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Chapitre 1
Alméa
La pluie frappe le pare-brise avec une violence sourde, régulière, chaque goutte une détonation minuscule qui trouve un écho dans ma poitrine. Mes doigts sont crispés sur le volant, mes jointures blanches, et je fixe la grille du domaine sans parvenir à la franchir, comme si le temps s’était plié en deux et m’avait ramenée six ans en arrière, exactement au même endroit, exactement sous la même pluie, mais dans l’autre sens.
Six ans plus tôt, je quittais cette demeure en courant presque, les cheveux collés aux tempes, les joues brûlantes d’humiliation, le ventre creux et le cœur en charpie. La robe que je portais, une robe légère que j’avais choisie avec tant d’innocence le matin même, était trempée, et mes chaussures s’enfonçaient dans la boue de l’allée avec un bruit de succion qui me hante encore. Je n’avais pas de valise, pas de plan, pas d’argent. Je n’avais que les mots de Florence plantés dans ma chair comme des éclats de verre.
Ces mots, je les entends encore, syllabe après syllabe, avec une précision chirurgicale. « Vous n’êtes rien, ma pauvre enfant. Vous ne serez jamais rien. Disparaissez avant qu’il ne se lasse de vous, c’est ce que vous pouvez lui offrir de mieux. » Elle se tenait dans le hall, droite, élégante, vêtue d’un tailleur crème qui lui donnait l’air d’une reine s’adressant à une servante. Ses yeux, d’un gris d’acier, ne cillaient pas. Ses lèvres, minces et parfaitement dessinées, formaient un sourire qui n’était pas un sourire, une courbe satisfaite qui disait la victoire. Elle avait gagné. Elle le savait. Moi aussi.
Je suis partie, et le bruit de la porte qui se refermait derrière moi a été le point final à la phrase de ma vie d’avant. Je me suis enfoncée dans la nuit, dans la pluie, dans le silence, et je n’ai plus jamais regardé en arrière. Jusqu’à aujourd’hui.
Aujourd’hui, je reviens dans cette ville qui m’a tuée sans m’enterrer, et chaque rue que je traverse est une cicatrice qui se rouvre. Le café où il m’embrassait le matin, le square où il me lisait des poèmes de Baudelaire en riant de ma grimace, le pont où il avait posé une main tremblante sur ma joue en me disant que je changeais tout. Tout est là, intact, comme si le temps n’avait pas passé, comme si cette ville avait décidé de conserver nos souvenirs sous verre, dans un musée de la douleur que je suis seule à visiter.
Mon père est mort. Voilà pourquoi je reviens. L’homme qui m’a élevée dans l’odeur de la térébenthine et les silences lourds s’est éteint seul dans son atelier, au milieu de ses toiles inachevées, et personne ne l’a trouvé avant trois jours. Je l’ai appris par un coup de téléphone, une voix inconnue, un notaire pressé. Je n’ai pas pleuré. J’ai raccroché, j’ai rangé mes pinceaux, j’ai embrassé Elio, et je suis montée dans la voiture. Les larmes viendront plus tard, ou peut-être jamais. Mon père et moi, c’était une histoire de silences, et les silences ne se pleurent pas.
Il n’y aura personne à son enterrement, ou presque. Marcello Castelli, artiste de génie, père absent, homme qui brûlait sa vie par les deux bouts, n’a jamais su s’attacher les vivants. Il peignait l’amour, la passion, la tendresse, il les peignait avec une maîtrise qui coupait le souffle, mais il ne savait pas les vivre. Il ne savait pas dire je t’aime, il ne savait pas serrer un enfant dans ses bras, il ne savait que peindre, peindre, peindre, jusqu’à ce que la peinture le dévore tout entier. Et moi, sa fille unique, j’ai grandi à l’ombre de ses toiles, nourrie de ses silences, et je suis devenue une spécialiste de l’absence.
Je n’ai plus personne à protéger de moi-même. Plus de père à fuir, plus de famille à ménager, plus de passé à étouffer. La seule personne qui comptait, la seule qui comptait vraiment, est en sécurité, loin d’ici, dans une autre ville, avec Sofia qui veille sur lui comme sur son propre enfant. Sauf lui. Sauf mon secret.
Elio.
Son prénom est une prière que je ne prononce qu’à voix basse, un talisman que je garde serré contre mon cœur. Mon fils. Mon trésor. Mon secret absolu. Il a cinq ans, il a les yeux de son père, le sourire de son père, et il ne sait rien de cette ville, de cet homme, de ce passé que j’ai enseveli sous six années de fuite. Il ne sait pas que son père est un Valcourt, l’héritier d’une dynastie qui m’a broyée. Il ne sait pas que je l’ai arraché à ce monde avant même qu’il n’y mette les pieds, pour le protéger, pour le sauver, pour lui épargner la morsure empoisonnée de Florence.
Florence. Même son nom est une brûlure. Si elle apprenait l’existence d’Elio, elle viendrait le chercher, j’en suis certaine. Elle viendrait avec ses avocats, son argent, son mépris, et elle trouverait un moyen de me détruire une seconde fois. Alors je me tais. Je me tais depuis six ans, et je continuerai à me taire, parce que le silence est la seule armure qui résiste aux Valcourt.
La pluie redouble. Je ferme les yeux une seconde, puis je les rouvre, et je tourne le volant pour m’engager dans la rue qui mène à l’atelier de mon père. La bâtisse est là, inchangée, avec sa façade décrépie et ses fenêtres aux volets clos. Je me gare, je coupe le moteur, et le silence retombe, plus assourdissant que la pluie.
Je suis revenue. Je n’ai plus personne à protéger de moi-même. Sauf lui. Sauf mon secret.
Et pour la première fois depuis six ans, je me demande si le silence est encore une armure, ou s’il est devenu une prison.
Chapitre 41AlméaCe morceau, notre morceau, cette valse lente qu'il avait composée pour moi un soir d'hiver, dans son petit appartement d'étudiant, avec les doigts gourds et le souffle court, en riant de ses propres fausses notes, en jurant qu'il la retravaillerait, qu'il la perfectionnerait, qu'il me l'offrirait pour de bon le jour où il saurait la jouer sans trembler. Il l'a jouée, là, dans mon salon, sur le vieux Steinway de mon père, et pendant trois minutes exactement, trois minutes que j'ai comptées malgré moi, trois minutes qui ont duré une éternité, je suis retournée six ans en arrière, aspirée par les notes comme par un vortex, transportée dans ce passé que j'avais verrouillé au fond de moi et qui s'ouvrait comme une brèche sous la pression de la musique.Ses doigts sur les touche
Chapitre 40LéandreJ'ai retrouvé le piano, un vieux Steinway oublié dans un coin du salon, coincé entre une bibliothèque croulante et un chevalet recouvert de toiles poussiéreuses, et je suis resté pétrifié devant lui, les doigts suspendus au-dessus du clavier jauni, le cœur battant, la gorge sèche, parce que ce piano était le même que celui sur lequel j'avais composé autrefois, il y a une éternité, dans cet appartement d'étudiant que j'habitais avec Alméa, quand la vie était simple et que l'amour était une évidence. Un Steinway, un vrai, que son père avait dû acheter à une époque plus faste, avant les dettes, avant la ruine, avant la trahison, et qui dormait là, sous une couche de poussière, comme un fantôme attendant qu'on le réveille.
Chapitre 39AlméaIl est patient avec Elio, et c'est insupportable, c'est intolérable, c'est une torture que je n'avais pas anticipée, que je n'avais pas imaginée, que je ne sais pas comment affronter. Il s'assoit à la table de la cuisine, il sort cet échiquier en bois qu'il a apporté la semaine dernière, il installe les pièces une à une avec une lenteur presque cérémonieuse, et il explique les règles à mon fils avec une patience que je ne lui ai jamais connue, une patience qui m'arrache le cœur parce qu'elle est douce, elle est vraie, elle est tout ce que j'aurais voulu pour Elio et tout ce que je n'ai pas eu pour moi.Doux, il est doux avec lui, sa voix grave s'adoucit quand il s'adresse à mon fils, ses gestes sont mesurés, attentifs, précautionneux, et ses yeux, ces yeux sombres qui me fixaient
Chapitre 38ElioPapa, non, Léandre, il faut que j'arrête de l'appeler papa dans ma tête, maman m'a dit que c'était un ami, juste un ami, un vieil ami de la famille, mais ce n'est pas facile de se souvenir de ça quand il est assis en face de moi, de l'autre côté de la table de la cuisine, avec ses grands yeux sombres qui ressemblent tellement aux miens que c'est comme si je me regardais dans un miroir magique qui me montrerait en adulte. Aujourd'hui il m'a appris à jouer aux échecs, il a sorti un échiquier de son sac, un vrai, en bois, avec des pièces lourdes qui font un bruit grave quand on les pose sur les cases, et il a tout installé, les pions, les tours, les cavaliers, les fous, la reine et le roi, et il m'a dit, avec sa voix douce qui ressemble à un roulement de tambour lointain :— Tu vois, Elio, chaque pièce a sa
Chapitre 37LéandreUne heure, cent vingt minutes, sept mille deux cents secondes, et chaque seconde est une respiration, une bouffée d'oxygène dans l'asphyxie de ma vie d'avant, chaque seconde est un battement de cœur, un sursaut, une preuve que je suis encore vivant, que tout n'est pas perdu, que quelque part dans cette ville il y a un petit garçon qui m'attend sans le savoir et qui m'offre, sans le vouloir, la seule chose qui compte vraiment.J'arrive en avance, toujours en avance, je me gare au coin de la rue, je reste assis dans la voiture, les mains sur le volant, le cœur battant, en attendant que l'horloge du tableau de bord affiche l'heure exacte, l'heure sacrée, l'heure à laquelle j'ai le droit de sonner à sa porte. Je ne veux pas risquer une minute de moins, je ne veux pas risquer de la froisser, de la braquer, de lui donner une raison d
Chapitre 36AlméaIl m'a proposé un chèque, un vrai chèque, signé, daté, avec un chiffre tellement indécent que j'ai dû le relire trois fois pour être sûre de ne pas halluciner, un chiffre qui aurait payé l'appartement, les études d'Elio, l'atelier de mon père, et tout le reste, et encore il en serait resté assez pour ne jamais travailler de ma vie. Il l'a posé sur la table basse, entre la tasse de café et le dessin de dinosaure qu'Elio avait laissé là ce matin, et il m'a regardée avec cet air sérieux, cet air d'homme d'affaires qui négocie un contrat, comme si mon fils était une société à racheter, une part de marché à conquérir, un actif à intégrer dans son bilan comptable.— C'est pour vous, a-t-il dit, et sa







