Se connecterStéphane ne parla pas tout de suite. Il marcha jusqu’à la fenêtre de la cuisine, revint, s’arrêta près de l’évier, repartit encore. Clarisse le regardait faire en silence. Elle savait reconnaître chez lui ces moments où la pensée avance à coups brefs, presque violents, avant de trouver une forme. Théronie revint avec une théière, posa tout sans un mot, les observa l’un puis l’autre et murmura seulement : — Si vous avez besoin de moi, je suis au salon. Si vous avez besoin d’un alibi, je préfère être prévenue. Puis elle referma la porte. Stéphane finit par se tourner vers Clarisse. — Reprends depuis le début. Elle obéit. Chaque détail. Le couloir. Le parking. Le ton d’Edmond. La phrase exacte. Le moment où il avait tenté de se reprendre. Le regard qu’il avait eu quand elle l’avait bloqué. Stéphane l’écouta sans l’interrompre. Quand elle
Ce fut une conversation de couloir, presque banale en apparence, qui fit tout basculer. Clarisse descendait vers le parking souterrain avec une pile de dossiers à faire signer. Elle avait la tête ailleurs, prise entre la liste des médicaments de Chantelle, un message trop sec de Collen à propos d’une réunion, et le souvenir des phrases d’Edmond qui continuaient à lui salir l’esprit comme une fumée froide. Elle entendit ses pas avant sa voix. — Vous vivez ici maintenant ? Elle se retourna. Edmond la rejoignait, mains dans les poches, l’air de celui qui passait par hasard là où précisément il voulait passer. — J’essaie encore de préserver l’illusion d’un domicile personnel, répondit-elle. — Mauvaise stratégie. Les lieux de travail finissent toujours par dévorer les gens qui s’y attachent trop. — Comme vous ? Il sourit à peine. — Moi, je
Edmond choisit son heure avec soin. Pas trop tôt, pour que Clarisse ait déjà accumulé assez de fatigue. Pas trop tard, pour qu’elle soit encore obligée de rester polie. Il la trouva dans la salle de reprographie, seule, en train de relire un document qu’elle ne relisait plus vraiment. Ses yeux couraient sur les lignes sans les absorber. Les machines ronronnaient autour d’elle comme des bêtes utiles et indifférentes. — Vous devriez dormir, dit Edmond en entrant. Clarisse ne leva même pas la tête. — Et vous, disparaître. — Je note que nous restons élégants. — Non. Nous restons obligés de partager un bâtiment. Il s’appuya contre le chambranle. — Stéphane ne revient toujours pas ? Elle releva enfin les yeux, glacée. — Depuis quand ça vous intéresse ? — Depuis que vous avez mauvaise mine.
Stéphane ne revint pas immédiatement au groupe. Le premier jour, on crut à une absence stratégique. Le deuxième, à un simple recul. Le troisième, tout le monde comprit qu’il s’était retiré pour de vrai, même si ce retrait n’avait rien d’officiel. Clarisse gérait ce qu’elle pouvait à distance, mais elle ne suffisait pas à compenser ce que sa présence à lui stabilisait d’ordinaire : les tensions, les flux, les petites paniques internes, la lecture des hommes. Le groupe Wilkerson, déjà fragilisé par l’affaire Julia, se remit à respirer de travers. Dans le bureau de direction, Collen fixait un tableau de bord sans le voir. Clarisse referma un dossier. — Tu lis la même ligne depuis cinq minutes. — Je sais. — Tu veux rentrer ? — Pour quoi faire ? Pour qu’on me laisse sur le perron après avoir vérifié si j’ai bien appelé ? La phrase partit p
Les jours suivants installèrent une vérité plus pénible encore que la colère : la défiance. Pas la haine. Pas le rejet total. Quelque chose de plus diffus, de plus usant. Cette manière qu’avaient désormais les autres de l’écouter avec un espace entre eux et lui. Comme s’il fallait garder un couloir de sécurité autour de sa parole. Collen venait tous les jours chez les Segarra. Jamais longtemps. Toujours après avoir appelé. Parfois Chantelle acceptait. Parfois non. Quand elle acceptait, la conversation restait prudente, presque désincarnée. — Tu as mangé ? — Oui. — Le médecin a dit quoi ? — Repos. — Tu as dormi ? — Un peu. On aurait dit deux gens qui essayaient de ne pas réveiller un animal blessé couché entre eux. Ce soir-là, ils étaient dans le petit salon. Hélène triait des papiers plus loin. Théronie c
La sortie de l’hôpital eut lieu deux jours plus tard. Personne n’en éprouva de joie franche. Seulement ce soulagement prudent qu’on ressent quand une catastrophe consent à reculer de trois pas sans promettre de ne pas revenir. Chantelle s’habilla lentement, sous le regard de Hélène qui rangeait les affaires dans un sac et de Théronie qui prétendait vérifier les papiers de sortie alors qu’elle surveillait surtout la couleur du visage de sa petite-fille. Collen était resté près de la fenêtre presque toute la matinée. Il voulait aider. Il gênait plus qu’il n’aidait. — Ne reste pas planté comme une colonne funéraire, dit Théronie. J’ai déjà l’hôpital pour l’ambiance. Il prit le sac des mains d’Hélène sans protester. Chantelle enfila son manteau avec difficulté. Ses gestes avaient cette lenteur des corps qui se remettent de trop près avec la peur. — Doucement, murmura







