LOGINJe les réunis un jeudi matin, avant le début des cours, dans la grande salle disposée en cercle comme lors de la première session. Dix élèves. Nadia était là aussi, debout contre le mur, parce que j'avais voulu qu'elle soit au courant de ce qui allait se passer dans son académie.Je n'avais pas préparé un long discours. Ce n'était pas le genre de chose qui avait besoin d'un long discours.Je vais vous parler d'une décision que j'ai prise concernant les frais de scolarité, dis-je. Voix Libérée va créer une bourse d'études. Elle s'appellera la Bourse Voix Libérée et elle sera accessible à partir de cette session.Je marquai une pause.Les critères sont simples et objectifs. Les élèves dont le foyer familial se situe sous un certain seuil de revenus peuvent déposer un dossier. Si le dossier est retenu, deux choses : les frais de scolarité sont couverts intégralement par l'académie pour la durée de la session. Et un support mensuel est versé directement à l'élève, pour couvrir une partie
La salle d’attente du City Opera avait ces chaises inconfortables que tous les lieux d’audition semblent commander dans le même catalogue. Des chaises beige, alignées contre le mur, avec des accoudoirs en métal froid qui vous rentrent dans les côtes au bout de dix minutes. Des portes closes de l’autre côté du couloir, derrière lesquelles passaient les candidats les uns après les autres depuis neuf heures du matin. Une lumière blafarde tombait des néons, et l’odeur de moquette et de vieux bois flottait, identique à celle de tous les théâtres d’audition du monde.Viviane était arrivée à dix heures vingt pour son passage prévu à onze heures. Elle avait voulu arriver tôt pour s’installer, pour trouver ses marques, pour avoir le temps de faire ses vocalises dans les toilettes comme elle faisait toujours avant une audition. Elle détestait cette attente, ce vide entre l’arrivée et l’appel, mais elle savait qu’en arrivant au dernier moment elle serait plus nerveuse encore. Alors elle patienta
Nadia Stern arriva à neuf heures moins cinq, avec une minute d’avance et l’air de quelqu’un qui considère la ponctualité comme un minimum moral et non comme un effort particulier. Elle avait trente-six ans, une silhouette élancée, des lunettes cerclées de métal, et ce calme tranquille des personnes qui savent ce qu’elles valent et n’ont pas besoin de le prouver à chaque phrase. Une formation au Conservatoire de Vienne, dix ans d’enseignement vocal entre l’Europe et les États-Unis, et une lettre de motivation qui tenait en une page sans une ligne de trop. C’était Clara qui avait présélectionné son dossier, et Clara, quand elle présélectionnait un dossier, avait généralement raison.Je la fis entrer dans la grande salle. Elle regarda l’espace comme les musiciens regardent les espaces en l’écoutant avant même d’y avoir mis un son. Ses yeux parcoururent les poutres apparentes, les fenêtres industrielles, le sol en béton ciré. Elle resta immobile une seconde, la tête légèrement inclinée,
On fit la vaisselle ensemble.Marcus rinçait les assiettes et me les passait, je les mettais dans le lave-vaisselle. La cuisine était silencieuse dans le bon sens ce silence des pièces après un dîner réussi, où le bruit s’est évaporé mais la chaleur reste. L’eau coulait doucement. Ses mains, solides et précises, faisaient glisser l’éponge sur la porcelaine. Je les regardais sans le vouloir vraiment. Les veines apparentes, les doigts longs, la façon dont il tenait chaque assiette avec une attention presque tendre.Il me parla d’un projet que son groupe développait à Paris un espace hybride dans le onzième arrondissement, entre salle de concerts et résidence d’artistes. Les négociations avec la mairie avançaient lentement mais dans le bon sens. Il me décrivit l’espace avec une précision qui disait qu’il y avait pensé beaucoup, qu’il le voyait déjà dans sa tête. Les volumes, l’acoustique, la lumière qui entrerait par les fenêtres orientées au sud.— Tu aimerais avoir un Voix Libérée à
L’appartement de Marcus se trouvait au cinquième étage d’un immeuble de Tribeca dont la façade en fonte fondue était un de ces restes de la fin du dix-neuvième siècle que les promoteurs n’avaient pas encore trouvé le moyen de démolir. Il avait le plafond haut, les poutres apparentes et les fenêtres larges que j’associais maintenant aux espaces que Marcus choisissait, qu’il s’agisse d’espaces pour lui ou pour les autres. Une cohérence de goût qui disait quelque chose sur l’homme : il aimait la lumière, les volumes généreux, et cette patine du temps qu’on ne peut pas acheter.Je sonnai à dix-neuf heures précises. Marcus ouvrit la porte avec un tablier de cuisine noué autour de la taille, une spatule à la main, et un air de quelqu’un qui gère plusieurs choses à la fois sans en dramatiser aucune. Une mèche de ses cheveux châtains lui tombait sur le front, et il la repoussa d’un geste machinal.— Entre, dit-il. Le risotto a besoin de cinq minutes.L’appartement sentait le vin blanc qui réd
Viviane choisit son moment avec soin.Alexandre rentra le lendemain soir à vingt et une heures, fatigué d’une journée de réunions avec les investisseurs de l’académie dont deux étaient en train de reconsidérer leurs engagements depuis les premiers articles sur *Voix Libérée*. Il avait cette tension particulière dans les épaules qui signifiait que les choses ne s’étaient pas passées comme il l’espérait et qu’il avait besoin d’espace pour digérer avant de pouvoir être présent.Il alla directement au bar, se servit un scotch, et s’assit dans son fauteuil de bureau sans même retirer sa veste. La lumière tamisée de la lampe éclairait son visage fatigué. Il n’avait pas envie de parler.Viviane l’avait suivi. Elle referma la porte derrière elle.— Laisse-moi faire, dit-elle doucement.Elle s’approcha, se plaça derrière lui, et ses mains se posèrent sur ses épaules. Elle massa les nœuds de tension avec une lenteur délibérée, ses doigts experts trouvant les points durs, les faisant fondre. Al
Le salon de l’hôtel particulier de Charlotte Mercer, sur la Soixante-Douzième Rue Est, était exactement le genre d’endroit que Viviane Hatler avait appris à habiter comme si elle y avait toujours été. Des canapés en velours bleu nuit, des fleurs fraîches changées deux fois par semaine, un éclairage
— Elle a gagné en notoriété. Et il faut le reconnaître quand elle était à tes côtés, elle était un atout. Les galas qu’elle organisait étaient parmi les plus réussis que l’académie ait jamais eus. Les mécènes l’appréciaient. Les relations qu’elle entretenait pour toi étaient…— Tu rigoles. Alexand
Je sus qu’Alexandre était au courant de ma présence à New York le troisième jour.Je n’en fus pas surprise. Il avait des gens qui le tenaient informé. Des gens dans les milieux que je fréquentais le monde musical, les cercles de Béatrice, peut-être même des contacts dans le domaine juridique. Le g
Partir, c'est toujours un peu mourir. Rentrer, c'est parfois renaître.Septembre arriva avec cette qualité de lumière particulière aux fins d'été londoniens. Plus dorée, plus basse. Les arbres de Notting Hill commençaient à tourner, doucement, le vert qui vire vers le jaune et l'orange avec cette l







