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Chapitre 25— Le bureau du deuxième étage

Author: Déesse
last update publish date: 2026-08-29 08:37:12

Isadora

Le lundi, à onze heures, Bérénice fait annoncer par Ophélie , c'est devenu l'usage, ma belle-mère ne prononce plus certaines nouvelles elle-même, elle les fait porter, comme on fait porter un deuil ou un faire-part , que Margaux Ferrand disposera désormais d'un bureau au siège du Groupe Vane, avenue Hoche, deuxième étage, au-dessus du service juridique, sous l'intitulé Chargée de mission auprès de la direction générale.

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    Le cou. Les mains. Je les tourne devant la glace, paumes vers moi : la main gauche a gardé, sur le poignet, une auréole plus pâle, à peine visible, là où les doigts de l'homme de la rivière se sont refermés, non, ce n'est pas une marque, c'est probablement une idée, mais je la note quand même, parce que les idées aussi laissent des traces quand elles sont tenues assez fort. Et les cheveux. Voilà. Nous y sommes. Les cheveux. Je les défais, ils étaient remontés, comme toujours, à la va-vite, à la convalescente, et ils tombent, et c'est pire que tout le reste. Ils sont longs, abîmés par l'eau de la rivière que je n'ai jamais vraiment lavée qu'à la hâte, ternes, fourchus, et surtout, surtout, ils sont coiffés comme elle me les coiffait. Pas coiffés par elle : coiffés dans son style. Douze ans de coiffeuses de la maison, douze ans de leçons, douze ans de Bérénice qui ajustait mon épaulette, mes cheveux portent la signature Vane

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    Pourquoi. Parce que la femme qui était dans les glaces des Vane n'était plus moi, elle était leur fabrication : la coiffure qu'on m'imposait, le teint que la fatigue me faisait, le sourire qu'on me demandait, la prune, le gris. Chaque miroir de cette maison était un petit écran avant l'heure, une répétition du gala : ce qu'on vous montre de vous, pour que vous finissiez par le croire. Alors j'ai décidé, un matin, sans en parler à personne, sans même me le formuler : je ne me regarderai plus dans leurs glaces. Ma figure m'appartient. Ils ne la verront plus, même reflétée, même par moi. Je me la suis soustraite. C'était la seule chose que je pouvais leur soustraire encore.Et ce matin, Alexandre m'envoie un miroir.Je comprends ce qu'il veut dire. Je comprends même que c'est juste, que c'est le moment, que toute sa stratégie tient dans ce paquet : tu ne peux pas devenir quelqu'un d'autre sans avoir d'abord revu celle que tu es. Tu ne peux pas changer de visage sans avoir regardé le tien

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    Il me regarde. Je ne tremble pas. C'est vrai, et c'est pire que tout : je ne tremble pas, parce que quelque part entre la rivière et cette table, mon corps a compris que le tremblement était un luxe de femme vivante, et que la femme que je suis en train de devenir n'a pas de luxe. La colère est là, je la sens, mais elle a changé de nature : ce n'est plus le feu de la robe rouge, ce n'est plus la brûlure sous l'eau. C'est une colère froide, infiniment froide, la température exacte de la rivière de novembre, et elle s'est installée quelque part en moi comme un lac souterrain, et je sais qu'elle ne bougera plus, qu'elle ne s'évaporera pas, qu'elle attendra le jour, fût-ce dans deux ans, fût-ce dans dix, où elle servira.— Elle lui tient la main, dis-je. Est-ce que Léonore sait qui est cette femme ?— Non, dit Alexandre. Enfin, notre contact dit que la présentation a été faite sous un faux prénom. Une dame amie de grand-mère. Léonore a été polie. Léonore est polie avec tout le monde, tu l

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    Isadora — Explique, dis-je. Il revient s'asseoir. Il verse le café, deux tasses, il sert la mienne d'abord, il a pris les manies de cette maison en une semaine, ou peut-être les avait-il toujours et je ne le connaissais pas. Puis il parle, lentement, comme un homme qui a mûri cette réponse sur l'autoroute, entre Paris et Beaune, et qui sait qu'elle va me déplaire : — L'invisibilité, Isadora, c'est ce que tu demandes parce que c'est ce que tu as appris. Douze ans chez eux t'ont appris que ta seule survie était de n'être pas vue, ne pas faire de bruit dans les escaliers, ne pas faire de scène, ne pas forcer la porte de la chambre de Théo, s'asseoir dehors, compter, attendre. Tu es devenue la meilleure invisible d'Europe. Et c'est vrai que ça t'a sauvée : s'ils t'avaient crue dangereuse, ils t'auraient éliminée plus tôt, et plus proprement. Ton invisibilité est la raison pour laquelle tu es vivante. — Alors. —

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