LOGINChiara
La suite du cortège jusqu’au palazzo Contarini n’est qu’un brouillard. Mes pas suivent mécaniquement ceux de Lorenzo, ma bouche esquisse peut-être des sourires aux visages masqués qui me saluent, mes mains sont des blocs de glace dans mes gants de dentelle. Mais je suis absente. Mon âme est restée scotchée à l’ombre de cette arcade, dans le choc silencieux de ce regard.
Alessandro m’accueille sous le portique de marbre, imposant dans son justaucorps de velours grenat brodé d’or. Il porte un masque de loup doré qui ne laisse paraître que son sourire, droit et satisfait. Ses mains, larges et fermes, saisissent les miennes.
— Ma chère Chiara. Vous semblez… pâle. La foule vous a-t-elle incommodée ?
Sa voix est un velours poli, une caresse prévue par le protocole. Je perçois à peine le sens des mots. Je vois ses lèvres bouger, mais j’entends encore ce silence élastique, je vois ces yeux sombres.
— Un peu étourdie, c’est tout, murmurai-je en baissant les yeux, un réflexe de jeune fille bien élevée. L’agitation…
— Cessera bientôt, rassure-t-il en glissant mon bras sous le sien avec une possessivité tranquille. Après notre union, nous fréquenterons des cercles plus choisis.
Ses mots tombent comme des pierres dans un puits sans fond. Notre union. Dans trois mois. Le contrat est signé, les alliances gravées. Alessandro Contarini, héritier d’une fortune colossale, nouveau pilier de la République, est un parti inespéré pour la famille Falier, dont la gloire pâlit. Je suis la monnaie d’échange, la perle rare qui doit sceller l’alliance. Je le sais depuis l’enfance. Je l’ai accepté, je m’y étais résignée.
Mais maintenant… Maintenant, cette résignation a la saveur âcre de la cendre. Maintenant, l’idée de ses mains sur moi, de sa vie à mes côtés, soulève en moi une vague de panique si violente que je dois serrer les dents pour ne pas crier.
Le souper est une torture exquise. Je suis assise à la droite d’Alessandro, sous le regard bienveillant de mon père et des siens. Les plats d’argent défilent, les vins dorés coulent, les conversations bruissent, évoquant des affaires, des alliances, des gains. Je joue mon rôle. Je suis le vase précieux, silencieux et ornemental. Mais sous la table, mes genoux tremblent. Mon ventre est un nœud de serpents glacés.
Et soudain, au milieu d’un rire pincé de la mère d’Alessandro, une sensation me transperce. Une pression sur ma nuque, un frisson qui court le long de ma colonne vertébrale. Ce n’est pas le regard d’Alessandro, posé sur moi avec une satisfaction de propriétaire. C’est autre chose. Plus sauvage. Plus intense.
Je lève lentement les yeux, le cœur battant à tout rompre.
De l’autre côté de la grande salle, dans l’embrasure d’une porte secondaire à moitié dissimulée par un lourd rideau de damas, une silhouette se tient dans l’ombre. Il ne porte plus son manteau sombre, mais une chemise aux manches retroussées, simple, presque pauvre au milieu de cet étalage de richesses. Un serviteur ? Un musicien ? Peu importe. C’est lui. Son visage est toujours aussi nu, aussi grave. Et ses yeux, ces deux braises, sont fixés sur moi avec une intensité qui me dévore.
Le souffle me manque à nouveau. La fourchette d’argent glisse de mes doigts avec un léger choc contre l’assiette de porcelaine. Alessandro se tourne vers moi, un sourcil levé sous son masque.
— Quelque chose ne va pas, ma chère ?
— Non, rien… Une mouche, balbutiai-je, le visage en feu.
Quand je regarde à nouveau, l’embrasure est vide. Mais la brûlure de son regard est toujours là, imprimée sur ma peau. Il m’a suivie. Il est ici. Dans l’antre même du lion. L’audace est folle, suicidaire. Et pourtant, elle m’emplit d’une excitation interdite, dangereuse, plus enivrante que le vin le plus capiteux.
Le reste du repas est un rêve éveillé. Chaque bruit, chaque parole est étouffé par le bourdonnement de mon sang dans mes oreilles. Je guette, dans chaque coin d’ombre, derrière chaque serviteur. Rien. Mais je sais qu’il est là, quelque part, tapi dans les entrailles de ce palais. Et je sais, avec une certitude qui efface toute peur, que je dois le retrouver.
JulienEmma est plantée là, statue fissurée, son corps un champ de bataille où le calme n'est qu'une illusion fragile. Penché sur mon bureau, elle offre une posture qui hurle le conflit : dos cambré en une courbe hypnotique, reins creusés comme une invitation maudite, épaules raidies par une résistance qui craquelle à vue d'œil. Ses tremblements sont imperceptibles pour un œil distrait, mais pas pour moi : une vibration sourde, continue, comme une corde de violon pincée et abandonnée à sa résonance, remontant de ses cuisses tremblantes jusqu'à sa nuque raidie. La sueur perle déjà, formant des rigoles salées qui glissent le long de sa colonne, trempant le tissu fin de sa chemise collée à sa peau, révélant les contours de ses omoplates saillantes, tendues à rompre.Le néon crache sa lumière impitoyable, un blanc clinique qui éviscère les ombres et dissèque chaque détail avec une cruauté chirurgicale. Il allume les veines bleues sur ses tempes, fait briller les gouttes de transpiration q
Il bouge son doigt en moi, lentement, profondément. Je mords ma main pour ne pas crier. La douleur de mes dents sur ma peau est le seul rempart contre le plaisir qui monte, qui envahit tout, qui menace de me faire perdre la tête.— …l’obéissance.Son doigt trouve un endroit en moi que je ne connaissais pas. Je me cambre. Mes hanches bougent toutes seules, cherchent plus, cherchent encore. Il rit doucement, un rire que je ne lui connais pas, un rire sombre, possessif.— Tu aimes ça, Emma ?— Oui, monsieur Delaunay.— Tu aimes quand ton professeur te touche comme ça ?— Oui, monsieur Delaunay.— Tu penses à quoi, quand tu te touches le soir ?Je ne réponds pas. Je ne peux pas. Le dire à voix haute, c’est trop. C’est avouer tout ce que j’ai imaginé, toutes ces nuits où j’ai fer
Je glisse la craie entre ses fesses. Contre son trou. Elle sursaute, se tend, ses doigts s’agrippent au bureau.— Tu aimes, Emma ?— Je… je ne sais pas, monsieur Delaunay. Je n’ai jamais…— Tais-toi. Tu n’as pas à savoir. Tu as à subir.Je fais rouler la craie contre elle. La poussière blanche marque sa peau, dessine des traits sur ses fesses, dans le creux de ses reins. Elle gémit, étouffe le son dans son bras. Ses hanches bougent toutes seules, cherchant quelque chose, ne sachant pas quoi.Je laisse tomber la craie. Elle claque sur le parquet, se brise. Emma sursaute. Je dégrafe mon pantalon. Je sors ma queue. Longtemps que je n’ai pas bandé comme ça. Longtemps que je n’ai pas désiré comme ça. Elle est dure, tendue, presque douloureuse.J’enfile un préservatif – j’
Je pose mes mains sur ses épaules. Juste pour la stabiliser. Pour me stabiliser. Ses os fins sous le coton. Sa chaleur. Sa peau si douce sous mes doigts. Je glisse ses bretelles le long de ses bras, elle ne résiste pas. Le chemisier glisse, découvre ses épaules, ses clavicules, le haut de ses seins.— Dis-moi ce que tu veux, Emma.— Que vous m’appreniez. Tout. Pas seulement les livres.Mes doigts serrent plus fort. Elle ne recule pas. Elle se rapproche. Son buste contre ma poitrine, ses seins à travers le tissu fin contre ma chemise. Je sens ses tétons durcis, je sens son souffle qui s’accélère.— Tu sais ce que ça veut dire, « tout » ?— Oui, monsieur Delaunay.— Ça veut dire que je décide. Que je commande. Que tu ne dis pas non.Ses yeux s’agrandissent mais elle ne détourne pas le regard. El
Je pose mes mains sur ses épaules. Juste pour la stabiliser. Pour me stabiliser. Ses os fins sous le coton. Sa chaleur. Sa peau si douce sous mes doigts. Je glisse ses bretelles le long de ses bras, elle ne résiste pas. Le chemisier glisse, découvre ses épaules, ses clavicules, le haut de ses seins.— Dis-moi ce que tu veux, Emma.— Que vous m’appreniez. Tout. Pas seulement les livres.Mes doigts serrent plus fort. Elle ne recule pas. Elle se rapproche. Son buste contre ma poitrine, ses seins à travers le tissu fin contre ma chemise. Je sens ses tétons durcis, je sens son souffle qui s’accélère.— Tu sais ce que ça veut dire, « tout » ?— Oui, monsieur Delaunay.— Ça veut dire que je décide. Que je commande. Que tu ne dis pas non.Ses yeux s’agrandissent mais elle ne détourne pas le regard. El
Je suis à un mètre de lui maintenant. Un mètre. Je vois les veines sur ses mains, la cicatrice sur son menton, la pâleur de ses lèvres. Il ne bouge pas. Mais sa poitrine se soulève plus vite.— Tu as raison. Baudelaire ment. Le désir n’est jamais calme. Il est fièvre. Fièvre et tourment.Il a dit « désir ». Il a dit « tourment ». Chaque syllabe résonne dans ma poitrine, dans mon ventre, entre mes jambes. Je fais un pas de plus. Nous sommes face à face. Je sens son souffle sur mes cheveux. Il est plus grand que je ne croyais. Plus près. Plus dangereux.— Alors pourquoi il écrit ça ?— Parce que parfois, on a envie de croire qu’on peut posséder sans souffrir.Sa main. Sa main se lève. Ses doigts effleurent une mèche de mes cheveux. Le contact dure une seconde, peut-êtr
ChiaraDix jours.Ce n’est pas un délai.C’est une sentence, exécutée à la hâte, comme si on craignait que la prisonnière ne trouve un dernier sursaut de révolte.Mon monde se rétrécit aux dimensions du palazzo Vendramin,transformé en prison dorée. Silvia et deux autres femmes, au visage de pierre,
ChiaraIl se penche et embrasse mes paupières, mes joues, capturant mes larmes. Puis il repose son front contre le mien. Nous respirons le même air, chargé de désespoir et du parfum persistant de notre nuit.— Je ne regrette rien, je souffle.— Moi non plus.— Que va-t-on faire ?Il ferme les yeux
ChiaraLa fraîcheur du marbre sous ma joue me tire du sommeil lourd, poisseux. Je suis toujours là, effondrée contre la porte de ma chambre. Le jour, pâle et froid, filtre à travers les gelosie. Une heure a dû passer. Peut-être deux. Mon corps est un champ de bataille endolori, chaque muscle, chaqu
ChiaraL’aube n’est pas une douceur. C’est une infiltration lente et grise par les fentes des lourds rideaux, une lumière froide qui vient lécher les reliefs de la nuit : la robe de mariée en tas sur le sol, comme une dépouille. La chemise de soie froissée. Les bougies consumées jusqu’au bout, dont







