sur les toits avec l'indifférence d'un linceul. À travers les immenses baies vitrées de la suite royale du Grand Hôtel, les eaux de la Baltique ne ressemblaient pas à la mer ; elles ressemblaient à du mercure liquide — lourdes, impénétrables, figées dans une immobilité de mort qui me rappelait mon propre état. C'était un décor de conte de fées boréal qui, pour moi, avait les traits d'un mausolée de luxe, une prison de nacre où chaque reflet d'argent me renvoyait l'image d'une femme que je ne reconnaissais plus.Cela faisait deux jours que Michaël m’avait traînée ici, m'arrachant à la mélancolie dorée de Paris pour me plonger dans cet enfer de silence. Deux jours que j’étais entourée d’une « armée de protection » : des hommes en costumes gris anthracite, aux visages lisses, interchangeables, dont le regard
VincenzoNaples sous la pluie n'a rien de cette carte postale romantique que les touristes emportent dans leurs valises comme un trophée de pacotille. C’est une ville qui sue par tous ses pores de basalte, une bête blessée et malodorante qui exhale des effluves de bitume mouillé, de gasoil lourd et de déchets calcinés dans les ruelles labyrinthiques. Depuis mon bureau, au sommet de la tour de verre et d’acier qui abrite le quartier général des De Luca, je regardais les gouttes s'écraser contre la vitre avec une régularité de métronome. Chaque impact était une insulte, chaque seconde passée sans Ava une érosion lente mais inexorable de ma propre carcasse.Le silence de mon manoir, autrefois vibrant de sa présence, de son parfum, et même de ses colères, était devenu un linceul de plomb. L'air y était raréfié, comme si l'oxygène avait déserté les lieux en même temps qu'elle. Mon empire, cette cathédrale de sang, de peur et de béton que j’avais mis une vie de fer à bâtir, me semblait soud
AvaParis en automne possède cette mélancolie dorée que Naples, dans sa fureur solaire, ignore superbement. Ici, la lumière n’est pas une agression, un projecteur braqué sur les péchés des hommes ; elle est filtrée par un ciel de nacre, une gaze vaporeuse qui adoucit les angles tranchants des immeubles haussmanniens et donne à la Seine des reflets d’argent liquide, presque huileux. L’air sent la pluie froide, le cuir mouillé et le bois brûlé des cheminées du faubourg Saint-Germain. C’est une odeur de civilisation, de secrets chuchotés derrière des tentures de velours, loin du soufre, de la poussière volcanique et du sel âcre de la Méditerranée qui me collait encore à la peau.Cela faisait dix jours que j'avais fui le Palazzo De Santis et l'ombre étouffante, presque sépulcrale, de mon mari. Dix jours que j'habitais une suite du Plaza Athénée, baignée dans un luxe de soie et de dorures qui me semblait soudain stérile, étrangement fade, après l'intensité brute, électrique et sanglante de
VincenzoLe vrombissement sourd des réacteurs du jet privé de Don Benito résonnait dans mes tempes comme un tambour de guerre, une percussion métronomique qui martelait mon échec à chaque mille nautique parcouru. À l’intérieur de la cabine pressurisée, là où l’odeur du cuir pleine fleur, de l’espresso serré et du vernis de noyer rappelait à chaque seconde l’opulence indécente des De Santis, l’air était devenu un poison. On ne voyageait pas dans l’appareil de l’Empereur par simple invitation ; on y était escorté, tel un vassal traîné devant son suzerain pour y rendre des comptes sanglants.Assise en face de moi, Ava fixait le hublot, le regard perdu dans une mer de nuages pommelés qui effaçait déjà la silhouette volcanique de ma Naples pour la remplacer par l’ombre spectrale de la lagune vénitienne. Elle était d’une pâleur de lys, une beauté translucide que la lumière crue de l’altitude rendait presque irréelle, comme une madone de la Renaissance prise dans le carcan du XXIe siècle. Se
AvaLe cristal du verre de mon époux tinta contre le marbre froid du buffet, un son sec, cristallin, qui trancha le silence saturé de tension du salon comme la détente d’une arme à feu. Dans cette pièce trop vaste, le moindre bruit devenait une agression. C’était son troisième verre de whisky. Peut-être le quatrième. Je ne comptais plus les onces d'ambre qu'il versait pour noyer son humiliation. Je me contentais de fixer son dos, cette muraille de muscles et de cachemire noir, sa chemise blanche dont les fibres semblaient prêtes à craquer sous l'effort de sa respiration contenue.La pièce était devenue étouffante, l’oxygène raréfié par la fureur qui émanait de lui. Vincenzo ne se contentait pas d'être en colère ; il irradiait une énergie destructrice, un champ magnétique noir qui semblait courber l'espace et faire vaciller la flamme des bougies. Je me tenais assise, le dos si droit qu'il me faisait mal, les doigts crispés sur le tissu de ma robe bleu nuit, me sentant comme une enfant
VincenzoLe cuir de la banquette arrière de la Maserati craquait sous ma tension, un gémissement étouffé, presque organique, qui semblait répondre au silence de mort régnant dans l’habitacle. Je fixais le profil de Matteo, qui conduisait avec une prudence qui m'insupportait. D’ordinaire, Matteo dévorait le bitume avec l'agressivité d'un loup traqué par la meute, mais aujourd’hui, il pesait chaque accélération, craignant sans doute que la moindre secousse ne fasse exploser la bombe à retardement que j’étais devenu.Je le gardais au coin de l’œil, le profil bas, les mâchoires si serrées que mes tempes battaient la chamade, un tambour de guerre résonnant contre mon crâne. Ma libération n'avait pas été un triomphe ; c'était une humiliation. Être extrait d'une cellule de Poggioreale non pas par mes propres réseaux d'influence, non pas par le juge que je payais en lingots pour fermer les yeux sur mes ports, mais par l'intervention d'un spectre surgi du passé d'Ava, me brûlait les entrailles







