MasukIl revint s’asseoir à côté de moi. Il prit ma main.– Tu veux qu’on fasse quelque chose aujourd’hui ? demanda-t-il.– Quoi ?– Je ne sais pas. Un truc qu’on n’a jamais fait.– Comme quoi ?– Comme aller au zoo.– Au zoo ?– Pourquoi pas ?– Tu as quel âge ?– Trente-cinq ans. Et toi ?– Trente-trois. On est trop vieux pour le zoo.– On n’est jamais trop vieux pour le zoo.Il avait raison. Nous y allâmes.Il pleuvait encore, mais nous avions pris des parapluies. Les animaux étaient cachés, pour la plupart. Les lions dormaient. Les singes s’égratignaient. Les girafes restaient immobiles, sous un abri.– Ils sont tristes, dis-je.– Ils sont en cage.– C’est triste, la cage.– Oui. Mais ils sont en vie.– C’est déjà ça.Nous nous arrêtâmes devant le bassin des otaries. Une petite fille jetait du poisson. Les otaries plongeaient, remontaient, claquaient des nageoires.– Tu veux un enfant ? demanda Julien.– J’en ai un dans le ventre.– Un autre, après.– On verra.– Tu veux une fille ou un
Les jours suivants furent les plus durs.Julien ne parlait plus. Il s’asseyait dans le salon, face à la fenêtre, et regardait le jardin. Des heures. Des journées entières. Il ne mangeait pas, ne buvait pas, ne dormait pas. Il était là, mais absent.– Julien, dis-je, il faut manger.– Je n’ai pas faim.– Tu vas tomber malade.– Je m’en fiche.– Moi, je ne m’en fiche pas.– Laisse-moi, Léa. S’il te plaît.Je le laissais. Je revenais une heure plus tard. Il n’avait pas bougé.– Julien, il faut dormir.– Je n’arrive pas.– Prends un cachet.– Je ne veux pas.– Alors repose-toi.– Je ne peux pas.Je m’asseyais à côté de lui. Je prenais sa main. Il ne la retirait pas, mais il ne la serrait pas non plus.– Parle-moi, disais-je.– Je n’ai rien à dire.– Raconte-moi un souvenir. De ton grand-père.– Je n’arrive pas.– Essaie.Il resta un long moment silencieux. Puis il parla.– Il m’emmenait pêcher, le dimanche. On se levait tôt, avant le soleil. On prenait le café dans la cuisine, en silence.
Je m’assis à côté de lui. Je pris sa main.– Il t’aimait, Julien. Il était fier de toi.– Je sais.– Il voulait que tu sois heureux.– Je sais.– Alors sois heureux. Pour lui.– Je ne peux pas. Pas maintenant.– Je sais. Mais plus tard. Quand la douleur sera moins forte.– Elle ne sera jamais moins forte.– Si. Elle changera. Elle deviendra autre chose. Un souvenir, une force, une présence.– Tu crois ?– Je le sais.Il posa sa tête sur mon épaule. Je caressai ses cheveux.– Je t’aime, Léa.– Je t’aime aussi.– Reste avec moi.– Je resterai. Toujours.Nous restâmes longtemps dans ce couloir d’hôpital, assis sur des chaises en plastique, main dans la main.Édouard était parti. Mais il était là, quelque part, dans nos cœurs, dans nos souvenirs, dans nos promesses.***L’enterrement eut lieu trois jours plus tard, dans le petit village où il avait grandi.Il faisait gris, un gris doux, presque tendre. Les arbres étaient nus. Les champs étaient vides. Le vent soufflait, léger, chargé d’od
Les jours suivants furent étranges.Je ne pardonnai pas à Henri. Pas tout de suite. Je ne pouvais pas. Vingt ans de mensonges, vingt ans d’absence, vingt ans de vide – ça ne s’effaçait pas en une heure, en une conversation, en une larme.Mais je ne le haïssais plus.La haine était partie. Elle s’était évaporée, comme la buée sur un miroir. Il ne restait qu’une tristesse épaisse, lourde, une fatigue de l’âme.– Tu vas le revoir ? demanda Julien.– Je ne sais pas.– Il n’a plus beaucoup de temps.– Je sais.– Alors il faut se décider.– Je suis déjà décidée. Je ne veux pas le voir.– Pourquoi ?– Parce que c’est trop dur. Parce que ça me fait trop mal. Parce que je n’ai pas la force.– Tu as la force, Léa. Tu as toujours eu la force.– Pas cette fois.Il s’assit à côté de moi. Il prit ma main.– Tu sais, dit-il, mon père est parti quand j’avais dix ans. Il ne m’a jamais rappelé. Il ne m’a jamais écrit. Il n’est jamais revenu.– Je sais.– Si Henri était revenu, s’il avait cherché, s’il
Henri but une longue gorgée de thé. Ses mains tremblaient. Il posa la tasse sur la soucoupe avec précaution, comme s’il avait peur de la briser.– Je ne sais pas par où commencer, dit-il.– Par le début, répondis-je.– Le début, c’est ta mère. Je l’ai rencontrée dans un café, à Paris. Elle était serveuse. Moi, j’étais client. Je suis tombé amoureux de son sourire, de ses yeux, de sa façon de marcher.– Je ne veux pas entendre l’histoire d’amour. Je veux savoir pourquoi tu n’étais pas là.Il baissa la tête.– Ta mère est partie sans me dire qu’elle était enceinte. Elle m’a quitté du jour au lendemain, sans explication. J’ai cherché. J’ai appelé. J’ai envoyé des lettres. Rien. Elle avait disparu.– Pourquoi elle est partie ?– Parce qu’elle avait peur. De moi, peut-être. De ma famille. De mon monde. Les Delaunay sont… comment dire… une famille compliquée.– Compliquée ?– Riche. Orgueilleuse. Dangereuse. Mon père n’aurait jamais accepté qu’il épouse une serveuse. Ta mère l’a compris ava
Il alla à la cuisine, prépara le thé. Ses mains tremblaient. Il renversa un peu d’eau sur le plateau. Julien se leva pour l’aider, mais Henri refusa.– Je dois le faire moi-même, dit-il.Il revint avec le plateau, posa les tasses devant nous.– Merci, dis-je.– Merci d’être venue.Il s’assit en face de moi. Ses yeux ne me quittaient pas.– Tu ressembles à ta mère, dit-il. Mais en plus belle.– Je ressemble à toi, aussi.– Tu crois ?– J’ai tes yeux.Il sourit. Un sourire triste, fatigué.– Oui, dit-il. Tu as mes yeux.Il but une gorgée de thé. Sa main tremblait.– Je ne sais pas par où commencer, dit-il.– Par le début.– Le début, c’est ta mère. Je l’ai aimée. Je l’aime encore. Mais j’étais jeune, stupide, égoïste. Je ne savais pas aimer.– Elle est partie sans te dire qu’elle était enceinte.– Oui. Je ne l’ai su que récemment. Si j’avais su… tout aurait été différent.– Tu aurais voulu de moi ?– J’aurais voulu tout. Te voir grandir, te connaître, t’aimer.– Pourquoi tu ne m’as pas







