LOGINAlthéa L'invitation arrive sous la forme d'un garde qui frappe à ma porte une heure avant le coucher du soleil. Pas un mot, juste un geste. Suivez-moi. Je le suis, le cœur battant, les mains moites. On me conduit à une salle que je n'ai jamais vue, une petite salle à manger privée, attenante aux appartements d'Aris. La table est dressée pour deux. Deux assiettes en porcelaine blanche, deux verres en cristal, deux couverts en argent. Des bougies brûlent dans un chandelier central, leurs flammes vacillantes projettent des ombres mouvantes sur les murs tendus de tapisseries sombres. Aris est déjà là, debout près de la fenêtre, le dos tourné. Il ne porte pas sa veste, juste une chemise noire dont les manches sont retroussées jusqu'aux coudes. Le tatouage de chaîne brisée serpente sur son avant-bras. Ses cheveux sont en désordre, comme s'il avait passé la main dedans trop de fois. Il se retourne en entendant mes pas, et ses yeux noirs m'accro
Je m'assieds face à l'écran, le dos droit, les mains à plat sur le bureau. Ma voix est calme, posée, légèrement teintée d'une inquiétude que je feins à la perfection. Je sens le regard d'Althéa sur moi, dans mon dos. Sa présence est une pression légère, une chaleur diffuse, un aiguillon qui m'oblige à être plus affûté encore. — J'ai intercepté des informations, dis-je. Des informations qui concernent ta sécurité. La mienne aussi, par extension. Mais d'abord la tienne. Volkov se penche en avant, son verre oublié. Les hommes comme lui ne survivent pas jusqu'à soixante ans sans prendre les menaces au sérieux. — Quel genre d'informations ? — Un contrat. Mis sur ta tête. Je ne connais pas encore le commanditaire avec certitude, mais les intermédiaires pointent vers l'Est. L'Est. Le territoire des Petrov. Je ne prononce pas leur nom. Je laisse Volkov le faire lui-même. — L'Est, répète-t-il
Je m'allonge sur le lit, les bras en croix, les yeux fixés au plafond. Le plafond est peint d'une fresque. Des anges, des nuages, un ciel bleu pastel. Une fresque ancienne, craquelée par endroits, qui date sans doute de l'époque où ce Dôme était autre chose qu'une forteresse criminelle. Une abbaye, peut-être. Un monastère. Un lieu de paix et de prière, transformé en antre de violence et de trafic. L'ironie me serre le ventre. Je ferme les yeux. J'essaie de penser à autre chose qu'à cette chambre, qu'à cette fresque, qu'à cet homme. J'essaie de penser à ma mère, à ses mains rugueuses, à sa voix chantante. Mais l'image se brouille. Ma mère s'efface, remplacée par d'autres mains, d'autres voix. Des mains qui m'ont arrachée à ma vie. Des voix qui ont évalué mon corps comme une marchandise. Et maintenant, cette chambre. Ce luxe. Cette attention maladive. Qu'est-ce qu'il attend de moi ? De la gratitude ? De l'amour ? De la soumission ? Je ne lui donnerai rien. Rien de tout cela. Je reste
Althéa Une clé tourne dans une serrure qui n'est pas la mienne. C'est par ce bruit que tout commence, ce matin. Un bruit sec, métallique, définitif. J'émerge d'un sommeil sans rêves, la tête lourde, les membres engourdis par la chaleur moite des draps. La porte de ma chambre s'ouvre avant que j'aie pu dire quoi que ce soit, et deux femmes que je ne connais pas entrent. Elles ne sont pas hostiles, elles ne sont pas chaleureuses. Elles sont neutres, efficaces, professionnelles. Des femmes de service, des subalternes de Magda sans doute, mais je ne les ai jamais vues dans les cuisines. — Vous devez vous lever, dit la première, une brune aux cheveux tirés en un chignon si serré qu'il étire la peau de ses tempes. On nous a demandé de vous aider à déménager. Je m'assois dans le lit, la couverture remontée jusqu'au menton, le cœur battant trop vite. Déménager. Le mot résonne comme une sentence. Je savais que ma présence dans cette chambre de domestique était provisoire. Je le savais, mai
Je devrais. Il est un meurtrier. Il est le chef d'une organisation criminelle. Il est le maître d'un monde souterrain où les filles se vendent comme des marchandises. Mais je n'ai pas peur de lui. J'ai peur de ce que je ressens quand il me touche. Cette chaleur qui monte dans ma poitrine, cette électricité qui parcourt ma peau, cette envie absurde de poser ma main sur la sienne et de calmer ce tremblement.Je ne le fais pas. Je ne dois pas. Je ne peux pas.Sa main retombe. Il recule, comme s'il venait de se brûler. Il retourne à son bureau, s'assied, pose ses mains à plat sur le bois. Le tremblement s'est calmé.— Tu peux disposer, dit-il d'une voix redevenue neutre.Je me lève, lentement, sans le quitter des yeux. Je marche jusqu'à la porte. Au moment de sortir, je m'arrête. Une question brûle mes lèvres. Une question que je n'aurais jamais cru vouloir poser.— Vous avez tué pour moi. Pourquoi ?Il ne répond pas tout de sui
AlthéaJe ne dors pas de la nuit. Je n'essaie même pas. Assise sur mon lit, les genoux remontés contre la poitrine, je fixe la fenêtre qui donne sur la cour intérieure. La lumière de la lune découpe des ombres mouvantes sur le mur. Quelque part dans la forêt, un oiseau nocturne pousse un cri rauque. Quelque part dans le Dôme, un homme nettoie la trace de sang laissée par Pavel. Demain, il n'y paraîtra plus.Je revois la scène en boucle. La main de Pavel sur mon épaule. La voix d'Aris dans le couloir. Le couteau qui brille, qui frappe, qui tue. Et cette phrase, prononcée avec une douceur insoutenable : tu es la seule personne qui me regarde comme si j'étais un homme, pas un monstre.Qu'est-ce que ça veut dire ? Qu'est-ce qu'il attend de moi ? De la gratitude ? Du dévouement ? De l'admiration ? Il ne les aura pas. Il a tué un homme sous mes yeux, et je n'ai rien ressenti. C'est peut-être ça, le pire. Je ne suis pas horrifiée par ce qu'il a fait. Je







