LOGINSOFIA
Ma dernière semaine. Sept nuits à nettoyer les étages que je ne reverrai plus. Sept nuits à dire adieu à mon royaume de l'ombre.
Marcus a insisté pour qu'on les vive ensemble. Pas chez lui, pas chez moi. Là. Dans la tour. Notre territoire interdit.
-- T'es sûr que c'est raisonnable ?
-- Depuis quand on l'est, raisonnables ?
Il a raison. Depuis cette nuit d'orage, on a cessé de
MARCUSSix mois.Six mois qu'elle a commencé ses cours. Six mois qu'elle travaille au café le jour, qu'elle étudie la nuit, qu'elle dessine entre deux. Six mois qu'on se voit à la sauvette, volés, affamés.Son atelier a pris forme. Il y a un vrai bureau maintenant, des étagères pleines d'échantillons, une table à dessin. Et un canapé, minuscule, où on dort parfois quand elle s'effondre en travaillant.Moi, je suis toujours dans ma tour. Les réunions, les chiffres, les décisions. Mais mon esprit est ailleurs. Rue Popincourt. Dans ses bras. Dans ses plans.Ce soir, je viens la chercher après son cours. Il est vingt-trois heures. Elle sort de l'école, les yeux cernés, un rouleau de plans sous le bras. En me voyant, elle sourit. Ce sourire qui me tue.-- T'es là.-- Je suis là.On marche
SOFIAL'atelier.Je l'ai trouvé par hasard, en revenant d'un cours. Une annonce dans une vitrine : "Local commercial, 20m², ancienne boutique, à louer".J'ai appelé. J'ai visité. J'ai dit oui.C'est minuscule. Une pièce unique, avec une vitrine donnant sur une petite rue du 11e. Le sol est en mauvais état, les murs sont jaunis, l'électricité est à refaire. Mais il y a de la lumière. De la lumière partout.Mon atelier. Ma première vraie conquête.Je l'appelle.-- Marcus. J'ai trouvé un local.-- Quoi ?-- Pour mon agence. Enfin, pour mes débuts. C'est minuscule, c'est moche, c'est à moi.-- T'es où ?-- Rue Popincourt. Je t'envoie l'adresse.Il arrive vingt minutes plus tard. En costume, sorti d'une réunion, le téléphone qui n'arrête pas de
MARCUSElle a démissionné.Le mot tourne dans ma tête depuis trois jours. Démissionné. Partie. Plus de chariot dans les couloirs, plus d'odeur de citron au petit matin, plus de risque de la croiser dans l'ascenseur.Je devrais être heureux pour elle. Je le suis. Fier, même. Tellement fier.Mais il y a cette peur. Viscérale, irrationnelle. Si elle n'est plus ici, si elle n'est plus mon employée, si elle n'a plus besoin de venir la nuit... qu'est-ce qui la retient ?Je suis pathétique. Je le sais.Ce soir, elle m'a appelé. Elle veut qu'on se voie. Chez elle. "Pour parler".Pour parler. La phrase qui précède les ruptures. La phrase qui annonce les fins.Je prends ma voiture, je conduis comme un automate. Devant son immeuble, je reste cinq minutes dans la voiture à respirer profondément. Calme-toi. Sois adulte. Sois l'homme
SOFIALes cours du soir. J'y pensais depuis des mois. Depuis que Marcus m'avait dit, une nuit, en voyant mes croquis sur un coin de table : "Tu devrais en faire ton métier."Architecte d'intérieur. Construire des espaces. Pas seulement les nettoyer.L'idée a fait son chemin. Le déclic, c'est le dîner. Les diamants, les humiliations, la robe déchirée. Je ne veux plus jamais être celle qu'on regarde de haut. Je veux être celle qu'on regarde pour ce qu'elle fait, pas pour ce qu'elle est censée être.L'INSCRIPTIONJe l'appelle un soir, sans prévenir.-- Marcus. Je démissionne.Silence au bout du fil.-- Quoi ?-- Je démissionne de mon boulot. Je quitte la tour.-- Pourquoi ? Qu'est-ce qui s'est passé ?-- Rien. Tout. Je veux pas finir ma vie à nettoyer derrière les autres. Je veux con
MARCUSTrois jours.Trois jours sans elle.Après cette nuit, après le dîner, après mes promesses, j'ai merdé. Pas une grande faute. Une petite lâcheté. Un collègue qui m'a demandé "comment va ta petite amie", et j'ai répondu "elle va bien". Pas "elle s'appelle Sofia". Pas "elle est architecte d'intérieur en devenir". Pas "c'est la femme de ma vie". "Elle va bien."Elle l'a su. Par Fatou, son ancienne collègue, qui nettoie toujours mon étage et qui l'a vue pleurer aux toilettes.Son message : J'ai compris. T'es pas prêt. Moi non plus. On arrête là.J'ai appelé cent fois. Elle ne répond pas. J'ai sonné chez elle, elle n'ouvre pas. J'ai attendu dans la rue, sous la pluie, elle n'est pas descendue.Trois jours.Mon bureau sent le renfermé. Le citron a disparu. Elle ne travaille plus i
SOFIAIl me l'a demandé comme on demande un service. Pas comme on invite la femme qu'on aime.-- Sofia. J'ai un dîner, demain. Des investisseurs japonais. Ils viennent avec leurs épouses. Je dois être accompagné.-- Accompagné.-- Oui.-- Par moi.-- Par toi. Si tu veux.Je le regarde. Il est nerveux, ça ne lui ressemble pas.-- Tu veux que je joue à la poupée dans une robe de soirée en souriant à des gens qui me prendront pour une potiche ?-- Je veux que tu sois là. À mes côtés. Pour que je tienne le coup.Sa sincérité me désarme.-- Quelle heure ?-- Dix-neuf heures. Je t'envoie une voiture.-- J'ai une robe ?-- J'ai pensé à tout.Bien sûr.La robe arrive l'après-midi. Une merveille de soie bleue, qui &eacut







